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La CIA et la pêche aux intellectuels

Enfouie dans un article récemment publié par le Washington Post, sur l’expansion des opérations d’espionnage de la DIA (Agence de Renseignement de la Défense) se trouve une phrase qui devrait donner des frissons à tout chercheur, journaliste, étudiant ou intellectuel oeuvrant sur le monde musulman, qu’il soit ou non citoyen américain : « C’est une tâche colossale que de faire passer des agents de la DIA pour des intellectuels, des professionnels et de créer de toutes pièces de fausses identités, ce qui veut dire que, s’ils sont pris, ils ne bénéficieront d’aucune immunité diplomatique. »

Mais, il est peu probable que la DIA ait besoin de fabriquer des « intellectuels » vu la propension de ces derniers à signer volontairement pour un tel boulot car la coopération et la collaboration entre les services de renseignement US et ces intellectuels sont une longue histoire.

Il y a presque un siècle, l’anthropologiste Franz Boas fut ostracisé pour avoir révélé que des intellectuels servaient en qualité d’espions en Amérique Latine, une pratique qui a débuté au Mexique puis s’est renforcée au cours de la 2ème guerre mondiale. Boas caractérisait cette déviation qui faisait de la science une couverture pour l’espionnage politique, « comme la prostitution de la science de manière impardonnable et lui (l’individu) déniait le droit d’être classé comme scientifique »…

Les universitaires firent partie de l’effort de guerre dans les années 40-45 dans des capacités diverses, y compris au sein de l’OSS (le Bureau des Services Stratégiques), précurseur de la CIA. Depuis sa création en 1947, cette dernière a recruté, dans les meilleures facultés et universités, des diplômés pour faire de la recherche et de l’analyse. Si cette relation s’est un peu affaiblie entre 1970-1980, elle a rebondi avant les attaques du 11 septembre 2001 et s’est développée dans la foulée.

Quelle que soit la position idéologique d’un individu vis-à-vis de la CIA, il est naturel que les agences de renseignement recrutent des employés de la même manière que le feraient les grandes entreprises. Mais, c’est une chose que de faire de la recherche, pour les institutions militaires, diplomatiques ou le renseignement, et une autre de le cacher…

Les relations de la CIA avec l’Université se sont approfondies au cours des soixante dernières années et sont allées au-delà du simple parrainage de la recherche pour lui faciliter l’analyse des données. L’Agence n’a pas seulement soutenu l’expertise des intellectuels des pays et cultures qu’elle a engagés, mais a financé des recherches et des publications sans publiquement révéler l’origine de ce financement et utilisé ces individus pour l’aider à produire de la désinformation et à s’engager dans des activités directement reliées à l’espionnage.

De plus, en Asie du sud-est (particulièrement dans le Vietnam en guerre), en Amérique latine et en Afrique, les recherches en études de développement et techniques de contre- insurrection du « tiers monde » sont devenues l’aliment de base de la collaboration CIA – intellectuels.

Nonobstant les problèmes éthiques que posent de telles collaborations, des universitaires de renom ont, au cours des années, non seulement apporté leur soutien à la CIA, mais ont occupé des postes importants au coeur même l’agence. Comme Robert Gates, ancien directeur de l’agence de renseignement US et Secrétaire à la Défense, qui avait dirigé le Minerva Research Initiative, où il tentait de « comprendre plus étroitement les populations mondiales et leur diversité pour atteindre des décisions politiques stratégiques et opérationnelles plus efficaces ».

Même la célèbre université de Berkeley, foyer de la contre-culture, a directement encouragé des recherches sous label universitaire mais en fait, produites par et pour la CIA. Dans le contexte de la guerre froide, des personnalités prétendument de gauche ont largement soutenu la compétition stratégique, politique, économique, scientifique et culturelle avec l’Union Soviétique.

Les véritables universitaires sont en danger

On peut se demander, étant donné le degré élevé de violence qui caractérise les services du renseignement et les militaires, si le fait que des intellectuels les rejoignent vaut que l’on s’insurge ? Oui, il le faut.

Il est déjà difficile de se rendre dans un pays où les États-Unis sont engagés, soit dans des activités violentes par la guerre, l’occupation ou l’usage de drones (Irak, Afghanistan, Yémen), soit soutiennent les politiques répressives de gouvernements locaux (Maroc, Bahreïn, Israël, Égypte, etc.) ou pratiquent l’espionnage (Iran, Soudan), ou encore essaient de gagner la confiance des militants religieux, sociaux, ou politiques, dans la ligne de mire de services secrets locaux ou étrangers. L’établissement de relations normales dans ce genre de pays est carrément hasardeux, sinon impossible, si on l’apprend que les agences de renseignement US utilisent des intellectuels (ou des journalistes) comme couvertures pour leurs agents.

Il en va de même des accords conclus par les universités, sans le consentement et dans l’ignorance des facultés et étudiants, pour offrir une couverture à des agents clandestins, mettant ainsi en danger ces universitaires sans qu’ils le sachent. Si cette pratique perdurait, elle entacherait définitivement les recherches universitaires dans le monde musulman ou dans sa diaspora en Europe et en Amérique du nord.

Ces dernières années, en plus du Programme Minerve, ceux de Human Terrain Systems (HTS) ont essayé de placer des universitaires dans ce qui est appelé des « opérations kinétiques » afin de développer des objectifs militaires et stratégiques en Afghanistan et en Irak. Que ces derniers espionnent les peuples qu’ils étudient de telle sorte que leurs études aboutissent directement à la « chaîne de la mort », le plus arbitrairement du monde, est tout simplement déplorable. (…)

Fonds inconnus, travail clandestin

Le Guardian rapportait, à la suite de l’article du Washington Post, que l’espionnage pourrait être utilisé pour accroître l’efficacité du programme de drones US qui, par « des frappes signées », cible et tue des gens supposés dangereux par ceux qui appuient sur le bouton.

Le succès des programmes Minerve et HTS, auprès des journalistes et étudiants, volontairement ou par nécessité, se lit comme la conséquence des coupes budgétaires pour financer la recherche. Mais il existe un monde parallèle à l’université qui ne manque pas d’argent privé en provenance du gouvernement, des entreprises et du privé : les think tank ou réservoirs de pensée, très proches, idéologiquement et professionnellement des agences de renseignement et de leurs vues politiques…

En 1982 et 1985, la Middle East Studies Association a voté deux résolutions interdisant aux universitaires d’accepter des fonds inconnus ou de travailler en clandestin tout en étant enregistré à l’Association en tant que membres. D’autres institutions professionnelles comme l’American Sociological Association et l’American Academy of Religion, se sont dotées de codes d’éthique forts, mais ne visent pas précisément la question de la coopération dans la chaîne de la mort, entre universitaires, militaires et renseignement.

Ce qui est clair, c’est que la communauté scientifique doit ériger un mur entre elle-même et les institutions militaires et du renseignement avant qu’un plan ne soit mis en place pour recourir au monde universitaire comme écran pour l’espionnage et activités clandestines. Si cela n’est pas fait très vite, le sort (arrestation, emprisonnement, mort) des ces universitaires, ou de ceux avec qui ils travaillent, sera de notre seule responsabilité.

Mark Levine

Titre original : « Scholars and spies : A disastrous combination », par Mark LeVine (Al Jazeera – 5/12/12)

Traduction et synthèse : Xavière Jardez – Titre et intertitres : AFI-Flash

http://www.france-irak-actualite.com/

http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2012/12/201212475854134641.html

Mark Levine est professeur à la Middle Eastern history à l’université d’Irvine et professeur honoraire au Centre for Middle Eastern Studies à l’université de Lund en Suède. Il est l’auteur du livre à venir sur les révolutions dans le monde arabe, The Five Year Old Who Toppled a Pharaoh.

Pour aller plus loin avec Kontre Kulture :

 



Article ancien.
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6 Commentaires

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  • #303166
    le 14/01/2013 par Le Chaton
    La CIA et la pêche aux intellectuels

    Mark Levine
    Titre original : « Scholars and spies : A disastrous combination », par Mark LeVine (Al Jazeera – 5/12/12)Traduction et synthèse : Xavière Jardez – Titre et intertitres : AFI-Flash
    http://www.france-irak-actualite.com/
    http://www.aljazeera.com/indepth/op...
    Mark Levine est professeur à la Middle Eastern history à l’université d’Irvine et professeur honoraire au Centre for Middle Eastern Studies à l’université de Lund en Suède. Il est l’auteur du livre à venir sur les révolutions dans le monde arabe, The Five Year Old Who Toppled a Pharaoh.



    Quand on travaille pour Al-Jazeera ( dirigé par un dictateur), interdiction de faire la morale...
    Critiquer la CIA, c’est bien joli, mais ce ne sont que des amateurs face au Mossad mais il ne faut pas compter sur Monsieur Mark LEVINE pour en parler.


  • #303192
    le 14/01/2013 par anonyme
    La CIA et la pêche aux intellectuels

    Le sigle CIA indique que la base de la mission de l’agence est d’abord de mieux connaître le monde. Condition nécessaire pour mieux manipuler, personnes, groupes, Etats, au profit des intérêts américains. Manipuler regroupant toutes sortes d’activités, de la manipulation idéologique jusqu’aux actions directes criminelles de plus ou moins grande envergure.
    On aurait pu penser qu’avec la chute du mur de Berlin cette activité se serait réduite. Il n’en est rien:l’effondrement du bloc de l’est, auquel la CIA a évidemment travaillé longtemps, a en fait marqué le renouveau idéologique de l’impérialisme américain , le choc des civilisations, le mal à combattre étant l’islam et non plus le communisme. Il s’agirait pour l’Amérique et ses alliés de lutter pour la liberté. Ce qui signifie la soumission de gré ou de force aux intérêts américains. Pour la France cela s’est traduit par un captage dans l’orbite américaine : dernier avatar en date, l’intervention au Mali présentée comme purement politique (absence d’intérêt économique dit-on !), un combat pour la liberté. Et si les français n’en sont pas convaincus on va leur organiser quelques attentats bien traumatisants qui les feront changer d’avis. D’ailleurs dès ce matin sur France Inter, après une semaine de complet mutisme due à une grève de techniciens (? !) alors qu’en même temps débutait l’intervention militaire au Mali, un spécialiste du renseignement français est venu expliquer qu’il fallait s’attendre à des attentats, plus précisément à des bombes syriennes sur le sol français. Ce qui a jeté comme un froid (un ange est passé) : le silence a été rompu par Patrick Cohen qui a offert à l’inévitable idéologue stipendié (le frère du célèbre DJ) qui dispose d’une tribune régulière dans cette matinale, l’occasion d’approuver ce point de vue. Le but étant d’installer la peur et de justifier le renforcement de l’action de la France en Syrie contre le régime de Bachar El Hassad, régime qui serait lâché par la Russie nous dit-on dans le même temps. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de la manipulation idéologique des français réalisée par médias interposés ; un des acteurs les plus médiatisés de cette manipulation étant l’intellectuel autoproclamé BHL qui va jusqu’à bénéficier d’une protection policière fournie par la France.
    La manipulation idéologique est de plus en plus palpable : l’enjeu est la soumission complète de la France, à tout prix.


  • #303194
    le 14/01/2013 par raimane
    La CIA et la pêche aux intellectuels

    De la force de la raison,aux raisons de la force.


  • #303300

    Nous proposons bhl, fourest finkelkraut, enfin tous ces intellos trop intelligents pour des cons comme nous, le must attali et son pantalon à une jambe !


  • #303407
    le 14/01/2013 par seber
    La CIA et la pêche aux intellectuels

    Une des pierres angulaires d’une agence telle que la CIA, l’infiltration, fait que l’on peut se poser la question de savoir pourquoi elle se limiterait aux milieux intellectuels.
    Agents infiltrés : journalisme, politique, médias, cinéma, musique, associations, armées, religions...
    C’est James Bond se faisant passer pour un marchand de glaces.
    Vous avez dit Sayanim ?


  • #303446
    le 14/01/2013 par moi-meme
    La CIA et la pêche aux intellectuels

    Bonjour, il y a pas très longtemps, un pirate informaticien algérien a foutu sa vie en détournant des sommes colossales de 217 agences ou entreprise bancaires principalement américaines. Il finançait son train de vie de richard avant de se faire arrêter en Taillade et de se faire extrader au USA et de se faire livrer au FBI qui le recherchait depuis 3 ans.
    Soit il finira en prisons ou sera complètement asservi à la cause oligarque. Ce gros imbécile espérera un jour qu’il aurait été préférable pour lui d’avoir été un âne intellectuellement, ça lui aurait évité une vie d’esclave.