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La moitié des sites inscrits au patrimoine mondial de l’humanité sont menacés par la grande industrie

La moitié des sites naturels inscrits au patrimoine mondial de l’humanité sont aujourd’hui menacés par des développements industriels, notamment dans les secteurs minier et pétrolier. Des lieux inestimables, refuges pour la biodiversité, risquent ainsi à terme de se trouver rayés de la carte, du fait de notre incapacité à remettre en cause un modèle de développement vorace. Les multinationales françaises sont elles aussi impliquées dans de nombreux projets destructeurs à travers le monde. Passage en revue.

 

L’exploitation industrielle des ressources de la planète ne connaît, semble-t-il, pas de limite. Au point de mettre aujourd’hui en danger des endroits du monde qui étaient jusqu’ici restés épargnés, en raison de leur éloignement ou bien parce que les hommes avaient choisi de les protéger, du fait de leur valeur culturelle ou écologique inestimable. Mais ces défenses semblent désormais prendre l’eau de toute part. Selon une étude de l’ONG environnementaliste WWF, la moitié des sites naturels inscrits au patrimoine mondial sont aujourd’hui menacés par des développements industriels, à commencer par l’exploitation minière, pétrolière et gazière.

Les 229 sites naturels reconnus par l’UNESCO comme patrimoine de l’humanité représentent environ 0,5 % de la surface de la Terre, mais leur importance symbolique est souvent immense. Il suffit de penser à la Grande barrière de corail, au Grand Canyon ou aux îles Galápagos. Ils abritent en outre certaines des espèces animales les plus menacées au monde, comme les gorilles des montagnes ou les tigres de Sumatra. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les activités industrielles y restent souvent permises, avec plus ou moins de restrictions. Selon le WWF, environ un tiers des sites naturels du patrimoine mondial sont affectés par les industries extractives. Ce pourcentage est particulièrement élevé en Afrique, où pas moins de 61 % des sites listés font l’objet de concessions minières ou pétrolières. Nombre de ces sites se retrouvent sur la liste officielle du patrimoine mondial « en péril » dressée chaque année par l’UNESCO.

 

Patrimoine naturel en voie de disparition

De manière tout aussi troublante, on observe aujourd’hui une tendance à la réduction progressive ou à la suppression des aires naturelles protégées dans le monde. Selon une étude récente, pas moins d’un demi-million de kilomètres carrés d’aires protégées dans 57 pays auraient ainsi été perdus, sacrifiés au développement industriel [1]. Les menaces qui pèsent sur ces sites naturels inestimables semblent ainsi l’illustration terrible de notre incapacité à sortir d’un mode de développement vorace et destructeur. Les dégâts causés par les populations locales (braconnage, déforestation…) peuvent certes contribuer à mettre en danger l’intégrité de certains sites, mais il reste possible d’imaginer que ces communautés développent (ou plus exactement redéveloppent) des activités économiques compatibles avec la préservation de leur environnement naturel. En revanche, l’exploitation de concessions de minerais ou d’hydrocarbures – de même que la déforestation, les grands projets d’infrastructures ou encore l’agriculture et la pêche intensives – sont incompatibles dans leur principe même avec le statut de patrimoine mondial, et font peser un risque que certains sites soient purement et simplement rayés de la carte.

Il y a d’ailleurs un précédent : en 2007, le Sanctuaire de l’oryx arabe d’Oman a été retiré de la liste du patrimoine mondial, en raison de l’empiètement des concessions pétrolières. C’était la toute première fois qu’un site du patrimoine mondial était ainsi déclassé [2]. Shell, principal partenaire du gouvernement omanais (Total étant actionnaire minoritaire avec 4 % des parts), s’était engagée à ne pas forer sur un site du patrimoine mondial – mais les autorités du pays ont trouvé une solution imparable : réduire la surface de la réserve de 90 % ! Inutile de dire que celle-ci n’abrite plus aujourd’hui qu’une poignée d’oryx, ce bovidé proche de l’antilope.

 

La part de responsabilité des multinationales françaises

De nombreuses multinationales se sont solennellement engagées à ne pas développer de projets dans les sites du patrimoine mondial. Aussi salutaires soient-ils, ces engagements ne sont pas sans zones d’ombre. C’est ainsi par exemple qu’en République démocratique du Congo, Total a promis de ne pas forer dans le parc des Virunga lui-même, mais pourrait le faire aux abords de la zone protégée, ainsi que dans le parc national de Murchison Falls en Ouganda (voir ci-dessous). Pourtant, les sites du patrimoine mondial souffrent presque autant des effets indirects des activités avoisinantes que de celles qui ont lieu directement sur place.

La liste ci-dessous, non exhaustive, vise à illustrer l’ampleur des menaces qui pèsent sur des sites naturels inestimables (inscrits ou non au patrimoine mondial) et sur ceux qui y habitent, ainsi que la part de responsabilité des multinationales françaises. Y figurent surtout des entreprises pétrolières et minières, car ce sont elles qui opèrent directement dans les territoires concernés. Mais il faut se souvenir que des secteurs comme l’agroalimentaire ou la grande distribution ont eux aussi un lourd impact – même si indirect – sur les aires naturelles protégées, à travers leurs chaînes d’approvisionnement. Des sites du patrimoine mondial comme les forêts de Sumatra ou le Banc d’Arguin en Mauritanie sont davantage menacés par les plantations d’huile de palme ou la pêche industrielle, respectivement, que par les industries extractives.

 

1. La Grande barrière de corail (Total et les banques françaises)

 

 

S’étendant sur des centaines de kilomètres au large de la côte ouest de l’Australie, la Grande barrière de corail est le plus important récif corallien au monde, classé au patrimoine mondial depuis 1981. Ses eaux claires abritent des centaines d’espèces de poissons et de crustacés, des tortues et des dugongs. Alors qu’elle est déjà fragilisée par le changement climatique, la Grande barrière de corail est aujourd’hui menacée par le développement de l’industrie du charbon et du gaz. La construction d’immenses ports et terminaux d’exportation, ainsi que le trafic de bateaux et les risques d’accidents qui en découlent, affectent directement la zone protégée. Ils risquent de l’affecter encore davantage si les projets de mines de charbon géantes dans le bassin de Galilée et le terminal d’exportation associé à Abbot Point voient le jour. L’UNESCO a d’ailleurs envisagé d’inscrire la Grande barrière de corail sur la liste du patrimoine mondial en péril, mais a renoncé à le faire suite aux manœuvres diplomatiques du gouvernement australien.

Sous la pression de la société civile, de nombreuses institutions financières (parmi lesquelles BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole) se sont engagées à ne pas financer le terminal charbonnier d’Abbot Point. Les banques françaises restent cependant impliquées dans d’autres projets du même type dans le périmètre ou à proximité de l’aire protégée [3]. Notamment le grand terminal méthanier Gladstone LNG, sur l’île de Curtis, dont Total est partie prenante (lire l’enquête de l’Observatoire des multinationales au sujet de ce projet). En 2011-2012, le déversement de déchets toxiques issus des développements portuaires dans la baie de Gladstone a entraîné une mortalité importante d’animaux marins – un désastre considéré par beaucoup comme un signe avant-coureur des menaces qui pèsent sur l’avenir de la Grande barrière de corail [4].

 

2. Le bassin du Tapajós en Amazonie (EDF et Engie)

 

 

Le rio Tapajós est un affluent de l’Amazone dont le bassin – relativement préservé jusqu’à ce jour – est considéré comme une zone majeure de biodiversité : ses cours d’eau abritent plusieurs centaines d’espèces de poissons, ainsi que des lamantins, des caïmans, des tortues et des loutres géantes, tandis que dans ses forêts habitent jaguars, singes et oiseaux par milliers. Après le rio Xingu à l’est (barrage de Belo Monte) et le rio Madeira à l’ouest (barrages de Jirau et Santo Antonio), le rio Tapajós est ciblé pour de gigantesques développements hydroélectriques. Les peuples indigènes qui l’habitent – notamment les Munduruku – s’opposent frontalement à ces projets et ont même déclaré qu’ils étaient prêts à partir en « guerre » contre le gouvernement brésilien pour préserver leur territoire. Même si ces barrages sont censés être conçus pour minimiser leur impact environnemental, ils contribueront à inonder plusieurs milliers d’hectares de forêt vierge, y compris dans des parcs nationaux – sans compter la déforestation indirecte causée par les chantiers, les routes et l’afflux de population. En outre, selon les opposants, l’électricité générée par ces barrages servira principalement à favoriser l’expansion de mines et de fonderies dans la région.

Engie (ex GDF Suez) est impliquée depuis longtemps dans les grands barrages en Amazonie, avec notamment le projet de Jirau. EDF a récemment décidé de suivre ses pas en faisant l’acquisition du consortium chargé de construire le barrage de Sinop, dans le bassin supérieur du Tapajós. Les deux groupes français ont participé au très controversé « Groupe d’études Tapajós », censé étudier la faisabilité des barrages du bassin inférieur, mais largement accusé d’avoir essayé de mettre les populations locales devant le fait accompli, en s’accompagnant de l’armée. Tous deux envisagent aujourd’hui de se porter candidats pour construire le plus grand barrage prévu dans la zone, São Luiz do Tapajós (8000 mégaWatts), dont le processus d’autorisation fait l’objet d’une intense bataille politique et juridique [5].

 

3. Les parcs nationaux des Grands lacs africains (Total)

 

 

La région des Grands lacs africains apparaît aujourd’hui comme l’une des nouvelles frontières de l’industrie pétrolière. Dans une région déjà victime d’une violence endémique et de l’exploitation des « minerais de sang », elle risque d’aggraver la dégradation des écosystèmes et de priver les populations locales de leurs moyens de subsistance.

Le parc des Virunga, à l’est de la République démocratique du Congo, entre les lacs Edward et Albert, est le plus ancien parc naturel d’Afrique. Il est inscrit au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1979. Il abriterait entre un tiers et la moitié des populations restantes de gorilles des montagnes, une espèce en danger critique d’extinction. L’entreprise pétrolière britannique Soco a défrayé la chronique il y a quelques années en raison de ses projets de forage dans l’aire du Parc. Projets qui ont été provisoirement abandonnés sous la pression de l’opinion publique internationale. Total détient également une concession pétrolière qui chevauche partiellement les Virunga, mais s’est engagée à ne pas forer dans le parc lui-même. On peut néanmoins s’interroger sur les impacts indirects des opérations pétrolières dans la périphérie des Virunga, d’autant que l’Ouganda voisin a ouvert sa partie du lac Edward à la prospection offshore.

Total est également active au nord du lac Albert, dans le Murchison Falls National Park, la plus importante aire naturelle protégée de l’Ouganda. Ce parc, qui comprend aussi bien des zones de forêts équatoriales que des écosystèmes de savane, abrite le site majeur des chutes Murchison. Y vivent entre autres des éléphants, des girafes, des lions, des rhinocéros, des buffles, des léopards et des hippopotames. Il est situé de part et d’autre du Nil blanc, de sorte que les conséquences d’un accident ou d’une pollution pourraient se faire sentir très loin en aval [6].

Lire l’intégralité de l’article sur mondialisation.ca

Voir aussi, sur E&R :

 



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