« L’homme est un loup pour l’homme [1] » qui doit défendre son intérêt particulier – véritable moteur de l’action humaine – sans aucune considération morale [2]. Fondement idéologique de notre civilisation libérale, la philosophie moderne, loin des concepts abstraits et désincarnés, a des conséquences non-négligeables sur les individus.
Calculateur et rationnel, titulaire de droits, les revendiquant sans cesse sans envisager la contre-partie nécessaire, l’homme moderne se situe au centre de tout. L’atomisation de nos sociétés contemporaines produit des individus nombrilistes ; narcissiques, obnubilés par leur apparence ; susceptibles, se sentant discriminés à la moindre critique ; procéduriers, le recours au tribunal semblant être l’unique moyen de débattre, et consuméristes.
Cet hédonisme moderne élève en modèle absolu la recherche du plaisir – l’acte pulsionnel mécanique par essence – constituant l’objectif de l’existence humaine : Consommer et Jouir sans entraves. L’instantanéité. Vouloir tout, tout de suite. Impatient d’assouvir ses pulsions sans les refouler ni les sublimer ; cela constituerait la liberté et l’émancipation de l’homme. La transgression systématique s’impose comme le modèle indépassable. « Il est interdit d’interdire », scandaient les libertaires de Mai 1968. La liberté résiderait, selon Michel Onfray, dans la transgression de la règle. Pas de règle, pas de liberté. Mais « être libre, ce n’est pas faire ce qui plaît, c’est être maître de soi, c’est agir avec raison [3] ». Cela s’avère beaucoup plus complexe.
Partant du postulat que l’on ne contente personne, je n’essaierai même pas. L’analyse que j’ai outrageusement simplifiée tente modestement d’expliquer les conséquences de notre civilisation libérale et capitaliste et les stratégies de domination sur ce qu’il est convenu d’appeler le « vivre ensemble ». Sans complaisance, ni subterfuge, tentons d’expliquer l’émergence de deux figures symptomatiques de nos sociétés modernes : la caillera et l’identitaire.
La caillera, archétype libéral-libertaire
Afin d’éviter les différents écueils et la platitude du discours dominant sur la question délicate de la petite frappe, prenons ceux-ci à bras-le-corps ; deux possibilités s’offrent à nous : soit la victimisation nauséabonde bien-pensante de gauche, soit l’islamophobie systémique avec une tendance lourde à l’ethnicisation des débats sur fond de choc des civilisations. Mon cœur balance ; quel dilemme.
La sociologie actuelle nous explique que le facteur social est prédominant voire exclusif pour comprendre ce phénomène. Il suffirait donc de faire baisser le chômage, de réduire la misère et de renouer avec la croissance pour régler le problème de la petite délinquance. En d’autres termes, une personne au chômage qui vit dans des conditions sociales difficiles sombrerait quasiment inéluctablement dans la délinquance. Si la logique est poussée à son paroxysme, il convient par déduction de conclure à l’honnêteté et à l’intégrité absolue du ploutocrate. On comprend vite les limites et les ambiguïtés de ce raisonnement quelque peu fallacieux. Ce ne serait pas de leur faute s’ils sont délinquants : ils sont pauvres. Quelle drôle d’idée. Un banlieusard serait donc condamné à être un voyou. Arrivera sans doute un jour sombre où un responsable du parti socialiste ou du NPA nous expliquera, avec sérieux et aplomb, que l’agression d’une octogénaire par un jeune n’est que l’expression légitime de son désarroi, de sa révolte sociale, voire un acte hautement subversif. Et pourquoi pas progressiste ? Immonde tartufferie.
Le facteur ethnico-religieux est avancé comme facteur explicatif de la figure emblématique de la caillera. Celle-ci serait délinquante car pas assez intégrée à la société : communautarisme, repli identitaire, islamisation… On peut souligner que la petite raclure n’est socialement pas intégrée au sein des classes populaires, mais pleinement intégrée à notre système libéral et capitaliste. Pétri de contradiction, le libéral de droite ne cesse d’invoquer les valeurs du Marché sans en accepter les conséquences. Incohérence manifeste. Enrichir des concessionnaires de voitures allemandes, sur-consommer des produits marchands périssables par la dictature de la mode, insulter et voler ne trouvent pas leur explication dans la religion ou l’origine ethnique.
Se plaindre des incivilités du quotidien et de la petite délinquance est légitime. Le débat ne se situe pas là. Néanmoins, vitupérer contre ces nuisances, exécrer cet hurluberlu libéral-libertaire et ne pas le comparer aux prédateurs financiers est malhonnête. La petite frappe n’est qu’un symptôme. Du banquier de Goldman Sachs au petit caïd, de la City et de Wall Street au hall d’immeuble, les valeurs dominantes sont résolument semblables. Le tout forme un ensemble diablement cohérent. Une société qui érige l’égoïsme et le plaisir en système et en normes ne peut produire que des individus désintégrés. Précisons, par précaution, que ce prototype de la petite raclure n’est aucunement représentatif de la banlieue. Les premières victimes de ces voyous sont les habitants des classes populaires et non pas les opulents oligarques perchés dans leur tour d’ivoire.
L’identitaire, idiot utile du système de domination
Prima facie, la défense de la tradition française et des terroirs est loin d’être condamnable. A contrario, l’inimitié vis à vis de l’islamo-banlieusard, essentialisé et caricaturé, est à la fois infâme et contre-productive. Nostalgique d’une France blanche et chrétienne, fantasmant sur un islam homogène et conquérant, l’identitaire apparaît comme le complément idéal de la caillera. Il y a colonisation culturelle en France ; c’est un fait. Mais la culture et le corpus de valeurs ne sont ni islamiques ni arabes. Nous sommes dominés culturellement – mais aussi politiquement et idéologiquement – par le monde anglo-saxon en général et américain en particulier. De l’american way of life à l’industrie musicale, cinématographique et alimentaire, l’hégémonie est totale. De plus, réduire la culture française au beaujolais nouveau et au saucisson revient à réduire la civilisation arabo-musulmane au couscous et au thé à la menthe. Évitons les confusions grotesques ; la civilisation islamique a accouché d’Avicenne, Saladin, Al-Mamun, Ibn Battuta, Abd el-Kader… Nous sommes à mille lieues de La Fouine, Booba et Jamel Debbouze.
Le piège qui nous est tendu est celui de la théorie du choc des civilisations [4] qui tend à opposer deux civilisations, l’Occident et le monde islamique. Cette grille de lecture, appliquée à notre douce France, peut s’avérer extrêmement dangereuse. L’horizontalité des luttes par la désignation grotesque et incessante du bouc-émissaire musulman se révèle être une excellente application du proverbe latin « diviser pour mieux régner ». Le roturier gaulois issu de la ruralité française et le prolétaire banlieusard issu de l’immigration post-coloniale se voient prier de s’affronter. Tous deux sont victimes d’un système de domination extrêmement performant et vicieux. Il incombe aux jeunes générations d’éviter les pièges dans lesquels les aînés sont déjà tombés.
Il convient d’ajouter à la question – quelque peu galvaudée – « quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? » son complément nécessaire : « quels enfants allons-nous laisser au monde ? » Nul besoin d’être un réactionnaire acariâtre pour éprouver quelque difficulté et quelque réticence à adopter une posture optimiste.
Par Raf ou Pas, Pote à Pote Grand Lyon











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