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En Egypte, une nouvelle garde

Les Etats-Unis parviendront-ils à garder le contrôle du pays des pharaons grâce à l’armée égyptienne, largement subventionnée par le Pentagone ? Quel gouvernement civil oserait s’opposer aux intérêts de Washington si c’est pour se mettre l’armée sur le dos ? Faut-il parler de révolution en Egypte ou de simple lifiting cosmétique du moubarakisme ? (IGA)

Le maréchal Mohamed Hussein Tantawi, connu des Égyptiens comme le « larbin de Moubarak » a peut-être tout à dire au Caire en tant que chef du gouvernement dirigé par les militaires. Mais, quoi qu’il en soit, son bras droit, lui, est le larbin du Pentagone et il y a gros à parier qu’il continuera à jouer un rôle clé en Égypte, même après qu’un gouvernement civil aura succédé à l’actuelle direction militaire.

Le général de corps d’armée Sami Hafez Enan, « l’un des favoris des militaires US », s’il faut en croire l’article d’Elisabeth Bumiller dans le New York Times d’aujourd’hui [11 mars 2011], est le second de Tantawi, un homme honni en Égypte pour avoir été un lèche-bottes du président déchu Hosni Moubarak. Madame Bumiller prétend qu’Enan – qui « reste en contact téléphonique étroit avec les responsables du Pentagone » et « est un lien crucial pour les États-Unis » – est considéré comme le successeur probable de Tantawi à la tête des forces armées égyptiennes.

Et, puisque l’armée joue un rôle dominant en Égypte, il faut s’attendre à ce qu’Enan continue à exercer une influence considérable. C’est un point avec lequel Madame Bumiller est d’accord. « Personne ne conteste », fait-elle remarquer, « que le général Enan puisse jouer un rôle important au sein du futur gouvernement égyptien, plus vraisemblablement en coulisses, là où les puissantes forces armées, traditionnellement peu enclines à la publicité, se sentent plus à l’aise. »

Chaque année, Washington déverse sur l’Égypte 1,3 milliard de dollars en aide militaire. L’armée égyptienne s’est sert pour acheter des « armes et des équipements de fabrication américaine, et plus particulièrement des avions de combat F-16 et des chars M1A1 Abrams ». Pas un cent de cet argent ne quitte donc les États-Unis. En lieu et place, Enan et d’autres gros pontes de l’armée égyptienne présentent leur liste de desiderata au Pentagone, qui transfère alors l’argent du contribuable américain sur les comptes des marchands d’armes américains, lesquels livrent alors la marchandise.

Il s’agit en quelque sorte d’un don annuel à General Dynamics. Et à l’Egypte. Avec la gracieuse permission du contribuable américain. Depuis, l’Égypte a accepté de devenir un pilier de l’impérialisme US en Afrique du Nord et en Asie occidentale. Et pour permettre à Israël de traiter cavalièrement les Arabes en Palestine et au Liban, Washington a transféré 35 milliards de dollars de l’argent du contribuable américain sur les comptes des fabricants d’armes américains, et ce, pour le compte des forces armées égyptiennes. Madame Bumiller écrit que les réformes du général Enan et du gouvernement militaire « ont été surtout cosmétiques, jusqu’à présent ».

« Cosmétiques » est bien le terme qui convient. La révolution en Égypte n’a guère été plus qu’un changement de trombines à la tête de l’État. Moubarak est parti parce que le peuple l’exigeait et, aujourd’hui, il en va de même pour l’ancien Premier ministre de Moubarak, lui aussi évincé à la demande du peuple. Mais le « moubarakisme » – la domination US sur l’Égypte par l’entremise d’une élite militaire locale – demeure.

Cela ne changera pas, même quand l’actuel gouvernement militaire sera remplacé par un gouvernement civil élu, en admettant que cela arrive.

Qu’arriverait-il si un futur gouvernement décidait de suivre une politique allant à l’encontre des choix de la politique étrangère US, tout spécialement en ce qui concerne Israël ? Puisqu’une rupture avec Washington sur les points-clé de la politique étrangère mettrait sans doute un terme au flux de matériel et de sessions d’entraînement destiné à l’armée égyptienne, le résultat probable serait que le gouvernement perdrait la confiance de l’armée et que les militaires reprendraient les rênes pour ramener l’Égypte sur la voie prescrite par la politique étrangère US. Sachant cela, il est peu probable qu’un gouvernement civil ne sorte des limites tolérées par le bienfaiteur de son armée.

Et jusqu’où un futur gouvernement civil égyptien sera-t-il indépendant de la Maison-Blanche et de son ministère des Affaires étrangères ? Déjà, les responsables de Washington « discutent le déblocage de fonds nouveaux pour épauler la montée de partis politiques laïques ». Bien sûr, les Égyptiens sont libres d’élire qui ils veulent, mais les élections modernes sont avant tout d’importantes campagnes de marketing. Sans un solide appui financier, vous n’avez pas l’ombre d’une chance. Dès lors, en vue du maintien sans anicroche du moubarakisme, les promoteurs de la démocratie installés à Washington soutiendront de façon adéquate des hommes et des partis politiques « acceptables » à l’aide de fonds, de conseils stratégiques, de sondages. Bref, tout ce qui sera nécessaire pour évincer des alternatives jugées incompatibles avec les « intérêts US », mais qui pourraient, par ailleurs, représenter également les intérêts de la masse des Égyptiens.

Les Occidentaux ne toléreraient jamais que des puissances étrangères soutiennent des partis politiques occidentaux, quand bien même ce serait au nom de la promotion de la démocratie. Il est étrange que tant d’Occidentaux estiment de bon ton que leurs propres gouvernements se mêlent des élections dans d’autres pays. Ainsi, les citoyens occidentaux se font berner en croyant que la pratique impérialiste consistant à exercer une influence à l’étranger par l’achat d’hommes politiques constitue réellement un exercice louable de promotion de la démocratie. Si le fait de voir des gouvernements étrangers se mêler de nos élections signifie qu’une puissance extérieure tente de s’approprier un avantage à nos dépens, le fait que Washington débloque des fonds nouveaux pour s’immiscer dans les élections égyptiennes ne signifie-t-il pas que les Etats-Unis tentent de s’approprier un avantage aux dépens des Égyptiens ?

À moins que les motivations de Washington et de l’Union européennes ne soient plus pures, en quelque sorte ? Mais, au vu de leurs pratiques – tant passées qu’actuelles – de soutien à Moubarak, à d’autres dictatures, à des monarchies absolues dans le but de protéger les « intérêts » occidentaux, on aurait vraiment du mal à le croire.

Comment, dans ce cas, avec des forces armées égyptiennes qui sont une extension virtuelle des promoteurs de la démocratie du Pentagone et de Washington disposés à accroître les subventions aux partis politique proaméricains, comment pourrions-nous croire que l’insurrection égyptienne puisse apporter quelque chose de plus qu’un léger lifting cosmétique du moubarakisme ? Une véritable révolution requiert bien davantage que de remplacer Moubarak par Tantawi, Tantawi par Enan, et Enan par un gouvernement civil qui sera bien obligé de satisfaire Enan en personne – et les responsables du Pentagone avec qui Enan entretient des contacts étroits. Une révolution, ce n’est pas qu’une simple relève de la garde !

Stephen Gowans Traduit de l’anglais par Jean-Marie Flémal pour Investig’Action