Egalité et Réconciliation
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Dès le lycée, on apprend aux élèves à se comporter comme des footballeurs milliardaires

Le sociologue Pascal Roggero estime que les Bleus sont l’amoralité incarnée et détestable de ce que voudrait véhiculer la réforme des sciences économiques et sociales en classe de seconde.

Dans un texte que le sociologue Pascal Roggero faisait circuler en février dernier, pouvait se lire toute la bérézina d’ordre moral de l’équipe de France de football au Mondial. Le babyfoot bling-bling, individualiste et millionnaire est l’incarnation idéologique de ce que veut promouvoir... le programme de sciences économiques et sociales de seconde en voie de redéfinition.

Affirmation du chercheur : « En prenant notamment pour objet les programmes enseignés à l’école, la sociologie dite des curricula qui s’est développée en Grande-Bretagne depuis les années 1980, nous amène à porter un regard analytique sur la manière dont sont définis les contenus de ces enseignements. En la matière, des conceptions du monde et des intérêts portés par différents acteurs, qu’ils soient ou non des professionnels, s’affrontent. La nouvelle définition du programme de sciences économiques et sociales en classe de seconde en est l’illustration. » L’orientation du nouveau programme est claire selon le sociologue, proche d’Edgar Morin et de sa politique de civilisation : « Dans l’unique heure et demie désormais dévolue à l’enseignement économique et social à la place des trois heures précédemment, il s’agit de centrer les apprentissages des élèves sur des rudiments de micro-économie (courbe de coûts, d’élasticité,…) censés autoriser une appréhension plus « scientifique » des phénomènes économiques. Cela se faisant au prix de la disparition de thématiques telles que l’entreprise comme entité socio-économique, le chômage, les inégalités ou encore la famille. En bref, la micro-économie est censée donner la clef de la compréhension rigoureuse qui manquerait aux jeunes esprits face aux réalités contemporaines essentiellement économiques. Implicitement mais clairement, les autres sciences sociales – sociologie, anthropologie, histoire mais aussi droit – sont renvoyées au statut de savoirs ancillaires voire quelquefois purement idéologiques. Il y a là une rupture avec les sciences économiques et sociales telles qu’elles furent instituées à la fin des années 1960 dans la tradition de l’école historique des Annales ».

LA SOCIÉTÉ N’EXISTE PLUS

« Pédagogiquement débile, épistémologiquement rétrograde et idéologiquement délétère », instruit encore P. Roggero. La réforme s’inspire du slogan thatchérien : « There is no such thing as society. »

« On se rappellera peut-être cette phrase que prononça Margaret Thatcher en 1987 en signifiant que le social n’est constitué que d’individus et de familles responsables de leur comportement et, finalement, de leur sort, argumente P. Roggero. La société n’existe donc pas, seuls comptent les comportements individuels dont la micro-économie fournit justement un modèle d’analyse à condition de faire de l’individu ce « calculateur des plaisirs et des peines » dont parlait Veblen. Cette double réduction de la société aux individus qui la composent et de l’individu au « calculateur des plaisirs et des peines » constitue l’arrière-fond axiomatique de la nouvelle définition du programme de seconde de sciences économiques et sociales. »

LE MÉPRIS DU NON-ÉCONOMIQUE

Le coeur idéologique de la réforme consisterait « à force de théoriser la société à partir de la libre activité d’individus intéressés à légitimer, si ce n’est à produire, des comportements qui font fi de toute solidarité. Et des individus « décomplexés », sûrs de leur valeur économique et insoucieux des autres peuvent-ils narguer le monde tout en apparaissant comme des modèles. Des traders perclus de bonus aux footballeurs richissimes parmi d’autres, l’arrogance se fonde sur la conscience de « mériter » économiquement ce que l’on gagne ; le reste, le non économique, on peut l’ignorer voire le mépriser.

Et P. Roggero de s’appuyer pour sa démonstration sur les propos pitoyables tenus par Nicolas Anelka dans Le Monde du 19 décembre 2010. Le joueur de Chelsea, appointé à un salaire mensuel de 483 000 euros déclarait :

« En France, tu ne peux pas faire ce que tu as envie de faire. […] J’aimerais bien habiter en France, mais ce n’est pas possible. On sait pourquoi, niveau fiscalité... » « Si je veux rouler en grosse voiture, je suis regardé différemment. Je ne veux pas jouer au foot et payer [ aux impôts, ndlr] 50 % de ce que je gagne », a expliqué Nicolas Anelka […] « L’argent que j’ai, il est pour mes enfants. Si je peux leur offrir quelque chose, je le ferai là où il n’y a pas de fiscalité. C’est comme ça que je le vois. Si certains sont choqués, tant pis. Mais la France, c’est un pays hypocrite. »

Déjà P. Roggero pointait cette désagrégation bling-bling, estomaqué par « la liberté de ton avec laquelle est assumée, sans fard aucun, une position strictement individualiste de l’intérêt qui renvoie la solidarité à une simple « hypocrisie ». Sous-entendu : quiconque à ma place ferait la même chose que moi. N’est-ce pas là l’aboutissement logique d’une conception « économique » de la société ? »