Personne n’a jamais eu le courage de regarder l’Ensemble d’un seul regard » « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme » (Août 1975)
Durant l’année 1975, dernière année de sa vie, Pasolini, âgé de 53 ans, écrit dans le quotidien « Il Corriere della Sera ». Pasolini, dans les « Lettres Luthériennes », en compilant ses articles, s’adresse à un jeune homme imaginaire pour faire son éducation sociale et politique. Ce « petit traité pédagogique » traite de la sexualité, de l’anticonformisme, de la liberté, de l’école, de la télévision ainsi que de toutes lés dérives de la nouvelle culture bourgeoise. Bréviaire, brûlot de révolte, critique communiste et marxiste, les « Lettres luthériennes » s’inscrivent dans une lignée politique et subversive d’essais comme les « Écrits corsaires » ou « l’Expérience hérétique ».
Les jeux des empires, des idéologies, pro/anti sont complexes et obligent nécessairement à ne pas avoir comme le dit Pasolini, une lutte anti-fasciste de retard. Pasolini, l’écrivain communiste italien, décrit parfaitement les contradictions des engagements idéologiques. Dans les années 1950, Pasolini lutta farouchement contre le fascisme italien clérico-militaire mensonger et corrompu. Et ce, à juste titre. Mais en assenant ses attaques contre les fondements traditionnels du fascisme d’après-guerre, Pasolini comprit rapidement qu’il servait aussi un nouvel ordre émergent dont il haïssait les fondements libéraux. Au côté du nouveau capitalisme, le mouvement de la gauche italienne soutient cette tendance sous prétexte de modernisme et de progressisme. La nature a horreur du vide écrivait Pascal. En servant la cause anti-fasciste, en sapant les fondements fascistes de l’état italien, Pasolini avait servi, sans le vouloir, les intérêts de la nouvelle « culture libérale » de masse fondée sur le « laïcisme de la société de consommation ». Le verrou moral anti-fasciste sauté, la gauche et la droite complices du modèle progressiste, plus rien n’empêchait la doctrine libérale d’engager ses manœuvres anti-populaires et pro-modernistes. Dialectique identique en France pendant mai 1968. La jeune génération française renversait les vieilles traditions gaullistes comme Pasolini renversait le vieux fascisme italien. L’interdiction d’interdire étant le plus bel hommage qui n’ait jamais été fait par la Gauche au nouveau libéralisme des débouchés bourgeois. Sous couvert de "démocratie " le nouvel ordre culturel imposait la "consommation " et sous le concept de "tolérance ", elle affirmait "le conformisme le plus dégradé et plus délirant ".
Dans les « Lettres Luthériennes », Pasolini comprend que depuis 1968, la part de conformisme dans le système, officiel-national, s’accroissait à mesure que le pouvoir, dont l’action visait à entraîner les masses dans « l’hédonisme » de la vie, devenait consumériste. Ce qui allait à l’encontre d’une conception structurante religieuse ou matérialiste de la vie. En observant le mouvement de consumérisation de la société, Pasolini constate la passivité des progressistes au sein d’une gauche complètement fossilisée. Derrière cet hymne à la vie organique, aux humeurs, à l’humain, aux sentiments, à la sacralité, à la virilité, le « fascisme de la société de consommation » est directement visé lorsqu’il « transforme les hommes en automates laids et stupides », dont Segolem et Sarko ne font que rappeler l’infâme machinerie hygiéniste et totalitaire.
Au cœur du bouleversement économique italien, Pasolini montre que la « tolérance est une forme raffinée de la consommation » qui tend à uniformiser les différences. Aujourd’hui, l’action du fascisme libéral est double et encore plus équivoque. Elle a permis grâce au communautarisme de créer des débouchés, des nouvelles niches qui se fondent sur la « différence » communautaire et l’indifférenciation simultanée des produits et des êtres qu’elle déverse dans le marché. Une différence communautaire dont l’identité sera soit élective (fier de la différence d’être juif : principe d’exclusion et d’élection) ou assimilationniste (tout homme est un gay qui s’ignore principe d’intégration par la perversion sexuelle). Dans tous les cas, la différence est sectaire, marchande et intolérante. Elle est le bon-goût du conformisme libéral et de l’indifférenciation. Puisque tout le monde est différent et « vaut » au moins quelque chose, le prix d’un marché. Sur la valeur (qui va de l’histoire des races les plus humiliées, du berceau-noir unique de civilisation, aux homosexuels comme centre de la production artistique), le mono-centrisme communautaire évalue le conformisme libéral en fonction de fausses rébellions, de révoltes jouissives. La tolérance est un conformisme qui se prétend fièrement subversif.
Il y a un lien extrêmement intéressant entre "la formation la façon de traiter le corps, de l’éduquer" d’une part, et le développement de l’esprit de l’autre. Pasolini écrit que « ce qui est éduqué c’est la chair même, comme forme de son esprit ». Et selon cette logique, il apparaît que la condition sociale de n’importe quel individu est « reconnaissable dans la chair » parce que chaque individu est façonné par celle-ci. Toutes les matières offrent ainsi des modes de comportements. Il en est ainsi pour la télévision que Pasolini fustige violemment, comme de l’Internet, aujourd’hui qui crée des formes mouvantes d’inhumanité qui sont propres aux matières, nouveaux fers de communication. Ce sont donc les produits de la culture dominante qui façonnent, déstructurent, déshumanisent, abêtissent le corps et l’esprit. L’esthétisme de Pasolini en vient à être « indissociable » de sa « culture ». C’est bien face à l’enseignement de l’ignorance des choses que Pasolini met en garde. Ce sont les choses de la société de consommation qui enseignent la permissivité de la consommation, du désir, du sado-masochisme, de la violence naturelle, de l’immoralisme, du libéralisme libertaire. C’est la télévision, selon lui, mais aussi les sites, l’Internet, selon nous, aujourd’hui, qui produisent cette culture solitaire, informe, pleine de dépendance, d’addiction, de drogues pour le corps et l’esprit qui éloignent et isolent, les « maniéristes désespérés » du combat collectif. La drogue comme acte sous-culturel qui « mythifie le refus personnel de la fuite, du renoncement, et de la non-disponibilité » ne peut-être « que strictement bourgeois ». Et l’on ne peut que s’interroger sur le projet, sur la nature de la réussite, de la satisfaction, de la réalisation de soi dans cette société où le pouvoir instrumentalise l’intégration, lorsque l’on sait que c’est « la maîtrise culturelle du monde qui donne du bonheur ». Une domination marchande qui a généré « l’irréalité de la sous culture des mass média », « dénaturé », « violé », « manipulé » la réalité des corps dont le seul rempart était constitué, par « l’Eros de Pasolini, vu dans un contexte humain dépassé par l’histoire », façonné par « l’innocence », la fraîcheur, « la violence archaïque, sombre et vitale des organes sexuels ».
Dans le prolongement (...) de la matière Pasolini critique la dérive de l’urbanisme populaire, du monde ouvrier et son esprit révolutionnaire qui vivait dans les bidonvilles, les masures, les immeubles populaires, les villages et les bicoques des champs. Des banlieues, à la réalité physique, virile et humaine, qui « éduquaient à la certitude, à un profond amour, sûr et irremplaçable ». Esprit qui s’étouffe désormais dans les « cités » d’immeubles populaires à l’esprit « cruel, impitoyable, agressif et conventionnel ». Le conservatisme des centres villes qui permettait la vie commune entre bourgeois et fils populaire, disparaît car la « structure et la qualité de vie de la masse bourgeoise et ouvrière consumériste » devient « incompatible et engendre un chaos que ni le mot de conservation, ni le mot de révolution ne peuvent expliquer ». Et on constate que le Paris actuel, celui de chez nous, suit cette tendance, cette décadence libérale pour le meilleur compte des bourgeois qui écartent les banlieusards toujours un peu plus loin de leurs cités, au vu de faire jouer leurs propres intérêts. Pasolini visionnaire. Une banlieue dont la fonction exotique servira pour « d’atroces week-end et pour de non moins atroces petites villas à habiter en alternance avec l’atroce appartement en ville ». L’avènement du bobo-urbanisme et des ses codes libertaires, perçus par Pasolini, incarne (....) le projet effrayant de la survivance bourgeoise dans les centres-villes et les banlieues.
Ce qui marque : le nécessaire asservissement au dogme progressiste libéral. Ce qui frappe : la logique qu’on nous pousse à développer, ingérer, celle qui va à l’encontre même de nos intérêts et des valeurs qu’on soutient. Pasolini parle avec finesse de « l’embourgeoisement psychologique, des phénomènes de régression à cette sorte de barbarie qui conduisent inéluctablement à des phénomènes de différenciation par rapport à la norme ». Endoctrinement libéral dont la « vitalité funèbre déborde sur la perte de valeurs anciennes, sur un embourgeoisement total et totalisant, correction de l’acquiescement à la consommation à travers l’alibi d’une attente ostentatoire et emphatique de la démocratie, correction du conformisme le plus dégradé et délirant, à travers l’alibi d’une demande ostentatoire et emphatique de tolérance ». La démocratie populaire, « la lutte progressiste pour la démocratisation de l’expression et pour la libération sexuelle » a été dépassée par les ambitions du surplus libéral-libertaire dont « la vocation consumériste s’accorde une tolérance aussi large que fausse ». La culture des biens libertaire par l’école libéralisée façonne ses jeunes, ces moutons encore imberbes, en des pousses minables, en « des petits bourgeois de deuxième série, chipoteurs, complexés et racistes » écrit Pasolini. Au lieu de donner de la légèreté et du bonheur simple, la culture de la société de consommation, la libéralisation sexuelle, le sadisme volontaire, vont rendre les « jeunes malheureux, renfermés, présomptueux et agressifs ». A ce sujet, Pasolini écrit :
« Hors d’Italie, dans les pays « développés », surtout en France, les jeux sont faits depuis un bout de temps. Il y a longtemps que le peuple n’existe plus, anthropologiquement. Pour les bourgeois français, le peuple est formé de Marocains ou de Grecs, de Portugais ou de Tunisiens. Et ceux-ci, les pauvres diables, n’ont qu’à apprendre au plus vite à se comporter comme les bourgeois français. C’est ce que pensent les intellectuels aussi bien de gauche que de droite, tout à fait pareillement ».
Une intégration par le capital et son surplus culturel bourgeois pour les Racailles actuelles par exemple, qui constituent en France un modèle anthropologique unique. Ils se sentent beaucoup mieux intégrés dans l’économie-bizness-col-blanc que les populations immigrées, indigènes qu’ils contrôlent et exploitent impunément dans les quartiers.. Une catégorie d’individus qui « dégoûte » Pasolini de la culture bourgeoise, « de ces jeunes imbéciles et présomptueux, persuadés d’être saturés de tout ce que la société leur offre, d’être même les exemples presque vénérables de cela ». « L’identification d’exploité à exploiteurs » est caractérisée par une « démocratisation dans un sens bourgeois » dont « l’extrémisme » poussa à faire croire que le « bonheur des travailleurs est identique à celui des exploiteurs ». La nouvelle anthropologie-immigrée décrite par Pasolini, renseigne sur le profil de ces nouveaux consommateurs : « névrosés, conformistes, jusqu’à la folie et à l’intolérance la plus totale ». Dans cette Italie qui se libéralise, les puissants de la Démocratie Chrétienne, l’aile gauche sensée s’opposer au mouvement de déstructuration économique, accepte imperturbablement et assimile consciemment le cynisme de la nouvelle révolution capitaliste qui les rend modernes et progressistes. Cette culture dénoncée par Pasolini produit sa « nouvelle marchandise et donc sa nouvelle humanité ».
Elle exige des « hommes dépourvus de liens avec le passé qui comportait l’épargne et le moralisme. Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de vie, du comportement et des valeurs dans un état d’impondérabilité, ce qui leur permet de privilégier comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes ». Alignement libéral de la gauche du progrès, qui oppose les différents modes de luttes anti-fascistes, en fonction de la morale, du conformisme et de l’obéissance. L’anti-fascisme est devenu un « synonyme absurde d’anti-féodal ».. L’anti-fasciste étant, dès lors, celui qui défend l’obéissance au nouvel ordre permissif. Et Pasolini apparaît donc, suivant cette logique, comme un anti-anti-fasciste. La contre-réforme, le cléricalisme, le moralisme petit-bourgeois, le fascisme ont désigné « l’obéissance » et leur opposition a qualifié la « désobéissance ». Et la nouvelle révolution libérale est faite non pas de désobéissants, de frondeurs, de rebelles, mais de « nouveaux obéissants », de permissifs-de-système, qui se prétendent subversifs alors que leurs vies sont on ne peut plus conformistes ! Et, dialectiquement, les pouvoirs cléricaux-moraux apparaissent comme des ennemis utiles, nécessaire pour lutter contre la nouvelle révolution libérale. On notera, actuellement, que les bases fondamentales du capitalisme moderne, comme le décrit le sous commandant Marcos (Monde Diplomatique d’Août 1997) sont liquidées par la canonnade de l’économie financière globale. Sur cette nouvelle culture, contre « ce génocide qui a détruit culturellement une population », Pasolini écrit :
« La société pré-consumériste avait besoin d’hommes forts donc chastes. La société de consommation a besoin au contraire d’hommes faibles, donc luxurieux. Au mythe de la femme enfermée et séparée (dont l’obligation de chasteté impliquait la chasteté de l’homme) s’est substitué le mythe de la femme ouverte et proche, toujours à disposition. Au triomphe de l’amitié entre hommes et de l’érection s’est substitué le triomphe du couple et de l’impuissance. Les hommes jeunes sont traumatisés par l’obligation, que leur impose la permissivité, de faire tout le temps et librement l’amour. Ils sont traumatisés […]. Le consumérisme a défintivement humilié la femme en créant d’elle un mythe terroriste... ».
La lecture marxiste de la révolution libérale, du surplus hédoniste, condamnent le conformisme des acteurs politiques italiens. Andreotti, Fanfani, Rumor, la Démocratie Chrétienne (DC) s’alignent sur une fausse démocratie progressiste. « L’honnêteté » est bafouée. Pasolini, dans les « Lettres Luthériennes », demande à ce que le PCI et le PSI intentent un véritable « procès » criminel dans un tribunal contre les représentants de la DC. L’accusation qu’il transcrit en 1975, dans ces pages, est puissante, virulente, accusatrice, courageuse et engagée. Une accusation qui dénonce la transformation de la société italienne (...) « les biens superflus, la démocratisation de la société de consommation et la fausse tolérance qui caractérisent le nouveau pouvoir capitaliste ». Pasolini condamne aussi « l’Eglise qui n’est devenue qu’une simple puissance financière, une puissance étrangère ». A ce sujet, Jack London, dans « Le talon de fer », écrit en 1908, fustige l’attitude de l’Eglise quand la masse de laboureurs à la fin du XVIIIe au début du XIXe siècle fut chassée des villages, parqués dans les nouvelles villes manufacturières. Jack London écrivait : « L’Eglise ignora. Pendant que les capitalistes construisaient ces abattoirs du peuple. L’Eglise restait muette et aujourd’hui elle observe le même mutisme ». (...) Le progressisme de gauche, (...) et le surplus cultuel bourgeois aboutissent, selon Pasolini, à un « techno-fascisme », dont les énormes « masses impondérables de jeunes vivent dans un monde sans valeurs, de puissantes troupes, psychologiquement néo-nazies ». L’idéologie hédoniste consumériste, au-delà de son moteur permissif, construit « un contexte de fausse tolérance et de faux laïcisme, c’est à dire de fausse réalisation des droits civiques ».
Alors que Pasolini reconnaît le courage des collègues du journal la « Stampa », quand ils attaquent le cynisme, la corruption, la ruse des hommes politiques, il regrette profondément leur silence à propos des magistrats. Pourquoi ? Parce que nous avons peur (Corierre de la Serra, 28 septembre 1975). Pasolini dans son « Sixième paragraphe » de son intervention au Congrès du Parti Radical écrit :
« L’altérité n’est pas seulement dans la conscience de classe et dans la lutte révolutionnaire marxiste. L’altérité existe aussi par elle-même dans l’entropie capitaliste, à l’intérieur de laquelle elle jouit (ou plus exactement elle pâtit, souvent d’une manière horrible) de sa nature concrète, factuelle.. Ce qui est, ce qu’il y a d’autre dans ce qui est, ce sont deux données culturelles. Entre ces deux données, il existe un rapport de prévarication, souvent abominable, justement. Transformer leur rapport en un rapport dialectique, c’est précisément la fonction, jusqu’aujourd’hui du marxisme : un rapport dialectique entre la culture de la classe dominante et celle de la classe dominée. Ce rapport dialectique ne saurait donc plus possible là où la culture de la classe dominée aurait disparu, ayant été éliminée, abrogée. »
Pasolini insiste pour lutter et « qu’au moins restent vivantes toutes les formes alternatives et subalternes de la culture. Nous y concourrons tous. Egalité et Réconsiliation concourt à la préservation d’une forme de culture populaire, et donc de dialectique pour ne pas perdre la « dignité », ne pas craindre la peur, les chiens de meutes, les publicains, les catins », les putes et les fascistes.



