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Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

Ces dernières semaines, a eu lieu une dramatique escalade de la tension causée par la présence d’une plate-forme de forage pétrolier turque au sein de la zone économique exclusive contestée autour de Chypre, État membre de l’Union européenne (UE). Le président turc Erdoğan affirme que la Turquie a le droit de forer non seulement dans les eaux au large de Chypre-Nord, mais aussi dans des eaux lointaines sur lesquelles les Chypriotes grecs ont revendiqué des droits. Ces actions, qui consistent à transférer les plates-formes turques de forage pétrolier et gazier dans les eaux nord-chypriotes, créent un nouvel et intense conflit dans la Méditerranée orientale, riche en sources d’énergie.

 

La nature des acteurs en lice constitue un cocktail Molotov politique d’intérêts conflictuels qui risquent de confronter non seulement la Turquie à Chypre et à la Grèce, mais également Israël et les États-Unis, ce à quoi la Russie et la Chine assistent avec un vif intérêt.

Le 20 juin, la Turquie a annoncé qu’elle envoyait un deuxième navire dans les eaux au large de Chypre pour des forages pétroliers et gaziers. Elle prétend qu’elle y a des droits maritimes en raison de sa reconnaissance des Chypriotes turcs dans la partie nord-est de l’île, celle qui fait face à la Turquie. Depuis que l’île a été divisée en 1974, seule la Turquie a officiellement reconnu Chypre-Nord, qui s’appelle la République turque de Chypre du Nord constituée d’environ 36 % de la superficie de l’île. Le reste de l’île, désigné sous le nom de République de Chypre, est reconnu comme un État membre souverain de l’UE et est historiquement proche de la Grèce. En juillet 2017, les pourparlers de l’ONU sur l’unification de l’île ont échoué et les tensions énergétiques ont augmenté.

 

 

En 2011, de vastes gisements de pétrole et surtout de gaz naturel ont été découverts dans la Méditerranée orientale, près de Chypre, ainsi qu’en Israël, au Liban et potentiellement en Égypte. L’ensemble de la région pourrait contenir plus de 15 000 milliards de pieds cubes de gaz. Depuis lors, la Méditerranée orientale est devenue un foyer de géopolitique énergétique et de tensions croissantes. Ainsi, lorsque Chypre a accordé des droits de forage à ENI en février de l’année dernière, la Turquie a envoyé ses navires de guerre dans la région, obligeant ENI à abandonner ses activités de forage. Puis, en novembre, lorsque Chypre a accordé des droits de forage au géant américain ExxonMobil dans les eaux au sud-ouest de Chypre, Erdoğan a exigé qu’ils soient abandonnés, qualifiant au passage la compagnie de « pirates ».

Ces dernières semaines, Erdoğan a aggravé la situation en envoyant plusieurs navires de forage turcs dans les eaux revendiquées par la République de Chypre.

 

En coulisses

Qu’y a-t-il derrière l’actuelle et explicite escalade des revendications turques, pourtant très contestées, de forer au large de Chypre ? Pourquoi maintenant, alors que la question est plus ou moins connue depuis plus de huit ans quand de grandes réserves de gaz ont été découvertes ? Plusieurs facteurs sont susceptibles de l’expliquer.

Il y a d’abord les graves défaites électorales d’Erdoğan au cours des derniers mois qui, pour la première fois depuis plus d’une décennie, remettent en question son pouvoir. On ne peut exclure qu’il considère que durcir le ton dans les revendications turques sur Chypre pourrait relancer sa popularité chancelante, d’autant plus que l’économie turque est entrée dans une grave récession ces derniers mois. En plus de l’incertitude politique croissante, l’économie turque est frappée par la hausse du chômage, l’effondrement de la demande intérieure et la baisse de la livre turque. Erdoğan est également en lutte avec Washington : Ankara ne démord pas d’acheter les systèmes avancés de défense aérienne S-400 russes plutôt que leur alternative américaine. Le fait que la Turquie soit un pays de l’OTAN, tout comme la Grèce, ajoute à la confusion géopolitique. Le 17 juillet, Washington a annoncé qu’à la suite de l’adoption du système S-400, la Turquie ne sera pas autorisée à acheter le F-35 Joint Strike Fighter.

 

Turquie et Russie

Depuis des années, et surtout depuis l’échec du coup d’État de juillet 2016 dont Erdoğan a accusé Fethullah Gülen, un agent de la CIA exilé en Pennsylvanie, les relations entre Erdoğan et Washington sont tendues car Washington refuse d’extrader Gülen.

Une rupture des liens turco-russes avait eu lieu après qu’un jet turc avait abattu un avion russe à l’intérieur de l’espace aérien syrien. Or maintenant, la Russie fait une percée majeure en Turquie au grand dam de Washington. En plus d’acheter les systèmes de défense russes S-400, Erdoğan a rejoint la Russie dans la construction du gazoduc Turkish Stream courant de la Mer noire russe à la Turquie. En novembre 2018, Poutine s’est rendu à Istanbul pour célébrer l’achèvement de la première partie sous-marine des 910 kilomètres de gazoduc atteignant les terres turques. Une seconde ligne parallèle amènerait le gaz russe par la Turquie vers la Grèce et potentiellement vers la Serbie, la Hongrie et d’autres marchés européens.

 

Parcours du Turkish Stream

 

Poutine et Erdoğan ont également tenu des pourparlers lors du récent sommet du G20 à Osaka sur une augmentation significative du commerce mutuel.

Cependant, la récente décision turque d’envoyer des navires de forage dans les eaux chypriotes ne fait rien pour assurer que la Grèce acceptera d’acheter le gaz provenant du Turkish Stream. En outre, le fait que la Turquie ait positionné ses nouvelles batteries de missiles S-400 dans le sud-ouest de la Turquie, couvrant ainsi l’espace aérien ainsi que les eaux territoriales de Chypre et de la Grèce, n’ajoute rien à la tiédeur des relations avec la Turquie ou la Russie du point de vue grec.

Le 16 juillet, alors que l’UE annonçait des sanctions contre la Turquie pour ses navires de forage non autorisés au large de Chypre, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a répondu ainsi : « Qualifier les sanctions de décision de l’UE signifie les prendre au sérieux. Ce n’est pas ce que vous devriez faire : la décision a été prise pour satisfaire les Chypriotes grecs. Ces choses n’ont [donc] aucun effet sur nous. » Au moment où il parlait, Ankara a annoncé l’envoi d’un quatrième navire d’exploration vers la Méditerranée orientale. Pour ne pas être en reste, le Ministre des affaires étrangères d’Erdoğan prétend que la Turquie a les mêmes droits que le gouvernement chypriote grec à forer, y compris dans les eaux à 200 miles de la côte chypriote, et affirme même son droit sur une partie de la Méditerranée qui entaille la Zone économique exclusive de la Grèce. Elle appuie ce droit avec des drones, des chasseurs F-16 et des navires de guerre pour escorter les navires de forage au large de Chypre.

 

L’avenir de l’OTAN

Tout cela soulève la question de savoir si Erdoğan ouvre actuellement un nouveau chapitre majeur de la géopolitique turque et se prépare à quitter l’OTAN en faveur de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) dirigée par la Chine et la Russie.

Non seulement la Turquie semble prête à approfondir ses liens militaires avec Moscou. Lors d’un récent voyage à Pékin, le 2 juillet, Erdoğan a refusé de critiquer les Chinois pour leur supposé internement de plus d’un million d’Ouïghours musulmans dans la province du Xinjiang. Auparavant, la Turquie, qui considère les Ouïghours comme des Turcs ethniques, se référait au Xinjiang comme Turkestan oriental, et était l’un des seuls pays musulmans à dénoncer le traitement que la Chine réserve aux Ouïghours. Cette fois-ci, Erdoğan a adopté un ton étonnamment doux en déclarant aux médias chinois : « Je crois que nous pouvons trouver une solution au problème en tenant compte des sensibilités des deux parties. » L’objectif clair du voyage d’Erdoğan à Pékin était d’obtenir un soutien économique pour lutter contre l’affaissement de l’économie turque, durement touchée ces derniers mois par les sanctions américaines. Des entreprises chinoises sont déjà engagées dans la construction d’une partie de la nouvelle ligne ferroviaire à grande vitesse Istanbul-Ankara ainsi que d’un nouvel aéroport à Istanbul.

La Turquie a souvent fait double jeu, entre Est et Ouest, dans un effort pour obtenir le meilleur avantage. La question est de savoir si dorénavant Erdoğan se dirige vers une alliance explicite avec la Chine et la Russie, mettant en jeu son statut au sein de l’OTAN. Si tel est le cas, le différend actuel sur le forage pétrolier et gazier à Chypre pourrait être une affaire mineure montrant la voie d’un profond changement géopolitique qui poserait des défis majeurs non seulement à l’UE, mais aussi à Washington.

 

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9 Commentaires

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  • #2257363
    Le 13 août à 11:58 par goy pride
    Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

    Il y a un truc qui me vient à l’esprit : comment cela se fait que la France jouissant du deuxième domaine maritime au monde et de la première (sic) ZEE ne procède à aucune prospection, à aucun forage ? J’ai du mal à croire que ces gigantesques espaces soit totalement dénués de ressources énergétiques ! Ou alors on n’a vraiment pas de bol ! Je pense plutôt que ce potentiel est tout simplement ignoré pour des raisons politico-idéologiques...

     

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    • #2257507
      Le 13 août à 15:07 par les cons pétants
      Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

      Certainement. Et en plus un pays de cons dirigé par des cons. C’est comme les algues qui présentent un potentiel ÉNORME d’énergie, de nourriture, d’engrais... tout ça n’est pas exploité, au contraire on se lamente dans ce pays quand les plages sont couvertes d’algues ! On préfère miser dans la bagnole électrique et les radars ! Comme on a préféré miser sur l’immigration plutôt que sur les robots et la mécanisation. On est le pays de la ligne Maginot imprenable, faut pas l’oublier et des uniformes rouges puis bleu horizon !

       
  • #2257409
    Le 13 août à 13:10 par Javadoux
    Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

    Certains pensent-ils toujours que le pétrole joue un second rôle dans les tensions géopolitiques mondiales ? Ils n’ont encore rien vus.
    Dire que la roue fut inventée il y a 6000 ans..." l’humanité " occidentale s’est focalisée sur le combustible au lieu de se concentrer sur l’usage. XXIe siècle, fin du game.

     

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  • #2257427
    Le 13 août à 13:34 par anonyme
    Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

    Sur la carte ne figure pas la bande de Gaza Palestinienne ceci explique cela ?

     

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    • #2258153
      Le 14 août à 15:20 par ProtégeonslaPalestine
      Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

      Effectivement. La Palestine est ignorée. Mais cette nation de grands résistants est vengée par l’audace ottomane qui sucre le chantier à israël. Merci Erdogan.

       
  • #2257494
    Le 13 août à 14:51 par uzfr
    Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

    Sur la question de pourquoi maintenant ? L’article prend le raccourci des défaites électorales alors que les navires de forages étrangers (Eni, Total, ExxonMobil) sont systématiquement éconduits par la marine Turque alors qu’Erdogan allait d’une victoire électorale à une autre (depuis 2011 comme le rappelle l’article)
    Le principe de base, c’est, comme il est dit dans "l’ultime soupir du Maure" quand le dernier prince Arabe avait été chassé de la péninsule Ibérique et qu’il s’était retourné en larmes vers la terre qui l’avait vu naître et que sa mère lui avait dit "tu pleures comme une femme une terre que tu n’as pas su protéger comme un homme"...
    En résumé, quand vous n’êtes pas le maître chez vous, ça devient tout simplement chez un autre, exemple les colonies Européennes connues aujourd’hui sous le nom de :
    - États-Unis d’Amérique
    - Canada
    - Australie
    - Nouvelle Zélande
    Etc...
    Dans des cas moins dramatiques, vous devenez les "bienfaits de la colonisation"...
    La Turquie avait proposé avant le début de tout ça à la Grèce ainsi qu’aux "Chypriotes-Grecs" de partager les richesses des matières premières à 50/50.
    La Grèce a préféré tenter de nous faire plier en engageant les Majors des (anciennes ?) puissances coloniales.
    Si aucune puissance étrangère n’imprime notre monnaie, ne nous a jamais soumis et ne nous a jamais acculturés c’est justement que nous sommes, comme nos voisins Iraniens, l’exemple même d’un peuple digne qui a identifié ses ennemis et qui se soude pour que cela perdure.
    La CIA via notamment ses réseaux "Gladio" est encore très puissante en Turquie mais leur influence décline au fur et à mesure que notre stratégie se réorientée vers des alliances régionales qui, d’une part sont plus naturelles car basées sur du "Win/Win" et, d’autre part, parce que nos voisins, eux, ne veulent pas notre disparition sur l’autel du "Grand Israël" (du Nil à l’Euphrate)...

     

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    • #2259263
      Le 16 août à 04:09 par Thinker
      Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

      Mais pour la Grèce l’ancienne puissance coloniale c’est la Turquie ! En êtes vous seulement conscient ?
      Erdogan file un très mauvais coton et ça finira mal pour tout les Turcs. N’oubliez pas que ce sont les Américains qui ont soutenu la recolonisation de Chypre...

       
  • #2257534
    Le 13 août à 15:47 par Yasin
    Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

    Erdogan est un très bon stratège.
    Qui peut l’embêter ?
    L’UE ? Non trop peur qu’Erdogan lâche les migrants chez lui.
    Les etats unis ? Ils essayent déjà de faire couler Erdogan, ils sont dégoûté pour la zone de sécurité entre les Turc/Kurd.
    Les Russes ? les russes coopèrent déjà avec les turcs, ils vont rien faire.
    Erdogan piétine les pleurniches occidentaux et ne craint pas les sanctions car il sait que l’UE ne fait que de parler sans rien faire Erdogan peut faire s’qui veut sans être déranger.
    Il est malin Erdogan, on peut toujours lui reprocher des défauts, s’que la clique des médias occidentaux le font très bien.
    Erdogan est l’un des rares président à combattre la finance.
    Chypre est une île ou cohabitent des chypriotes grec et des chypriotes turc.
    Chypre est également turc faut pas rêver !
    Chypre géographiquement est plus proche de la Turquie qu’aucun des autres pays.

     

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  • #2257885
    Le 14 août à 05:29 par Denis
    Erdoğan, Chypre et l’avenir de l’OTAN

    Si Erdogan voulait quitter l OTAN il l’aurait fait il y a longtemps, il joue toujours un double jeu entre russes et américains.

    Je m attend à ce que si il perd les élections il accuse les américains mais il ne veut jamais rompre l’alliance Atlantique comme lorsqu’il avait trahi Assad.

     

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