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Que mes guerres étaient belles

« Le cœur a aussi ses prisons que la raison ne connaît pas »

« La dignité humaine est au-dessus de la vie »

Jacques Vergès, l’avocat de Klaus Barbie, de Carlos, de Paul Barril entre autres raconte l’agonie, la mort lente de l’Occident au travers ses engagements, ses échecs, ses guerres idéologiques et miliaires depuis 1945. Avocat, on le sait, redoutable dialecticien, humoriste dialecticien, surtout. La logique, la provocation, les valeurs rappellent les combats et les provoques de d’Alain Soral. Preuve avec Vergès que la dialectique marxiste n’est pas un dogme ? C’est une grille d’analyse qui sert autant le cynisme solitaire-libertaire-révolutionnaire de Vergès, le libéralisme d’Attali ou les concepts de Clouscard contre le libéralisme libertaire.

La dialectique est un outil redoutable surtout avec Vergès ou A.S. Vergès tape dans le tas et argumente habilement à chaque fois. Agaçant, excessif, énervant ; tacticien et subversif marxiste. Fervent défenseur des causes nationalistes (Algérie, Palestine) contre le colonialisme, Vergès pointe les crimes de guerre, les responsabilités, les morales que les sociétés produisent « momentanément ». Un temps seulement. C’est ce que « les victimes juives ont très bien compris en substituant aux définitions générales les termes d’holocauste et de Shoah ». Comprendre Vergès, c’est lire l’histoire comme un court chapitre qui passe et qui donne le ton, le style, une couleur à l’actualité. Court, très court. L’agonie de l’Occident s’envisage selon cette logique accusatrice de l’Europe libérale, qui par tous les moyens, cherchait à ne pas vendre la mèche, à se dédouaner de toutes ses responsabilités morales et civiles liées aux exploitations, aux guerres et autres tortures. Tout cela, au fond, pour le bien-être, le plaisir, le progressisme borné et la décadence, in fine, d’une catégorie de l’humanité.

Selon Vergès, le colonialisme contient la matrice du nazisme, la matrice de la Shoah. Dans la logique des Lumières rationnelles, de l’Europe rationaliste, Voltaire en bon négrier, comme nombres de penseurs d’époque ne s’offusquaient pas de la traite des noirs. Au contraire, Voltaire en faisait un commerce portuaire lucratif. Aristote, dans la Grèce antique, concevait leur servilité nécessaire pour le développement économique, l’émancipation d’autres catégories humaines. Vergès accuse l’Europe d’avoir pillé et détruit impunément sans prêter les droits-de-l’homme aux sous-hommes exploités et torturés, à cette force productive, très bon marché. Il en a été de l’exploitation des noirs par les blancs comme des noirs par les musulmans (IXe siècle). Vergès omet sciemment cette logique, mais c’est un fait historique, il est bon de le rappeler. Et le colonialisme européen dans ses méfaits, ses dérives les plus sordides en Amérique, en Algérie (Setif et Guelma), n’incarne pas la « domination » comme concept historique générale. Mais la question se pose sur l’opportunité de la « domination » sur d’autres civilisations. Sur la domination techno-culturo-intello, la réponse de Vergès reste sans appel. Ce n’est pas un prétexte suffisant pour dominer une autre civilisation. Et ce n’est pas faire l’économie d’un retour de l’histoire (anti-Hegel), le retour d’une barbarie qui taperait dans le cœur de la plus grande civilisation (de Rome aux Twin Towers le matérialisme historique renseigne).

Vergès tape fort quand il souligne que la responsabilité des crimes commis au nom de la liberté et des droits de l’homme est « plus grande dans une démocratie que dans une dictature, dans la mesure où il est mieux informé avec la pluralité des partis et la liberté de la presse ». Aucune excuse quand « toute l’opinion en Occident sait que l’armée américaine en Irak viole les enfants et les tue ensuite, met en laisse autour du cou de prisonniers nus et mourants et les fait traîner par des femmes, et l’Occident non seulement par son silence acquiesce, mais prête ses prisons en Pologne ou en Roumanie pour la torture discrète des prisonniers ». En se fendant le cœur de la misère humaine, le démocrate sensible préfère ne pas voir et ne pas dire. Cette doctrine étant au fond « la même que celle des nazis et ceux qui l’ont exprimée ne sont pas des brutes SS, mais des essayistes, des philosophes, des historiens, dont les rues de nos villes portent les noms ».

La connaissance des crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis contre les Algériens consterne et sert le cynisme dialectique de Vergès : « démontrer que ce qu’avait fait Barbie à Lyon était beaucoup moins grave que ce dont l’armée française était coupable en Algérie ». Dans cette dialectique du crime, Vergès place toujours des codes d’honneurs, une dignité humaine au-dessus de la vie. La manière, la technique, la science mise au service de la torture vont à l’encore l’humanité, du progrès de notre espèce. Et en ce sens, choisir sa mort, laissez la manière de voir la mort sans les souffrances, qui font autant détester celui qui a torturé que celui qui a balancé sous la torture, revêt une dimension, un acte, un geste morale universelle. C’est en cela aussi que Vergès écrit « que l’adolescente irakienne violée par des soldats américains me bouleverse plus que les trois mille morts de l’attentat des Twin towers ».

La discussion entre Staline et Hitler révèle un scénario brillant. Hitler est assimilé au continuateur de la tâche colonialiste qui en fâchait personne jusque là en Occident. C’est lorsqu’Hitler s’en est pris aux blancs (et non plus aux étrangers lointains), à l’Europe que la matrice ne pouvait plus fonctionner aux yeux des droits-de-l’hommistes. Hitler avait dépassé la borne naturelle des Lumières et de la rationalité bien comprise des libéraux. En agissant ainsi, il révélait le visage raciste des européens. Vergès explique, au travers ce dialogue, les raisons pour lesquelles Hitler n’a pas réussi le coup de maître pour que tous s’allient avec lui puisqu’il était colonialiste et en accord avec la grosse industrie et de la finance ? La réponse de Staline : le mépris contre la haine et la recherche d’amitié. Vergès va encore plus loin en montrant comment Mussolini, le Duce, le « Glaive de l’Islam » allié d’Hitler, compromit et gêna l’émancipation des pays musulmans dominés par la France. Avec le Duce, « la question palestinienne, israélienne, l’holocauste donnèrent le courage de l’injustice qui fit chasser l’Arabe de chez lui, de son camp ».

Au travers ces crimes, ces tortures, Vergès cynique du tragique assumé, décrit le destin qu’on porte et qui nous rend peu humain. En observant les confessions de Gilles de Rais, la beauté du diable devient digne car elle ne rejette rien. Il n’offrira pas le triste et navrant spectacle de Nuremberg, « celui qui annonce l’arrivée de l’ère des managers avec tous ses dangers d’inhumanité ». L’ombre des drames de Shakespeare et les romans de Dostoïevski planent au-dessus des infractions, des interdits, de vies de Stendhal, Laclos, Thomas Mann, T.Capotte, Pasolini, Genêt ou Julien Green. Avec eux l’inhumanité fait encore partie de l’homme : « l’aptitude au crime, c’est à dire à l’infraction, n’est pas un signe d’animalité. C’est au contraire un signe d’hominisation ». Ce qui importe pour Vergès, ce n’est pas le jugement de valeur moral et donc actuel. Ce qui compte c’est : comment comprendre un criminel sans avoir soi-même, fût-ce une fois, au moins en imagination, goûté aux racines du crime ? Comment, défendre, dit-il, l’ordre social si l’on n’en a pas fait intellectuellement le tour ? ». Vergès offre son art funeste, jette un pont, une dialectique entre le crime et la beauté.

Pour conclure, Vergès achèvera son Calvaire tragique, les stades du tragique humain et du fardeau révolutionnaire par la force d’une joute rusée entre Saint Just et Louis XVI. De la solitude tragique au peuple désespéré, de la volonté de s’honorer au désir de révolutionner l’histoire, Saint Just offre le meurtre du père dans sa vocation la plus sublime et la plus élevée. L’ennemi joue en duel, livre une danse morbide. Un ballet de la mort et de la raison d’Etat qui porte les valeurs de dignité, de courage, de décence, de dureté et d’exigence humaine au-delà de n’importe quelle prétention morale, humaine et historique. Récolte-t-on ce qu’on a semé ? Vergès ébauche sa réponse : « la mort accompagne les longs cortèges funéraires de ceux que nous tuons d’une manière technicienne et anonyme sans les voir (avec nos engins informatisés ou avec l’embargo qui tue sans bruit). Il en sort un jour un adolescent silencieux qu’elle aide à ajuster à sa ceinture les explosifs qui éclateront dans nos cités, donnant à chacun la fin qu’il mérite, accidentelle ou volontaire ».

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