Egalité et Réconciliation
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La grande braderie du patrimoine monumental de l’Etat

Par la force des choses, il en va de la dignité des Etats comme de celle des familles : au miroir de cette noble vertu, le mérite de chacun se mesure bien souvent à la capacité des uns comme des autres à conserver intacts les souvenirs insignes qui tissent le fil de leurs mémoires indélébiles. A l’aune de cette règle d’or, c’est peu dire que la France contemporaine se doit sincèrement de rendre des comptes à l’égard de ses générations passées, celles-là même qui ont su nous léguer tant de merveilles historiques aux quatre coins de l’hexagone.

Les finances de l’Etat français sont à ce point aux abois que les gouvernements qui se succèdent à sa tête en sont réduits, ces dernières années, à se séparer méthodiquement des joyaux historiques qui composent le patrimoine monumental de notre pays, pour assurer avec peine leurs difficiles fins de mois.

Une vingtaine d’édifices parisiens, dont dix hôtels particuliers du 7ème arrondissement, ont quitté de la sorte depuis 2005 le giron de l’Etat, toujours en catimini, pour le plus grand bonheur de magnats russes, de familles princières des Emirats du Golfe ou de riches fortunes d’Asie, à l’instar du majestueux l’hôtel de Montesquiou, récemment cédé à un promoteur russe ou du célèbre Centre de conférences internationales – l’ancien hôtel Majectic – offert par le ministère des Affaires étrangères aux appétits hôteliers d’un fonds souverain Qatari.

Les bâtiments historiques occupés par les services publics de la justice, de la santé, de l’armée, ne sont pas épargnés par cette frénésie mercantile, institutionnalisée au plus haut sommet de l’Etat. Parmi maints exemples, le ministère de la Défense n’envisage-t-il pas, à Paris, de vendre sous peu trois casernes, deux hôtels particuliers, l’abbaye de Penthemont et l’ilot Saint-Germain, après avoir mis sur le marché, ces dernières années, nombre de ses casernes en province, de la fabuleuse citadelle Montlaur à Bonifacio au site militaire de Nantes qui abrite l’ancien couvent des visitandines, classé monument historique ? Le patrimoine hospitalier, aussi considérable, est mis autant à contribution : pour financer la réalisation de l’hôpital George Pompidou, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a dû mettre ainsi en vente les admirables bâtiments des hôpitaux parisiens Laennec, Boucicaut et Broussais ; l’hôpital royal de Versailles, conçu sous le règne de Louis XVI, est désormais tombé dans l’escarcelle d’un promoteur immobilier tandis que l’Hôtel-Dieu de Lyon, édifié aux XVII e et XVIII e siècles, va être reconverti en un hôtel Intercontinental 5 étoiles. Que craindre du sort qui sera réservé dès lors à l’Hôtel-Dieu de Paris, dont les nobles bâtiments historiques, situés à deux pas de la cathédrale Notre Dame, sont en passe d’être désaffectés ?

Avec la mise en vente de l’hôtel de la Marine, fin 2010, les pouvoirs publics récidivent, en franchissant toutefois un cap éminemment symbolique.

Depuis cette annonce, les passions se sont déchaînées, les pétitions et les lettres ouvertes, de toutes sortes, se sont multipliées tant et plus, tandis qu’une association écoutée, les Amis de l’hôtel de la Marine, fait flèche de tout bois avec, à sa tête, une figure éminente de la défense du patrimoine français, Olivier de Rohan, pour qui la cession projetée de ce trésor inestimable serait « la porte ouverte à la vente de tous (les châteaux), Fontainebleau, Compiègne, Chambord, le Mont Saint-Michel et pourquoi pas Versailles » (Le Monde, 19 janvier 2011). Le ban et l’arrière ban du monde politique et intellectuel n’ont pas hésité à monter au créneau pour s’opposer résolument au projet scélérat : Valéry Giscard d’Estaing, Edouard Balladur, Alain Juppé, Régis Debray, Pierre Nora, Alain Decaux, Jean-Noël Jeanneney, Jacques Le Goff, Mona Ozouf, Michel Winock… Le gouvernement encaisse les coups en silence, comme sonné par la résistance inattendue qui est partout opposée à sa funeste entreprise.

Car le site est tout sauf banal : édifié par l’architecte Ange Gabriel sous le règne de Louis XV pour y abriter le garde-meuble royal, classé monument historique depuis 1862, ce bâtiment exceptionnel conserve plus que jamais, aux abords de la place de la Concorde, le souvenir d’événements considérables qui ont jalonné la mémoire de notre pays ; l’état-major de la marine en occupe aujourd’hui les murs mais doit les quitter fin 2014, pour rejoindre ses nouveaux quartiers dans le 15ème arrondissement de Paris, sur le site du futur « Pentagone à la française ».

Partisan affiché du maintien de l’édifice dans le patrimoine de l’Etat, Valéry Giscard d’Estaing a été nommé par Nicolas Sarkozy, le 4 février 2011, à la tête d’une mission chargée de déterminer l’avenir de ce bâtiment historique ; dans le même temps, les opérations administratives liées à la rétrocession de ce bâtiment viennent d’être différées au 1er juin 2011. Le dossier est à ce point miné que beaucoup d’observateurs interprètent la nomination de l’ancien chef de l’Etat comme le signe avant-coureur d’une salutaire volte-face de l’Elysée, à un an des élections présidentielles…

Pour l’heure, la mobilisation semble donc avoir payé et le soutien massif et passionné de milliers d’anonymes et de personnalités de premier plan a permis de soustraire ce lieu emblématique, au moins momentanément, aux convoitises de nombreux opérateurs privés.

Pour autant, ce revirement bienvenu annonce-t-il un changement d’attitude radical des pouvoirs publics dans la gestion quotidienne des 1.750 monuments qui composent le patrimoine monumental de l’Etat, au bénéfice d’une conception qui serait davantage conforme à l’intérêt général du pays ?

Rien n’est moins sûr, à en juger par une proposition de loi, débattue au Sénat depuis le 26 janvier 2011, qui vise à encadrer les modalités de cession de ce patrimoine national, jusqu’à présent inaliénable, au profit des villes et des départements.

S’appuyant en ce domaine sur l’application douteuse du principe de précaution, Françoise Ferat (Marne – UC) et Jacques Legendre (Nord – UMP) assurent que les cessions projetées seraient autorisées à l’avenir, au cas par cas, en considération de la « dimension culturelle » du monument transféré, au seul jugement d’un Haut conseil du patrimoine qui serait chargé, par ailleurs, de dresser l’inventaire des bâtiments qui demeureraient inaliénables : autrement dit, ceux des bâtiments historiques – les plus nombreux – qui ne seraient pas compris dans cette liste seraient susceptibles de sortir à tout moment du périmètre protecteur de la propriété de l’Etat. En cas d’autorisation de cession d’un monument, le nouveau propriétaire se verrait imposer, assure-t-on, un cahier des charges contraignant, garantissant notamment l’accès des lieux au public.

Ces assurances sont loin de régler, tant s’en faut, les très nombreuses appréhensions que cette inquiétante initiative parlementaire ne manque pas de soulever : quelle sera la composition de ce haut conseil qui se voit attribuer des pouvoirs aussi exorbitants ? L’accès du public au monument transféré ne se limitera-t-il pas aux parties les moins prestigieuses du bâtiment ? Quelle sera la force contraignante de ce cahier des charges ? Quelles garanties seront apportées pour éviter une rétrocession à un opérateur privé dans l’hypothèse, en rien improbable, où la collectivité territoriale bénéficiaire ne serait plus en mesure d’entretenir le monument qui lui aurait été témérairement transféré ?

Un précédent devrait pourtant faire réfléchir les pouvoirs publics : chacun se souvient, en ce domaine, qu’une première tentative, directement initiée alors par le gouvernement, avait heureusement avorté grâce à la vigilance du Conseil constitutionnel qui avait ‘‘ retoqué ’’, fin 2010, un article de la loi de finances qui, subrepticement, autorisait l’Etat à transférer une partie de son patrimoine monumental aux collectivités territoriales.

Ces interrogations sont tout sauf illégitimes car, en matière de protection et de valorisation de son patrimoine monumental, la France traverse aujourd’hui une période de régression intense, sous l’effet aussi bien de la diminution avérée des crédits alloués au ministère de la Culture (La Tribune de l’Art, Le budget en trompe l’œil du ministère de la Culture, 2 octobre 2010) que de l’incontestable dérive marchande qui caractérise la politique de rentabilité budgétaire pratiquée aveuglement en matière culturelle sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Comme en écho à ce phénomène malthusien, unanimement dénoncé par l’ensemble des acteurs du monde de la culture, le tout récent Livre blanc sur l’état des musées en France ne dresse-t-il pas un constat accablant des initiatives contestables prises par certains des plus prestigieux musées français, qui se voient pareillement contraints à monnayer à prix fort la location de leurs collections d’œuvres d’art au bénéfice d’institutions étrangères, du musée d’Abou Dhabi à celui d’Atlanta, pour faire face à la diminution constante des dotations de fonctionnement et des crédits d’acquisition qui leur sont chichement alloués par l’Etat ?

Cette terrible emprise de l’argent sur le patrimoine culturel français est visible partout et le sera davantage à l’avenir dans nos musées, lesquels en sont réduits à présent, pour boucler péniblement leurs fins de mois, à farder leurs façades de gigantesques panneaux publicitaires, à l’exemple actuel du musée d’Orsay. Que dire des établissements prestigieux français condamnés à prendre des initiatives invraisemblables pour s’autofinancer, à l’instar de celui de Versailles qui projette d’ouvrir des hôtels dans le domaine du château, en attendant de concéder, « moyennant finances, l’utilisation de son nom pour la diffusion de montres et d’autres articles de luxe » (Le Monde 4 février 2011) ?

L’obsession de rentabilité l’emporte en permanence au point d’obliger nos établissements culturels à donner la priorité à l’« évènementiel », à de lucratives expositions temporaires, au détriment de la valorisation de leurs collections permanentes : comment expliquer la tenue récente dans la noble enceinte du château de Versailles des expositions sacrilèges de Jeff Koons ou de Murakami, autrement que par l’effet de cette pesante contrainte financière ?

Autre information significative : selon Le Canard enchaîné (12 janvier 2011), le ministère de la Culture serait hostile à la publication d’un rapport récent de la Cour des comptes qui stigmatiserait la dérive marchande des grands musées nationaux : insubordination, chiffres de fréquentations truqués, tarifications excessives, absence de politique de démocratisation, mécénats suspects…

Dans une talentueuse tribune (Le Monde, 2 octobre 2010), l’académicien Marc Fumaroli dénonçait récemment, avec force, le « business des biens culturels », cette logique libérale qui, au fond, conduit à assimiler irrésistiblement les collections publiques françaises à de vulgaires marchandises.

Discrètement soutenus par un gouvernement qui s’emploie, sur cette question comme sur beaucoup d’autres, à dissimuler ses intentions véritables, les sénateurs Ferat et Legendre se proposent donc, en cohérence, de donner aux pouvoirs publics ni plus ni moins que les coudées franches réglementaires qui permettront demain à ces derniers de se délester à bon compte des monuments les moins rentables appartenant à l’Etat. Chacun mesure ici les dangers d’une telle initiative législative, en apparence anodine : si elle devait entrer en vigueur, pareille proposition de loi conduirait à coup sûr à dépecer progressivement le patrimoine monumental de la France, patiemment édifié au fil des siècles.

Ce bien commun, propriété indivise de tous les Français, nul ne peut se sentir autoriser à en déposséder la France, pas plus qu’à porter atteinte à son intégrité, fut-ce partiellement. La réussite de la mobilisation des Français pour la sauvegarde de l’hôtel de la Marine est réconfortante et atteste en vérité de la volonté de nos compatriotes de ne pas s’en laisser compter lorsque, fondamentalement, la mémoire de la France est en jeu.

Forts de cet heureux précédent, les Français sont donc appelés, une fois de plus, à faire preuve d’un égal esprit de résistance, en exprimant aussi puissamment leur commune indignation, pour mieux s’opposer à une offensive gouvernementale qui œuvre sournoisement à la neutralisation de la règle intangible de l’inaliénabilité du patrimoine monumental de l’Etat, dans le dessein inavoué de dissoudre en définitive l’identité historique de la France.