Egalité et Réconciliation
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« En France, la seule énergie aujourd’hui c’est l’islam »

Le poète Vsevolod Emeline est selon certains un poète génial. Zakhar Prilépine dit de lui « tous ses vers ont ce brin de merveille qui se crée avec les mains nues et qu’on appelle de l’art ». Selon d’autres, comme Dmitriï Kouzmine, rédacteur en chef de la plus célèbre revue poétique russe Vozdoukh (Air), ce que fait Emeline est tout sauf de la poésie. Rencontre… arrosée.

LCDR : Que pensez-vous de la France ?

Vsevolod Emeline : Un cimetière.

LCDR : Hm, hm.

V. E. : Oui, le cimetière d’une grande civilisation et d’une grande culture. Comme le dit Limonov qui connaît très bien la France, c’est le lieu idéal pour passer sa retraite.

50 grammes de vodka

LCDR : Pas très original.

V. E. : Ecoutez, je suis un citoyen soviétique, je suis né en 1959 et avant mes 30 ans je pensais que je ne mettrais jamais les pieds à Paris. J’ai pu y aller et j’ai trouvé ça très beau, je sais que ça reste le centre de la philosophie contemporaine avec des gens comme Derrida ou Lacan mais tout ça s’épuise. Aujourd’hui c’est fait pour les gens tranquilles, des gens qui boivent pour sentir le goût de la boisson et pas pour aller dans un autre monde.

LCDR : Bah, a priori, en Russie on va chez Auchan le week-end et on rêve téléviseur.

V. E. : Oui je vous l’accorde, la Russie aussi s’épuise, l’énergie russe s’épuise. Simplement on s’y est pris un peu plus tard, vous ça fait cent ans que les gens vont dans les grands magasins, nous ça ne fait que dix ans.

LCDR : L’énergie russe ?

V. E. : Oui en France, la seule énergie qui reste c’est l’islam. C’est normal, ça fait longtemps que vous êtes fatigués, jusqu’à la première guerre mondiale en gros ça allait, regardez ce qui s’est passé pendant la deuxième guerre mondiale chez vous. En Russie aussi les gens sont fatigués, les parents sont fatigués, les enfants le sont déjà.

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LCDR : Que pensez-vous du pouvoir russe actuel ?

V. E. : Ecoutez, depuis mon enfance chez les pionniers, j’ai une règle de vie : même si un chef me plaît je ne le montre pas, que ce soit un grand chef ou un petit chef. Et comme je n’ai jamais quitté l’adolescence, je maintiens cette règle.

LCDR : Mais encore ?

V. E. : Le pouvoir actuel est anti-russe, il néglige les intérêts des Russes au détriment d’autres petits peuples : les Tchétchènes ont gagné des droits par les armes, les Tatares ou les Bouriates ont gagné des privilèges. Nous sommes dans un système colonial à l’envers.

Été de l’oligarque

« Un juif en Russie est plus qu’un juif » Comme s’il était devenu plus grand Il l’a dit et est sorti Et au loin on voyait le fantôme de la Shoah

Mais un rabbin s’est révolté contre un rabbin Et le rideau sacré s’est déchiré. Il a regardé en bas les dos qui couraient Et a claqué la portière de sa Mercedes

On lui criait « voleur » Le rouleau sacré de la Torah bruissait Et le procureur suisse ouvrait l’enquête Et des créanciers le poursuivaient

Et au Kremlin faisait du chambard le colonel du KGB Que tu as mis sur le trône, Il a fermé la vanne du tuyau Et il enterre la glasnost et la démocratie.

Le pétrole a congelé, dense comme criminalité, Dans un endroit perdu dans la Sibérie S’éteint la chaîne NTV Qui a dit de la vérité sur notre monde triste.

Tout s’est embrouillé : Roublevo, Gibraltar La Tchétchénie, Genève, la Douma, l’Assemblée, Il y a un incendie emblématique dans la tour de télévision La Russie, l’été, deux juifs.

LCDR : C’est-à-dire ?

V. E. : Ce n’est pas la métropole qui a des droits sur les colonies mais les colonies qui ont des droits sur la métropole. Le pouvoir a senti qu’il devait négocier avec ces petits peuples en sacrifiant les intérêts des Russes parce que les Russes sont patients et résignés.

LCDR : Pas très original non plus.

V. E. : Non, pas très original et j’en suis bien conscient. C’est le discours habituel des nationalistes.

LCDR : Vous vous sentez proche d’eux ?

V. E. : Je me considère comme tel mais la cause est perdue. J’ai les mêmes avis qu’eux mais je ne crois pas à la victoire.

LCDR : C’est pour ça que vous vous êtes tourné vers la poésie ?

V. E. : Non, non ça fait longtemps que j’écris des textes, j’ai toujours écrit en fait.

LCDR : Quelle valeur donneriez-vous à votre poésie ?

V. E. : Les autres poètes disent que je ne suis pas un poète.

LCDR : Et vous vous en pensez quoi ?

V. E. : Je pense qu’ils ont raison.

LCDR : Vous n’écrivez pas de la poésie ?

V. E. : C’est quoi la poésie ? C’est une interaction avec la réalité et quand cette interaction commence à briller, à donner des flammes, ça devient de la poésie. Les images, les métaphores, ça ne m’intéresse pas.

Sur Pouchkine

C’est un pédé qui l’a tué Dans le neige de Tchernaïa Retchka Lui, c’était un nègre Qui aimait les femmes blanches

Il en avait beaucoup baisé Mais à mon avis, il aurait mieux Flâné comme une girafe Sur les bords de son lac natal Tchad

Il aurait pu jouer du blues à Harlem Mais il était devenu poète, afro-russe. C’est pour ça qu’à travers toute l’Union On lui a construit des bustes

Du plâtre, du bronze, du fer-blanc Sur des livres, des badges, des affiches Pendant ces 200 ans nous en avons eu ras le cul Pas moins que les femmes qu’il avait baisées.

Mais parmi nous il n’y a pas eu de gens si courageux A l’exception de ce pédé Qui a défendu l’honneur des femmes blanches Et la grandeur de la race aryenne.

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LCDR : Vous vous considérez comme un looser ?

V. E. : Oui, c’est l’image que je me suis choisi.

LCDR : Et vous y croyez ?

V. E. : Oui, j’y crois. Beaucoup de choses m’empêchent de sortir de cette image et ça devient un destin. J’écris les mythes d’un looser, un homme pauvre qui rêve de se venger des riches, de devenir riche lui-même.

LCDR : Vous êtes pauvre ?

V. E. : J’ai longtemps été pauvre. Aujourd’hui, je ne fais pas partie de la classe moyenne non plus mais je ne suis plus pauvre. En tant que créateur de textes, je me suis formé quand j’étais pauvre.

LCDR : Quand avez-vous cessé d’être pauvre ?

V. E. : Quand ma mère est morte et que j’ai loué son appartement. Vous voyez, de la manière la plus simple.

LCDR : Quels enseignements tirez-vous de la pauvreté ?

V. E. : Qu’on ne peut croire en rien. Qu’on peut survivre dans n’importe quelle situation – l’homme a peu de besoins. J’ai appris la jalousie aussi.

LCDR : Vous vous sentez proche des auteurs pauvres ou riches ?

V. E. : Dans la tradition classique, il n’y a pas de pauvre. Dostoevski et surtout Nekrassov n’étaient pas pauvres mais ils jouèrent au pauvre.

LCDR : Gorki ?

V. E. : Il n’était pas aussi pauvre que ça, une version dit même qu’il venait d’une famille de la classe moyenne. Pour moi il n’avait pas eu la sensation d’être pauvre. Dostoevski fut plus riche que Gorki jeune et pourtant quand je lis Dostoevski je reconnais le type du pauvre alors que chez Gorki je ne le retrouve pas.

LCDR : Vous aimez apparaître comme pauvre ?

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V. E. : Oui, il est d’usage de défendre les pauvres, Gogol a parlé des pauvres et Pouchkine aussi.

LCDR : Quelle est votre activité en ce moment, vous déclarez fabriquer des tabourets dans les églises ?

V. E. : Je ne ne le fais plus, tous les tabourets sont finis. Je travaille en ce moment pour la rénovation de l’Eglise de l’Assomption, derrière le bâtiment du télégraphe à Moscou, je fais des échafaudages et surtout j’enterre les morts.

LCDR : Hmhm ?

V. E. : Oui avant la fin du XIXe siècle il n’y avait pas de cimetière et les ouvriers ne cessent de tomber sur des ossements alors je creuse des tombes pour les enterrer de nouveau.

LCDR : Un enseignement ?

V. E. : Oui, la vodka aide.

LCDR : Avec cette chaleur ?

V. E. : Oui, contrairement à ce qu’on peut penser, la vodka aide beaucoup même quand il fait très chaud.

LCDR : Et à part la vodka, votre relation à la religion ?

V. E. : Gaïdar disait : ces derniers temps je suis agnostique. Je crois que Dieu existe sinon tous les gens auraient été identiques alors qu’ils sont tous différents, il y a donc une force qui transforme ce marais en une pyramide. Mais je ne vois pas la possibilité de se mettre d’accord avec ce dieu. L’église dit qu’elle permet cet accord, je le croyais, je ne le crois plus.

LCDR : A quoi croyez-vous ?

V. E. : Je crois à mes amis, je crois à ma femme, aux relations humaines entre proches. Il y a des amis pour la vie, des femmes qui ne nous lâcheront jamais.

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LCDR : Et la civilisation européenne ?

V. E. : Que voulez-vous, j’arrive trop tard, je n’ai pas vu l’épanouissement de la civilisation chrétienne, peut-être que l’islamique et la chinoise ne sont pas moins bien, mais en tout cas je vois sa disparition sous mes propres yeux alors que c’est justement celle où je me sentais à l’aise. J’espère que je vais crever avant que tout ça finisse.

LCDR : Qu’est-ce qui va venir ensuite ?

V. E. : Une autre civilisation. Après Rome, il y a eu le Moyen âge et après l’Egypte, il y a eu les Grecs, le ciel ne s’arrêtera pas. Je pense qu’on assistera à une lutte entre les civilisations chinoise et islamique sur les restes de l’Europe.

LCDR : Vous croyez vraiment qu’elle est finie ?

V. E. : Je pense que quand on n’est pas prêt à sacrifier sa vie, quand la vie devient la valeur suprême, la civilisation est condamnée et d’ailleurs dans la civilisation chrétienne la vie n’était pas la valeur suprême mais la civilisation de consommation va tout détruire.

LCDR : Vraiment rien à faire alors ?

V.E. : Il est temps de quitter la scène.

LCDR : Une conclusion peut-être sur cette note guillerette ?

V. E. : La vodka aide beaucoup contre la chaleur, je ne peux pas boire comme vous du pastis avec de l’eau, quand la vodka est pure, elle exerce une influence bien meilleure sur l’organisme.

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LCDR : C’est tout ?

V. E. : Ah non, s’il y a encore de la place dans votre journal, je voudrais vous dire que Michel Houellebecq m’est le plus proche de tous les écrivains du monde. Nous avons tous les deux compris la même chose mais lui a réussi à le formuler, moi non.

LCDR : Vous voyez, la France déclinante produit au moins de bons écrivains.

V. E. : Le déclin produit toujours de bons écrivains. La naissance des civilisations s’accompagne de cliquetis d’armes et de hourra, leur déclin entraîne une effervescence littéraire.

LCDR : D’autres auteurs peut-être dont vous vous sentez proche ?

V. E. : Borgès, Hemingway quand j’étais jeune, oui ce serait ridicule qu’un homme de cinquante ans aime Hemingway. Mais la vodka m’empêche de lire. Ah si, il y a Umberto Eco aussi pour Le Pendule de Foucault.

LCDR : Une conclusion sur la vodka alors ?

V. E. : Elle aide pour tout. Le poète Evgueniï Lesine, chaque fois qu’on lui parle du fascisme qui monte, de l’islam qui arrive… dit : on va boire de la vodka et on ne va aller nulle part, elle va nous sauver, c’est un moyen de ne pas participer au crime. Si vous avez encore de la place, j’ajouterais que j’exploite l’image périmée des poètes comme Essenine, Vissotski… qui ont passé leur journée à boire. Pourquoi ? Parce qu’ils souffrent pour la Russie. Cette image est périmée et je tente de poursuivre cette tradition.

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LCDR : Comment parvient-on à boire de telles quantités ?

V. E. : L’essentiel est de prendre l’habitude. Par exemple, les poètes contemporains ne boivent pas.

LCDR : Ah bon, et ils font quoi, du sport ?

V. E. : Non, ils ne font pas de sport, ils voyagent et donnent des conférences à l’étranger.

LCDR : Vos relations avec eux  ?

V. E. : Je n’arrive pas à établir le contact avec les poètes de la classe moyenne qui connaissent la littérature française, anglaise ou américaine. Je ne sais pas pourquoi.

LCDR : Vous avez l’impression de faire ce pour quoi vous êtes fait ou d’exploiter une image périmée de poète pauvre et alcoolique ?

V. E. : J’ai été édité pour la première fois à 42 ans et quand j’ai commencé à fabriquer des tabourets dans les églises, j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je suis né pour écrire et dans ce sens je suis tranquille.

LCDR : Des regrets ?

V. E. : Ma petite taille, mon manque de succès auprès des femmes, mes petites mains, mon gros ventre.

LCDR : D’autres ?

V. E. : Oui, quand j’ai bu je vexe terriblement ceux que j’aime et me repends terriblement ensuite.

Quantité de vodka ingurgitée par l’interviewé pendant l’entretien : 400 grammes.