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"L’affaire Karachi est une affaire interdite"

Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, publie avec Fabrice Lhomme "Le Contrat. Karachi, l’affaire que Sarkozy voudrait oublier" (Stock). Ils ont enquêté sur le rôle du président dans la vente de sous-marins français au Pakistan en 1994 : la transaction aurait permis de financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur.

En quoi Nicolas Sarkozy est-il au cœur de l’affaire Karachi ?

- Il l’est d’abord en tant que ministre du Budget du gouvernement d’Edouard Balladur. On ne le sait pas forcément, mais ce ministre est aussi au fait des histoires de ventes d’armes que le ministre de la Défense. C’est Charles Pasqua qui nous l’a rappelé pendant notre enquête – et on peut dire qu’il s’y connaît en la matière... Il nous a conseillé d’aller creuser de ce côté.

Au Budget, Nicolas Sarkozy a donc commencé par valider le plan de financement du contrat Agosta. Or ce dernier était absurde, et n’aurait jamais dû l’être. D’une part parce que des intermédiaires ont été ajoutés au dernier moment alors que le contrat était déjà conclu. Et surtout parce qu’il a coûté plus cher qu’il n’a rapporté, et qu’on savait dès le départ que ce serait le cas. C’est un contrat léonin qui n’aurait jamais dû être signé. De toute façon, vendre des sous-marins à un pays aussi instable que le Pakistan en 2004, c’était une folie.

C’est encore Nicolas Sarkozy qui a été chargé de superviser la création d’une société offshore au Luxembourg, Heine, qui avait pour fonction de faire transiter les commissions des intermédiaires du contrat Agosta, d’après des documents saisi par la police au siège de la Direction des constructions navales (DCN).

Un autre élément qui lie Nicolas Sarkozy au dossier, selon vous, c’est l’homme d’affaires Ziad Takieddine…

- Il nie avoir négocié le contrat et porte plainte aujourd’hui pour faux témoignage, mais beaucoup de gens et de documents parlent pour lui. Il est d’ailleurs amusant de noter que son avocat, Olivier Pardo, était celui d’Imad Lahoud dans le dossier Clearstream.

Ziad Takieddine prétend être ami avec Nicolas Sarkozy depuis 1993, et une soirée chez François Léotard – alors ministre de la Défense, rappelons-le. Il connaît également Brice Hortefeux, un proche de Nicolas Sarkozy. Il soutient également avoir été l’émissaire de la France dans l’affaire des infirmières bulgares, ce que Claude Guéant confirme. C’est donc un personnage trouble qui gravite clairement dans l’entourage de Nicolas Sarkozy.

Que sont devenues les commissions et rétrocommissions liées à la signature du contrat ?

- Le contrôleur général Jean-Louis Porchier, chargé d’enquêter sur le contrat Agosta, nous a confié qu’un haut gradé lui avait affirmé que des documents mettaient en évidence les lourds soupçons de corruption qui pesaient sur le contrat. Selon lui, la vente des sous-marins aurait permis de blanchir de l’argent sale côté pakistanais. Et de financer des politiques côté français. Il soutient que la moitié des 50 millions de francs de rétrocommissions versées en France a atterri dans les caisses du Parti républicain, et que l’autre moitié a servi à financer la campagne d’Edouard Balladur pour la présidentielle de 1995 - dont Nicolas Sarkozy était le directeur.

Et à l’approche de la présidentielle de 2007 cette fois, ce dernier aurait, selon vous, cherché à étouffer l’affaire ?

- Le responsable de la société Heine, Jean-Marie Boivin, remercié au début des années 2000 par la DCN, s’est livré à un chantage contre cette dernière et l’Etat. Il réclamait 8 millions d’euros, faute de quoi des histoires de corruption liées aux ventes d’armes pourraient refaire surface, affirmait-il. Il raconte qu’en 2006, d’anciens agents de la DGSE ont été envoyés chez lui et l’ont menacé de mort – ce que les agents, que nous avons interrogés, nient.

Mais Gérard-Philippe Menayas, chargé par la DCN d’entretenir le contact avec Boivin à cette époque, racontait par le menu dans des carnets ce que lui confiait ce dernier – à l’instar du général Rondot dans l’affaire Clearstream. Or ces notes manuscrites mentionnent les initiales "NS" à propos des menaces de mort, ce qui fait penser à Nicolas Sarkozy quand sont aussi évoqués Laurent Solly (chef de cabinet de Nicolas Sarkozy place Beauvau à l’époque, ndlr) et le ministère de l’Intérieur.

L’attentat de Karachi a-t-il été commis en représailles après la suspension du versement des commissions par la France ?

- Nous n’avons pas d’éléments matériels pour affirmer qu’il y a un lien entre le paiement des commissions et l’attentat. Même si c’est la piste désormais suivie par l’instruction.

Que répondent Nicolas Sarkozy et son entourage à vos accusations ?

- Sollicitant l’Elysée, nous n’avons reçu qu’un SMS de Franck Louvrier, le conseiller en communication du chef de l’Etat : "Nicolas Sarkozy ne veut participer à aucun livre". Ce n’est pas vraiment ce qu’on lui demandait. Nous avons rencontré Brice Hortefeux, qui était manifestement très embarrassé de ses liens avec Ziad Takieddine. Claude Guéant reconnaît, lui, le rôle de ce dernier dans la libération des infirmières bulgares, et botte en touche sur tout le reste. La seule fois où Nicolas Sarkozy s’est exprimé sur l’affaire, il a affirmé que tout cela n’était qu’une "fable", avant de réprimer un fou rire en marmonnant que Karachi, c’était "la douleur des familles et des trucs comme ça"…

Que penser du rôle de l’appareil judiciaire dans cette affaire ?

- Le dossier a été totalement verrouillé par l’appareil judiciaire et militaire français. Les documents sont systématiquement classés secret défense, et quand ils sont déclassifiés, ce n’est que de la roupie de sansonnet. C’est une affaire interdite. Après l’attentat en 2002, la justice française, ou plutôt le juge Bruguière, a aussitôt écarté toutes les pistes pour se concentrer uniquement sur Al Qaida. Mais certains éléments dans le dossier auraient dû le pousser à chercher ailleurs.

L’enquête a complètement évolué depuis que le dossier a été repris par le juge Marc Trévidic. En juin 2009, il a officiellement mis de côté la piste Al Qaida pour commencer à enquêter sur les dessous financiers de la transaction. Mais on lui oppose quasi systématiquement le secret défense. Le juge Van Ruymbeke a été obligé de classer le dossier des frégates de Taïwan pour le même motif. Il ne faudrait pas que cela se reproduise.

Avez-vous subi des pressions lors de votre enquête ?

- Nous le racontons dans la préface, on doit à la vérité de dire que nous n’avons subi aucune pression pendant notre enquête, qui a duré deux ans. Mais quand on s’intéresse à l’affaire de Karachi, on a un peu l’impression d’ouvrir un coffre-fort enfoui dans les sous-sols de la République. Nous avons subi un nombre incroyable de mises en garde. Un agent des services de renseignements a enlevé la puce et la carte SIM de son téléphone avant de nous parler, un autre témoin nous a dit "faites attention, enquêter sur les ventes d’armes, c’est mettre sa vie en danger", un ministre nous a répondu qu’il n’avait "pas envie de se prendre une balle"… Même sans menace précise, cela instaure un certain climat.