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Comment l’Amérique négociera la chute de son empire au Moyen-Orient ?

Les empires peuvent s’évanouir en une génération. A la fin du XVIe siècle, les Espagnols semblaient dominer. Vingt-cinq ans plus tard, ils étaient à genoux, trop dispersés, ruinés, et incapable de rivaliser avec les puissances maritimes émergentes de l’Angleterre et de la Hollande. L’empire britannique atteignit son apogée en 1930. Vingt ans après, c’était révolu.

Aujourd’hui, il est raisonnable de se demander si les Etats-Unis, apparemment invincibles il y a une décennie encore, suivront la même trajectoire. L’Amérique a souffert de deux souffles convulsifs ces trois dernières années. Le premier fut la crise financière de 2008, dont les conséquences s’en ressentent encore justement. Bien que la cause première en fût la débâcle du marché des emprunts-logement, le problème sous-jacent fut le déséquilibre chronique de l’économie.

Pendant un certain nombre d’années, l’Amérique a été incapable de financer ses programmes intérieurs et ses engagements à l’étranger sans avoir recours à une aide massive de la part de la Chine, sa rivale internationale. La Chine a une raison prégnante pour fournir une aide : elle a besoin de maintenir la demande américaine afin d’ouvrir un marché pour ses exportations et ainsi éviter une crise économique de son propre chef. Cette situation est l’équivalent contemporain de la Destruction Mutuelle (Mutually Assured Destruction), la doctrine qui empêchait le lancement de la guerre nucléaire entre l’Amérique et la Russie.

Contrairement à cette doctrine, ce pacte est insoutenable. Mais Barack Obama n’a pas cherché à s’occuper du problème. Au lieu de cela, il réagit à la crise avec les mêmes politiques inefficaces qui causèrent le trouble en premier lieu : crédit facile et plus de dettes encore. Il est certain que l’Amérique sera forcée, en temps voulu, de s’ajuster massivement à la fois sur ces niveaux de vie internes et à ses engagement à l’étranger.

Cela importe car, en suivant le second souffle convulsif, les intérêts américains à l’étranger sont menacés à une échelle jamais constatée auparavant. Depuis 1956, lorsque le secrétaire d’Etat John Foster Dulles retira son soutien à la Grande-Bretagne et à la France dans le cadre de Suez, le monde arabe devint la chasse gardée des Etats-Unis. Initialement, il y eut des promesses qu’ils toléreraient l’indépendance et l’autodétermination. Mais cela ne dura guère longtemps ; l’Amérique fit le choix de gouverner par le biais de dictateurs brutaux et corrompus, approvisionnés en armes, en entraînement militaires et en conseils par Washington.

L’importance capitale de quelques semaines passées réside dans le fait que cet arrangement profitable mais moralement épuisé apparaisse comme sur le déclin. Une des ironies les plus remarquables dans l’agonie sanglante et macabre du régime libyen est qu’il aurait été plus sage pour le Colonel Kadhafi d’être resté en dehors de la sphère d’influence des Etats-Unis. Lorsqu’il se joignit aux forces avec George Bush et Tony blair cinq ans auparavant, le dictateur vieillissant prenait en marche un train qui était sur le point de s’arrêter.

A Washington, le Président Obama n’a pas souligné cet aspect de l’affaire. Au lieu de cela, après avoir hésité, il a présenté les soulèvements récents comme démocratiques et même pro-américains, en fait un triomphe pour les dernières méthodes de communication occidentales telles que Twitter et Facebook. Beaucoup de commentateurs compatissants ont cependant proclamé que les révolutions arabes tenaient la comparaison avec le soulèvement de 1989 des peuples d’Europe de l’Est contre la tyrannie soviétique.

Je supposerais que l’analogie est appropriée. Exactement comme 1989 vit l’effondrement de l’empire russe en Europe de l’Est, c’est comme si maintenant 2011 allait marquer la destitution de beaucoup de régimes satellites de l’Amérique dans le monde arabe. Il est très peu probable cependant que les événements prennent ensuite le chemin étroit souhaité par la Maison Blanche. Loin d’être inspiré par Twitter, une grande majorité des Arabes qui ont conduit ces événements sensationnels est illettrée. Ils ont été poussés à la révolte par la pauvreté de masse et le chômage, liées à un sentiment de dégoût quant aux larges divergences de richesse et à une corruption grotesque. Il est trop tôt pour jauger du cours futur des événements avec sûreté mais il semble peu probable que les peuples libérés prennent Washington et New-York comme modèle économique.

La grande question est de savoir si l’Amérique appréhendera son statut minoré avec légèreté, ou si elle deviendra violente, comme sont historiquement enclins à le faire les empires ébranlés. Ici, la réaction de la Maison Blanche suscite des inquiétudes. L’insensibilité américaine est bien démontrée dans le cas de Raymond Davis, l’agent de la C.I.A. qui a abattu deux Pakistanais à Lahore. Hillary Clinton essaie de forcer le Pakistan à donner l’immunité diplomatique à Davis. Ceci est un comportement incroyable qui montre que les Etats-Unis continuent à se considérer comme au-dessus de la loi. Le Président Zardari, déjà vu par ses compatriotes comme un polichinelle pro-américain, aurai-il obtempéré, si son gouvernement s’effondrait presque de manière certaine.

Ou prenez la décision du Président Obama datant de la semaine dernière de poser son veto sur la résolution du Conseil de Sécurité de l’O.N.U. condamnant les colonisations israéliennes. L’Amérique elle-même s’accorde sur l’illégalité de ces colonisations. A un moment où le Moyen-Orient est déjà mutin, cette suite d’actions semble folle.

Le problème le plus important est que l’Amérique veut la démocratie, mais seulement ses propres termes. Un très bon exemple en est l’élection d’un gouvernement Hamas à Gaza en 2006. Cela aurait dû être un moment d’espoir pour le processus de paix au Moyen-Orient : l’élection d’un gouvernement avec la légitimité et le pouvoir de mettre fin à la violence. Mais l’Amérique a refusé de traiter avec le Hamas, comme elle a refusé de traiter avec la Fraternité Musulmane en Egypte, ou de reconnaître les aspirations régionales bien fondées de l’Iran.

L’histoire du monde arabe depuis l’effondrement du califat ottoman en 1922 peut être schématiquement divisée en deux périodes : une règle coloniale ouverte sous les Britanniques et les Français, suivie par l’empire invisible américain après la Deuxième Guerre Mondiale. Nous allons entrer maintenant dans une troisième époque, lorsque les nations arabes, et d’autres en temps utiles, affirmeront leur indépendance. Il est très peu probable qu’elles choisissent toutes le chemin tracé par les Américains. De toute évidence, le Président Obama et la secrétaire d’Etat Clinton sont embourbés et incapables de saisir la nature des événements actuels.

C’est ici que les Britanniques, qui ont de profonds liens historiques avec la région, et pour qui le souvenir de la perte de l’empire est encore vivace, doivent être capables d’apporter de sages et pratiques conseils. Jusqu’ici le Premier Ministre, un néophyte dans les affaires étrangères, ne l’a pas encore fait. Sa tournée des capitales du Moyen-Orient avec un cortège de marchands d’armes avait un sens seulement en relation avec les accords rompus des cinquante dernières années. Ces paroles auraient pu être rédigées par Tony Blair il y a dix ans, avec des faux-fuyants et des hypocrisies du même acabit. Il n’y eut point de reconnaissance du grand changement de paradigme dans la politique internationale.

Les liens entre les institutions de défense, de sécurité et de politique étrangère britanniques et américaines sont si forts qu’il est peut-être plus possible pour quelque gouvernement britannique que ce soit d’agir indépendamment. Lorsqu’elles sont mises à l’épreuve, nos ministres disent toujours que nous usons de notre influence « en coulisses » avec des alliés américains, plutôt que de les mettre à l’épreuve au grand jour. Mais, cela est pareillement une tactique erronée. On me dit, par exemple, que William Hague s’est battu pour persuader Hillary Clinton de ne pas poser son veto sur la résolution du Conseil de Sécurité la semaine dernière, mais qu’il fût ignoré. Voilà le temps où nous devenons un ami d’une candeur bien plus grande car le monde change plus vite que nous le pensons.

 






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