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La monnaie et l’europe (Pierre le Vigan)

Un article de 1988, suivi de « Quelques commentaires actuels »

La monnaie et l’europe (1988)

Déjà, l’Europe en proie au cancer financier

"Un krach financier est-il possible ?". C’est sur cette interrogation que s’ouvrait Dynasteurs, sept mois avant le krach (mars 1987). La réponse positive donnée à cette question mettait l’accent sur la déconnexion entre économie "réelle" (assise sur la production) et économie financière. Cette déconnexion, notée par la plupart des observateurs, se mesurait par l’écart croissant entre une production en croissance faible, surtout s’agissant de la production industrielle (hors services), et des transactions financières en plein essor. "Le marché monétaire international, note Claude Alphandéry, fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre (…) et enregistre des transactions quotidiennes pour des montants avoisinant 10.000 milliards de dollars" (Le Monde, 17 avril 1987).

Le cancer financier

La désintermédiation financière, c’est-à-dire l’accès direct des firmes au marché financier contribue à transformer "le marché de l’argent (…) en un marché parfait, exemple pur de la cause libérale", explique M. Bertoniche qui note encore : "les mouvements financiers sont devenus sans commune mesure avec ceux des marchandises : le rapport est de 50 à 1, puisque pour 5 milliards de dollars (en moyenne) d’échanges commerciaux quotidiens, les flux monétaires à travers les frontières sont supérieurs à 200 milliards de dollars" (Le Monde, 24 février 1987). Un véritable "cancer financier" se serait ainsi développé, l’hypertrophie de la sphère financière créant des "bulles spéculatives" et menaçant en retour l’économie réelle, déjà atone, de déstabilisation. Ainsi, la baisse des cours consécutive au krach de 1987 a accentué la fièvre d’offres publiques d’achats.

Cette analyse, juste à certains égards, aboutit néanmoins à rendre extérieur (exogène) le krach financier par rapport à l’ensemble des logiques économiques en œuvre aujourd’hui. Or, la financiarisation qui a aboutit à un premier krach n’est pas étrangère —bien au contraire— aux stratégies de financement des entreprises et aux conditions qui leur sont faites par l’Etat (voir notamment Pierre Vosges, "Croissance financière dans la crise et mesure des profits totaux", in Issues, cahier de recherche d’Economie et Politique, n°17, 1983).

Une diminution de la valeur ajoutée produite par les entreprises

S’agissant du premier aspect, il n’est pas inutile de rappeler le sens de cette formule banale qui est que les entreprises recherchent le plus haut taux de profit. Cela veut dire que les choix d’investissement sont effectués en fonction du rapport entre le profit et le capital total avancé. La valeur ajoutée n’est donc pas maximisée par rap-*port au capital matériel et financier mais avant tout par rapport aux salaires (productivité du travail, dite apparente). On observe en l’occurrence une diminution de la valeur ajoutée produite par les entreprises. Précisément, Jacky Fayolle a démontré qu’un investissement brut industriel d’un montant identique a généré depuis 10 ans une valeur ajoutée supplémentaire décroissante, des importations de plus en plus considérables, et un effet sur l’emploi qui, de positif en 1970, est devenu négatif 10 ans plus tard. La recherche du taux de profit le plus élevé possible aboutit ainsi à une inefficacité économique en terme de valeur ajoutée créée, donc d’emploi.

La politique du franc fort

Les effets de cette dictature du taux de profit sont considérablement aggravés quand l’Etat pratique, ou du moins accepte, des taux d’intérêt réels élevés. Ceux-ci sont toujours présentés comme un moyen de promotion d’un franc fort. Or, l’idée de la nécessité d’un franc "fort" relève de plusieurs postulats sur lesquels il faut s’interroger. Ainsi est-il admis que seul un franc fort protègerait l’épargne populaire. En fait, la protection de celle-ci nécessite seulement que le taux de rémunération des dépôts soit supérieur au taux d’inflation. Plus généralement, un franc fort serait le signe d’une économie forte, et comme tel devrait être défendu. Mais quand ne se manifeste aucunement la caractéristique principale d’une économie forte, la capacité de dégager un excédent commercial, —cas de la France depuis 1986— le choix d’un franc fort artificiellement, par des taux d’intérêt réels élevés, exprime une orientation fondamentale de politique économique qui est le développement massif des exportations de capitaux. La part grandissante des investissements à l’étranger des grandes entreprises françaises est une conséquence de cette politique : la vraie politique industrielle des libéraux est leur politique monétaire.

La recherche d’un franc fort, dans une situation où l’économie ne donne pas aux politiques libérales d’autres armes que les taux d’intérêt, enferme dans une contradiction. D’une part, les taux d’intérêt élevés sont nécessaires, tant à la venue de capitaux étrangers qu’à l’exportation de capitaux français (achats d’usines, création de réseaux commerciaux…) conditionnés par la défense du taux de change ; d’autre part, ils maintiennent l’asthénie de l’investissement et donc contribuent à la non compétitivité alimentant un déficit commercial qui affaiblit le franc. La solution de fond ne peut être extérieure comme de demander à la République Fédérale d’Allemagne de soutenir le franc par des achats. La situation de la RFA —et du Japon— montre de plus qu’une économie à fort excédent commercial, si elle dispose de marges supérieures pour maintenir l’activité et l’emploi à un niveau plus satisfaisant se heurte à l’étau américain. En effet, la menace d’un déficit budgétaire accru des Etats-Unis fonctionne comme un formidable moyen de pression puisqu’elle équivaut à une nouvelle baisse du dollar qui renforce la compétitivité des exportations américaines, menace les marchés européens et donc les balances commerciales de nos pays.

La stratégie américaine est de faire financer par le monde le déficit des USA

Les Etats-Unis financent leur déficit budgétaire par des taux d’intérêt qui, pour inciter à l’achat de bons du trésor, doivent être supérieurs à ceux constatés en Europe. L’appel aux capitaux étrangers pour financer le déficit budgétaire américain nécessite donc une baisse relative des taux des pays abritant des masses considérables de capitaux disponibles, essentiellement la RFA et le Japon. Mais cette pression à la baisse ne doit pas, pour les Américains, aboutir, par la relance des investissements, à un renforcement réel des économies européennes, pays "forts" (RFA) et "faibles" (France) confondus. Il y a donc chantage américain à un dollar (encore plus) faible, auquel pousse la reprise de l’inflation aux Etats-Unis, dont l’écart avec le Japon et la RFA est d’environ 4% début 1988.

En acceptant ce chantage, Européens et Japonais soutiendraient donc le dollar avec leurs capitaux tout en acceptant une relance intérieure à fort contenu d’importations américaines, afin de limiter le déficit commercial d’outre-Atlantique. Mais en servant de béquilles à l’économie américaine, le Japon, la RFA et leurs zones d’influences économiques respectives compromettent leurs propres intérêts.

Ainsi pour la RFA, les orientations retenues pour 1988 consistent-elles, sous prétexte de "convergence des politiques économiques", dans une réduction de l’excédent commercial, une hausse de la demande intérieure supérieure à celle du PNB, en bref tous les éléments d’une pénétration accrue du marché intérieur par les produits américains. Il s’agit, note l’économiste communiste Yves Dimicoli, de "faire la place à la surproduction américaine" —et ce non sans risques de relance inflationniste et donc de nouvelles montées des taux d’intérêt, allemands d’abord, européens ensuite par voie de conséquence.

Au Japon, M. Nakasone a demandé aux Japonais de dépenser 100 dollars supplémentaires en produits américains (contre 583 dollars par an actuellement) ! L’Europe —qui n’a pas les marges de concession du Japon, —et qui devrait se poser la question du pourquoi de ces concessions— est donc prise dans une contradiction insoluble si elle accepte de servir de béquille à l’économie américaine et en d’autres termes, si elle pense la crise comme simple déséquilibre momentané du système mondial.

Celui-ci a en effet toujours été en déséquilibre et la vraie question est de savoir qui profite de ces déséquilibres. En ne remettant pas en cause leur intégration dans ce système mondial, les pays européens sont donc condamnés à tisser indéfiniment la toile de leur dépendance en soutenant une économie américaine à la fois défaillante (son avance technologique a disparu) et toujours dominante pour des raisons monétaires et du fait de la place géopolitique des Etats-Unis dans le monde. L’issue réside donc, comme le montre bien le numéro sur l’Amérique du journal J’ai tout compris (n°5, janvier 1988), dans l’autonomie croissante de la sphère économique européenne. En effet, les mouvements qui affectent les Etats pris isolément sont devenus d’une force difficilement surmontable. Le rapport entre les réserves de change des Etats et les capitaux détenus par les agents économiques privés était, il y a 20 ans, de 5 à 1 en faveur des Etats. Il y a 10 ans, il était de 1 à 3 (donc en faveur des marchés privés). Maintenant, il est de 1 à 10. "Les Etats luttent actuellement pour la survie de leur identité" note François Rachline ("La crise financière et les Etats débordés", Le Monde, 6 juin 1988).

Le retour à l’étalon-or est-il une solution ?

Dans cette situation, l’idée du retour à un système de change étalonné sur l’or consiste à prendre l’effet pour la cause, la suppression des taux de change fixes pour la cause des mouvements massifs de capitaux alors que c’est l’inverse (1). Cette proposition pose de toute façon des problèmes quasi-insolubles (cf. encadré de Patrick Verley). La proposition de création d’un étalon-matières premières auquel seraient liées les devises-clés n’est pas plus satisfaisante en raison du caractère tendanciellement décroissant des prix des matières premières, du risque de fortes fluctuations dues à la substituabilité, aux spéculations sur le niveau des stocks, aux interventions étatiques. Tous ces éléments feraient d’un indice de prix de matières premières "certainement l’un des plus mauvais indicateurs imaginables de l’inflation mondiale" (Pierre Noël Giraux, "Un rideau de fumée", Le Monde, 17 mai 1988). Il ne jouerait ni comme réducteur d’incertitudes, ni comme réducteur de l’hégémonie américaine.

La souveraineté monétaire

Il faut donc, pour organiser une maîtrise européenne de la croissance et une reconquête du plein emploi, commencer par le commencement : la souveraineté monétaire. Dans le cas d’une économie ne bénéficiant pas du privilège du dollar-monnaie nationale et internationale —celle-ci nécessite le contrôle des capitaux et de la création monétaire (à 90% par les banques). Diverses mesures s’ensuivent : On peut rompre avec la facturation en dollar des ventes françaises aux Etats-Unis. On peut empêcher la spéculation par divers systèmes de pénalités frappant les comptes des non résidents des banques européennes. On peut, en opérant une nécessaire unification monétaire européenne, accroître fortement la coopération dans un premier temps entre les banques centrales notamment par la mutualisation d’une partie des réserves de change. Il est clair qu’une telle politique nécessite un rôle nouveau de la RFA qui, comme le note justement Jean-Jacques Rosa, "nous dicte à travers le S.M.E. une restriction monétaire obsolète" (Le Figaro, 6 et 7 février 1988).

Une baisse des taux d’intérêt

Or, la politique monétaire doit se donner en Europe l’objectif premier d’une baisse des taux d’intérêt. Il est en effet simple à comprendre que si les taux d’intérêt réels (c’est-à-dire déduction faite de l’inflation) sont —comme c’est le cas actuellement— supérieurs aux taux de profits des entreprises, celles-ci préfèreront les investissements de portefeuille aux investissements productifs, physiques ou immatériels.

Il faut donc que les taux d’intérêt réels soient "positifs pour permettre le financement du futur, le financement sain —par l’épargne— de l’investissement, mais inférieurs au taux de croissance en volume du Produit Intérieur Brut pour ne pas déprimer l’activité économique" (Pierre Pascallon, "Le fardeau des taux d’intérêt réels élevés : insurmontable ?", Les Petites Affiches, 24 septembre 1986). Un tel objectif nécessite une déconnexion entre les taux en Europe et les taux américains. La France y est particulièrement intéressée puisqu’entre ses taux à long terme et ceux des Etats-Unis existe la plus forte corrélation des grands pays industriels.

Les deux scénarios de Michel Aglietta

L’enjeu capital des taux d’intérêt réels —ou taux d’actualisation— relevé par Jean-Gilles Malliarakis (Troisième Voie, n°2, 1987) est l’objet des analyses de nombreux économistes. Michel Aglietta définit ainsi la principale conséquence de la hausse des taux d’intérêt réels : "La concomitance d’une croissance déprimée, d’un investissement insuffisant, d’une dégradation de l’emploi et d’un déplacement du partage des revenus au détriment des salariés" ("Le défi communautaire", République, n°1, 1988).

Afin de se remettre sur ce que les économistes appellent un sentier de croissance, Michel Aglietta envisage deux scénarios. Le premier consisterait à revenir à un système de changes intra-européens flottants au service de la réduction des déficits extérieurs pour un taux de croissance préalablement choisi en fonction d’un objectif de réduction du chômage. Un tel scénario, "souplesse des taux de change dans un espace financier caractérisé par une grande mobilité des capitaux, soumettrait le SME aux mêmes avatars que le SMI (système monétaire international)", d’où, à notre sens, l’extrême importance de l’établissement d’un contrôle des capitaux rigoureux. Le deuxième scénario envisagé par M. Aglietta consiste dans l’instauration d’une solidarité budgétaire entre pays et régions d’Europe au service de la croissance. Ceci implique un système de changes fixes.

Changes fixes et dimension continentale

Or, que l’Europe s’unisse économiquement en évoluant vers l’économie dirigée —ce qui suppose l’émergence d’un pouvoir politique européen assurant cette direction— ou qu’elle reste un champ de manœuvres des multinationales, il n’en reste pas moins que les conséquences logiques de l’acte unique européen sont claires : "le marché intérieur européen dans le domaine des biens et services implique les changes fixes ; ces derniers et l’intégration financière conduisent à une abolition des souverainetés monétaires nationales" (M. Aglietta, art. cit.).

La conséquence inévitable, plus que le maintien —toujours réversible— de monnaies nationales à taux de change fixe avec définition en commun des objectifs de croissance monétaire, c’est la création d’une monnaie unique européenne. La première étape en serait bien sûr la substitution d’intervention en Ecus aux interventions bilatérales en monnaies nationales. Mais le point important est qu’une telle monnaie peut être mise au service de politiques parfaitement divergentes. Le contrôle européen —et non plus national— des mouvements de capitaux sera encore —si la volonté politique qui prévaut est celle d’un développement fondé sur le plein emploi des hommes— un des éléments indispensables de la politique monétaire de l’Europe vis-à-vis du Yen et du Dollar, politique qui déterminera le niveau des taux d’intérêt dans nos pays, et donc largement le volume de l’activité et de l’emploi. Techniquement, la déconnexion est donc parfaitement possible. Il reste aux Européens à apprendre à vouloir.

Pierre LE VIGAN.

Note : (1) Sur la crise du système monétaire international, voir notamment Paul Fabra, "Le Saint Graal des changes fixes" ; Patrick Verley, "Le mythe de l’étalon-or", (Le Monde, 9 Mars 1988), et la remarquable analyse de Jean-Marc Siroën, "Quoi de nouveau ?… l’hégémonie américaine", qui met en garde contre les illusions que l’internationalisation d’autres monnaies que le dollar (Ecu, Yen) rétablirait à elle seule l’"équilibre" du système et soustrairait Europe et Japon aux pressions américaines (Le Monde, 22 mars 1988).


Patrick Verley, « Le mythe de l’étalon-or »

(Le Monde, 29 mars 1988)

Le développement du commerce international, les changements progressifs dans la hiérarchie des puissances économiques, et l’évolution du fonctionnement interne des économies ont modifié le système international des paiements. On ne peut toutefois abruptement opposer la stabilité de l’étalon-or aux avatars de l’étalon de change-or qui aboutissent à la flottaison des changes. Les auteurs de la fin du dix-neuvième siècle ont théorisé le système des paiements qu’ils pouvaient observer en attachant une importance majeure aux transferts de métaux précieux. Lorsqu’après la guerre de 1914-1918 l’économie internationale dut être reconstruite, l’étalon-or fut paré de toutes les vertus : il assurait, écrivait-on, la stabilité totale des changes par des mécanismes automatiques.

Les monnaies étaient définies par leur poids d’or, et les billets étaient librement convertibles. S’il apparaissait un déficit dans la balance commerciale, le taux de change se dépréciait sans pouvoir dépasser le point de sortie de l’or, à partir duquel les importateurs et les banques, au lieu de payer par transfert de papier commercial, demandaient de l’or à la banque centrale pour l’exporter. Cette dernière haussait son taux d’escompte pour défendre son encaisse.

La livre devise-clé

La contraction de la masse monétaire avait un effet déflationniste qui rééquilibrait la balance. Cependant la hausse du prix de l’argent attirait les capitaux flottants étrangers et incitait les débiteurs étrangers à payer en or plutôt qu’à faire escompter du papier. Le change s’appréciait de nouveau. L’équilibre extérieur était obtenu au prix d’une variation conjoncturelle interne. Toutefois, ces mécanismes n’ont jamais fonctionné ainsi que la théorie le pensait. D’abord parce qu’aucun pays n’a pu ignorer complètement les besoins de son économie interne. Ensuite parce qu’il ne faut pas surestimer l’élasticité du commerce extérieur à de très faibles variations de prix ; la réaction ne peut qu’être lente et dépend primordialement de l’importance des réseaux commerciaux et financiers et de la substituabilité des partenaires. Enfin parce que, si la théorie suppose une égalité entre puissances économiques, la réalité a toujours révélé des relations inégales et des effets de domination.

Le système dit que l’étalon-or a été le résultat d’une lente élaboration et n’a fonctionné que dans les trente ans qui précèdent 1914. Les Etats-Unis et l’Allemagne commençaient par leur puissance économique à dépasser la Grande-Bretagne, mais cette dernière restait la première puissance commerciale et financière du monde, exportatrice de capitaux. Désormais, on peut parler de système monétaire international, un système dont la Banque d’Angleterre était le pivot, la livre sterling la liquidité principale, mais où la Banque de France avait aussi son rôle à jouer.

Les transactions étaient financées par tirage sur les maisons londoniennes d’escompte et d’acceptation. Les banques et les exportateurs étrangers maintenaient leurs avoirs à Londres. Les banques centrales conservaient des réserves sterling à l’exception de celle de Grande-Bretagne, puisque les Anglais étaient les seuls à payer dans leur propre monnaie. Ainsi la Banque d’Angleterre était la seule à appliquer la politique de variation du taux d’escompte selon la théorie, mais avec des effets quelque peu différents, car dissymétriques.

Lorsque le taux de l’argent montait, les importateurs anglais tendaient à liquider leurs stocks, ce qui faisait baisser les cours mondiaux des matières premières, dont l’Angleterre était le marché international. Les importations étaient provisoirement ralenties, même si leurs prix baissaient, alors que les exportations n’étaient guère affectées.

Le rééquilibrage était donc largement effectué par la fluctuation des économies des pays fournisseurs de matières premières. Mais l’effet de la hausse du taux de l’argent était surtout sensible au niveau des mouvements des capitaux flottants, qui, se portant sur Londres, venaient détendre la tension sur les changes, tandis que l’exportation de capitaux était provisoirement ralentie. Cependant, la Banque de France n’avait pas besoin d’user de variations fréquentes du taux de l’escompte (son taux était toujours inférieur à celui de Londres) pour défendre son encaisse. Elle avait accumulé d’énormes réserves grâce à sa balance des paiements créditrice et à d’importants achats d’or, dont le stock mondial était devenu très abondant. Elle utilisait une panoplie de mesures pour décourager les sorties d’or : remise d’effets sur Londres ; demande d’une très forte contrepartie à l’escompte aux importateurs qui réclamaient de l’or ; fixation d’une prime sur l’or par rapport à l’argent qui en haussait de fait le point de sortie.

Le système fonctionnait bien car la Banque de France et la Banque d’Angleterre avaient des politiques complémentaires. Londres était le centre international du clearing : la Banque de France jouait un rôle plus limité (sur l’Europe de l’Est, la Banque de Russie gardant de fortes réserves en francs), mais elle était la banque mondiale de réserve. La coopération entre banques centrales s’affirma au début du vingtième siècle, aucune n’ayant intérêt au dérèglement du système. Ainsi, à plusieurs reprises, la Banque de France prêta de l’or à la Banque d’Angleterre pour lui éviter d’avoir à ralentir la création de monnaie fiduciaire. Quant aux pays structurellement importateurs de marchandises, comme les Etats-Unis, ils parvenaient à financer leur déficit par les importations de capitaux. La fluctuation de leurs économies était donc liée à celles des mouvements de capitaux.

Le système ne fonctionnait bien que grâce à ces complémentarités, mais il ne garantissait la stabilité qu’au coeur industriel du monde. Les pays asiatiques utilisaient l’étalon-argent : comme le prix commercial de ce métal diminua de moitié de 1870 à 1914, leurs changes se dépréciaient constamment. En outre, beaucoup de pays peu développés ne parvenaient pas à maintenir la convertibilité de leurs monnaies. Ils étaient alors atteints de poussées inflationnistes, qui dévalorisaient leur monnaie-papier par rapport aux devises fortes et accroissaient le poids de leurs dettes extérieures. L’étalon-or n’a jamais été stable en vertu d’automatismes économiques. Le système supposait une constante exportation de capitaux de la part des pays industriels. Toutefois, en 1918, deux facteurs nouveaux modifiaient les données du problème. New-York était devenu un centre monétaire : le dollar avait joué un rôle de monnaie-refuge restée convertible en or : les belligérants avaient vendu une grande partie de leurs avoirs étrangers et contracté des dettes aux Etats-Unis. En outre la guerre avait suscité des inflations aux rythmes différents selon les pays, qui rendaient donc impossible un immédiat retour à la convertibilité à la parité 1913.

Une concurrence du dollar

Pour économiser l’or, la conférence de Gênes (1922) proposait de le réserver aux transactions internationales et de distinguer entre les devises-clés convertibles en or à taux fixes et les devises périphériques qui ne seraient qu’indirectement convertibles. Les monnaies-clés joueraient le rôle de liquidités internationales et composeraient donc une partie des réserves des banques centrales. Ce système n’était pas fondamentalement différent de la pratique d’avant 1914. Mais il fonctionna mal, et s’effondra lors de la crise pour deux raisons : il n’y avait ni une devise-clé reconnue par tous ni une complémentarité des rôles des banques centrales. La livre et le dollar se sont concurrencés, le franc entrant lui aussi dans la compétition entre 1926 et 1931 : les règles du jeu du Gold Exchange n’ont donc pas été respectées par les grandes banques centrales qui le considéraient comme une transition vers un retour à l’étalon-or.

Les banques anglaises et américaines se concurrençaient comme fournisseurs de liquidités internationales : à court terme en donnant leur signature, à long terme en prêtant pour la reconstruction des économies d’Allemagne et d’Europe centrale. Les Etats-Unis étaient le plus gros prêteur, mais le retour du sterling à la convertibilité en 1925 - à la parité d’avant 1914 - manifestait l’ambition des banques londoniennes de retrouver leur suprématie. Il révélait aussi une contradiction entre objectifs internes et externes : il fut très défavorable pour le commerce britannique et exerça un effet déflationniste qui fit entrer l’Angleterre en crise dès 1925. En revanche la croissance américaine et la hausse des cours boursiers attiraient les capitaux à New-York. A partir de 1926, Paris se mit à attirer la " hot money " dont les détenteurs espéraient la réévaluation du franc. Lorsque ce dernier fut de nouveau convertible en or en 1928, la Banque de France mena une politique prudente, à la fois de coopération avec les autres banques centrales et de lutte contre l’impérialisme de la Banque d’Angleterre afin de faire de Paris un centre-or. Cette politique ne pouvait guère réussir, faute des structures bancaires indispensables pour devenir un centre international de clearing, mais Paris a joué un rôle de place-refuge, dans la mesure où la France semblait épargnée par la crise.

Avec les faillites bancaires de 1931, la " hot money " se porta successivement sur Londres et sur New-York, déclenchant de fortes tensions sur les changes. Le sterling fut alors décroché de l’or et baissa fortement. La Banque de France, qui avait déjà commencé à convertir ses réserves de devises en or, revendit toutes ses livres : son encaisse était à 59 % en or en 1929, à 97 % en 1933. Le Gold Exchange Standard avait vécu. Le monde se fragmenta en zones monétaires et commerciales privilégiées.

De nombreuses perturbations

Après la guerre, le système monétaire international est entièrement à reconstruire, ce qui fut l’objectif des conférences de Bretton Woods en 1944. Il fallut toutefois quatorze ans avant que les principales devises soient librement convertibles entre elles. Le Gold Exchange Standard a plutôt mieux fonctionné après 1960, car les rapports entre puissances économiques ont été moins conflictuels jusqu’à la fin des années 60. La supériorité américaine était alors incontestable. Mais des perturbations apparurent très vite. Le système était beaucoup moins stable que celui d’avant 1914, non pas parce que seule une devise était convertible en or dans le monde.

Il y avait quatre causes de dysfonctionnements : Avant 1914, les exportations de sterling finançaient le monde. Dans les années 60, les aides, les dépenses militaires, les exportations de dollars jouèrent le même rôle : mais à partir de 1967 les capitaux étrangers vinrent s’investir aux Etats-Unis. Le financement international dépendait de plus en plus du déficit commercial américain. Les tentatives de report des déséquilibres des marchés de biens et services, liées à la baisse des taux de profit, développèrent l’endettement et donc la sphère monétaire et financière. La naissance des euromarchés, pour recycler les avoirs de nations excédentaires qui n’avaient pas des systèmes financiers capables de les gérer, introduisit un facteur incontrôlable de perturbation. La croissance des années 60 était inflationniste. Les différentiels de taux furent un élément déterminant de la fixation des changes, qui ne pouvaient donc être stables. Les perturbations du système conduisirent certains pays, désireux de plus de défendre ce qu’ils estimaient être leur indépendance économique, à ne plus jouer le jeu et à se méfier du dollar. La France et la RFA convertirent une part de leurs réserves en or, ce qui tendait à épuiser Fort Knox. Le dérèglement du système, patent de 1967 à 1971 [fin de la convertibilité du dollar en or décidée par le président Nixon-PLV], conduisit à adopter la flexibilité en matière de changes.

Patrick VERLEY


Quelques commentaires actuels

Plus de 20 ans après cet article de 1988 on enregistre des constantes et des changements. Ce qui n’ a pas changé mais n’a cessé de s’étendre c’est la financiarisation, l’écart entre la croissance des flux financiers –forte- et la croissance de la production –plus modérée.

Autre chose s’est confirmé : c’est la perte d’efficacité du capital, c’est-à-dire la profitabilité de plus en plus faible des investissements. Ceci explique en partie le report sur l’économie purement financière, qui est pour l’essentiel une économie parasitaire.

En matière monétaire, depuis l’instauration de la monnaie unique, qui fut non pas l’ecu mais l’euro, la politique de l’euro fort a pris la suite de la politique du franc fort, avec des conséquences fort proches. Ceux qui critiquaient le franc fort sont d’ailleurs souvent les mêmes que ceux qui critiquent l’euro fort. Cette politique de monnaie forte pousse à des délocalisations à l’étranger, dans des pays dont le cout de main d’œuvre est bas. Inutile d’insister sur le fait que, en 2009 pas plus qu’en 1988 ce n’était pas l’Allemagne ni les Pays Bas qui accueillaient les délocalisations d’entreprises françaises mais bien plutôt l’Asie. Dans ce domaine, l’euro n’a rien changé en termes de recentrage –souhaitable- de nos économies sur notre continent.

Pour autant, à l’intérieur de la zone euro, des choses ont changées. Les politiques monétaires ne peuvent plus être nationales. On le voit bien depuis la crise de 2008 : il ne reste aux gouvernements européens et particulièrement au gouvernement français qu’à laisser filer le déficit budgétaire.

Un autre point essentiel est que les relations entre l’Europe et les Etats-Unis restent dans une étroite interdépendance. Les Etats-Unis continuent de faire financer leur déficit commercial par le reste du monde. Mais la Chine est devenue un acteur majeur de ce jeu. L’Europe n’en a pas pour autant gagné plus d’autonomie par rapport aux contrecoups de l’économie américaine. La crise née de la contagion des subprime (crédits majorés à risque) l’a encore montré depuis un an.

Enfin la politique d’unification monétaire – non pas seulement une monnaie commune un temps envisagée mais une monnaie unique - ne s’est pas accompagnée, comme nous le craignions, d’une politique de contrôle des mouvements de capitaux. Le libre échangisme est devenu plus que jamais la règle au plan inter-européen et au plan international. L’unification monétaire, en conséquence, ne s’est aucunement accompagnée d’une politique de plein emploi des européens. Bien au contraire, l’oligarchie politico-financière, l’hyperclasse dominante, a tenté de rétablir la profitabilité des entreprises par un partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital – et elle y est parvenue - et en pesant sur les salaires. Pour ce faire, son moyen a été et reste l’immigration de masse, et des vagues régulières – c’est le cas de le dire - de régularisation des sans papiers permettant de nouveaux « appels d’air » et fonctionnant comme des signaux.

Les politiques du turbocapitalisme ont ainsi été aidées par les « idiots utiles », humanitaires naïfs et culpabilisés et trotskistes reconvertis mêlés, pour dévoyer les luttes sociales et briser la force de résistance des classes populaires au profit de revendications provocatrices ou emblématiques des libéraux-libertaires : la régularisation des sans papiers, l’ouverture totale des frontières, les politiques dites de « non discrimination » devenues politiques de « discrimination positive », quotas de minorités visibles qui empiètent bien sûr sur l’espace public de majorités forcément invisibles (encore que dans bien des quartiers ce sont les européens qui sont devenus des minorités visibles ne constituant souvent, par exemple, que 5 à 10 % de la population des transports en commun).

Dans cette situation, toute politique de puissance et d’abord d’existence européenne, notamment sur le plan économique, passe désormais d’abord par une libération mentale par rapport à l’idéologie dominante. Cette libération passe par la réhabilitation radicale des droits du citoyen par rapport aux pseudo-droits de l’homme, à l’affirmation sans concession des impératifs de l’enracinement contraires à toute immigration de masse.

Ce chemin est distinct tant de l’hypertrophie de l’image du père fantasmé d’une certaine extrême droite, que de la fusion maternante et indifférenciée d’une certaine extrême gauche. C’est le chemin d’une Europe ferme quant à ses principes, généreuse pour qui veut et sait l’aimer, rigoureuse et sans état d’âme vis-à-vis que ceux qui la prennent pour un paillasson.

Pierre Le Vigan