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Russie : changement de modèle économique ?

Entretien avec Jacques Sapir

Photo : Vladimir Poutine et son ministre
des Finances Alexeï Koudrine en 2005

 

 

Russie Info : Quelle est votre analyse de la crise que traverse la Russie aujourd’hui ?

Jacques Sapir : Pour comprendre cette crise, il faut savoir qu’elle a commencé en réalité avant 2014. Beaucoup la relient à l’effondrement des prix du pétrole ou encore aux sanctions instaurées après les événements en Ukraine. Certes, ces éléments ont eu des effets importants, mais dès le début de l’hiver 2012, il y a eu un ralentissement général de l’économie russe qui s’est accéléré pour s’approcher de la stagnation en 2013. La crise russe combine donc des difficultés économiques assez profondes et des éléments de crise conjoncturels. Ces difficultés structurelles sont liées à la chute de l’investissement fin 2012. L’investissement public a connu à ce moment une contraction importante (notamment suite au cycle de dépenses publiques massives pour les JO de Sotchi) et normalement, l’investissement privé aurait dû prendre le relais. Or cela n’a pas été le cas à cause des coûts en Russie qui devenaient trop importants et de la politique monétaire de la banque de Russie qui a maintenu des taux trop élevés pour limiter l’inflation. Cette politique fait l’objet de nombreuses discussions en Russie parmi les économistes. Pour certains, dont je fais partie, ces mesures monétaires russes sont inadaptées car elles n’ont pas d’effet efficace sur l’inflation.

Dans ce contexte, la chute des prix du pétrole, les événements géopolitiques de 2014 et les phénomènes importants de spéculation en décembre 2014 ont déséquilibré une économie d’ores et déjà fragilisée par ce manque d’investissement.

 

Quels sont les impacts de la crise sur le modèle russe ?

Il est intéressant de voir que les conséquences de la crise sont contradictoires. Un des effets négatifs est bien entendu la dépréciation du rouble qui a fortement touché la consommation. Le chiffre du commerce du détail a en effet fortement baissé début 2015. Mais en même temps, la forte dépréciation du rouble a redonné une compétitivité à l’économie russe. La Russie est ainsi en train de changer de modèle économique : on le voit à travers les exportations de biens manufacturés qui augmentent régulièrement avec une production industrielle plus compétitive. Depuis plusieurs mois, cette production industrielle est en croissance même si le PIB est toujours en décroissance, en raison de la baisse des activités de service. C’est pourquoi nous n’avons pas assisté à une grande augmentation du chômage. C’est un indicateur très intéressant car malgré les licenciements, l’emploi industriel s’est largement maintenu. Le taux de chômage russe, entre 5,8 % et 6 %, est ainsi plus proche du taux allemand que du taux français.

Le deuxième changement intéressant est la modification des comportements d’achat de la population russe. Depuis quelques mois seulement, on assiste à une baisse du commerce de détail alors que les salaires réels et donc le pouvoir d’achat se maintiennent. Cela semble indiquer un changement d’attitude dans la classe moyenne russe qui commence à comprendre qu’elle ne peut pas continuer à vivre à crédit, qu’il faut épargner pour sa retraite ou pour les études de ses enfants.

Depuis 2009-2010 et jusqu’au début de la crise, le commerce de détail a continué d’augmenter à un rythme supérieur aux salaires réels de la population. Ce changement est certes un peu subi car il s’est joué, très rapidement, en une année. Ces modifications concernant la structure de la production du pays et les comportements d’achat de la population laissent penser que ces difficultés économiques sont le signe d’une transition vers un nouveau modèle.

 

Vous avez publié en 2012 « La transition russe vingt après ». La Russie est-elle donc toujours en transition ?

Il ne s’agit pas de la même transition. Il y a d’abord eu la transition très libérale des années 1990 qui a abouti à la crise de 1998. La deuxième étape a été marquée par un retour de l’État et l’amorce d’une politique industrielle, mais le modèle de développement de la Russie n’a pas changé de façon radicale, avec toujours une grande dépendance vis-à-vis des matières premières. Aujourd’hui, dans cette troisième transition, la Russie avance vers un modèle plus industriel.

Mais la Russie ne cessera jamais d’être une grande puissance en termes d’hydrocarbures. Elle a sur ce point un avantage comparatif évident. Le coût d’extraction du pétrole est compris entre 4 et 6 dollars le baril. Avec un cours à 50 dollars le baril, cela laisse toujours une belle marge bénéficiaire.

 

Qu’est ce qui freine la sortie de crise ?

Il reste le problème de la politique monétaire qui maintient des taux d’intérêt trop élevés. Cela pénalise le développement des entreprises et surtout des PME. Si les grandes entreprises ont moins de difficultés à se financer sur les marchés internationaux, malgré le mécanisme des sanctions, pour les PME, cela reste très dur. Il y a donc aujourd’hui des effets très négatifs de la politique monétaire sur le tissu économique de la Russie, en contradiction avec le discours du gouvernement qui souhaite le développement d’une industrie innovante et équilibrée.

Pour pallier ces problèmes, le pouvoir a mis en place des mécanismes de compensation (bonification des taux d’intérêt par exemple) mais on peut se demander s’il ne serait pas plus logique de changer de politique monétaire, décision qui relève de la banque centrale de Russie.

Les problèmes de financement sont aussi liés à la structure bancaire de la Russie, toujours relativement faible. Il y a quelques grandes banques et beaucoup de moyennes et petites. Ce système connaît aujourd’hui un assainissement mis en place par les pouvoirs publics mais on peut penser qu’ils auraient déjà dû le faire depuis plusieurs années.

Ces deux caractéristiques financières font que la Russie n’a pas pu tirer tous les bénéfices de ces gains de compétitivité résultant de la dépréciation du rouble. Ces faiblesses de financement interne ont aussi favorisé par le passé la dépendance de la Russie aux marchés financiers internationaux, particulièrement problématique aujourd’hui en période de sanctions.

 

Comment voyez-vous la situation économique évoluer ?

Dans les prochaines années, je pense que la Russie ira vers une situation économique caractérisée par un rouble largement déprécié et un rôle de l’État toujours important. Je ne vois ni un changement majeur de la politique monétaire ni une révision du statut de la banque de Russie. Mais les mécanismes que l’État met en œuvre pour modérer les effets de la politique monétaire et aider au développement des PME seront renforcés. Les investisseurs étrangers aujourd’hui inquiets des sanctions reviendront. Car c’est aux mécanismes de financement que les sanctions ont principalement porté préjudice. Beaucoup de banques européennes ont interrompu du jour au lendemain leurs opérations de peur de se faire pénaliser par les États-Unis. Ce retour est déjà en train de se faire.

 

Sur quels sujets se porte le débat économique aujourd’hui en Russie ?

Le débat économique existe, il oppose ceux qui veulent que l’économie russe reste intégrée à l’économie mondiale, et ceux qui sont favorables au repli protectionniste, comme Sergueï Glaziev, actuel conseiller économique au Kremlin qui prône cette dernière option. Je pense qu’il fait fausse route et que la Russie ne doit pas renoncer à son insertion dans les échanges internationaux.

On parle également beaucoup d’Alexeï Koudrine, ancien ministre des Finances. Ce dernier est certes plus libéral que le président russe qui reste dans un cadre de pensée étatiste mais il n’y a pas selon moi d’opposition majeure. Le problème de Koudrine est qu’il veut à tout prix être Premier ministre, alors que pour l’instant Poutine s’y oppose. Ce dernier lui a demandé de faire ses preuves et de démontrer qu’il est capable de gérer un gouvernement et pas seulement le ministère des Finances. L’opposition est donc forte entre Mevdedev et Koudrine qui reste un ami de Poutine, même s’il a été, à un moment, dans l’opposition.

Selon moi, ce qui peut réellement radicaliser le débat économique et écarter la voie libérale, c’est l’évolution des relations avec les États-Unis. En effet, l’attitude des Américains suscite des grandes inquiétudes en Russie, spécialement dans les milieux militaires qui pensent qu’une guerre n’est pas impossible. Ces derniers poussent en faveur d’une étatisation de l’économie encore plus forte pour se préparer à ce genre de situation. Pour eux, cela ne serait pas Koudrine qu’il faudrait comme Premier ministre mais quelqu’un de beaucoup plus dur, comme Sergueï Choïgou, l’actuel ministre de la Défense.

Le contexte géopolitique peut donc influer sur le futur modèle économique russe.

 

Mais est-il réaliste de parler d’ouverture économique alors que la Russie apparaît isolée politiquement ?

Je ne pense pas que la Russie soit isolée car l’Europe n’est plus le centre du monde. Ce qui est très impressionnant, c’est de voir se développer les exportations russes vers l’Asie. On voit notamment beaucoup d’investissements directs asiatiques sur de grands projets russes. La Russie cherche à équilibrer ses relations entre l’Europe et l’Asie. Elle a, en réalité, commencé à se tourner vers l’Asie dès 2008-2009 et donc avant la crise politique actuelle. Mais il est clair que cette crise précipite ce mouvement.

Cependant, la Russie continue de déployer des efforts envers l’Union européenne, comme en témoigne la venue prochaine du président de la Commission, Jean-Claude Juncker à Moscou. Les Russes veulent maintenir des bonnes relations, même s’il s’avère qu’ils ont assez peu confiance dans l’Union européenne en tant qu’organisation et que le refroidissement est certain et durable. Néanmoins, si un durcissement étatique devait s’imposer en Russie, il pourrait y avoir des oppositions économiques croissantes entre les deux bords.

 

À ne pas manquer, la conférence d’Alain Soral à Moscou le 10 juin 2016 :

Voir aussi, sur E&R :

Les défis de la Russie de Poutine, chez Kontre Kulture :

Un peu d’histoire des systèmes économiques, chez Kontre Kulture :

 



Article ancien.
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1 Commentaire

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  • #1484888
    le 10/06/2016 par La pythie
    Russie : changement de modèle économique ?

    Sapir n’y est pas du tout ! En fait, les Américains font pression sur les milieux d’affaires russes afin qu’ils lâchent Poutine et acceptent les réformes territoriales de leur pays- sur le modèle français...
    Une Russie déchirée en 5 ou 6 régions, par exemple, ne sera plus un danger pour les Etats-Unis.