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Le renseignement chinois au coeur de la crise birmane

Par Roger Faligot (Ecrivain journaliste)

Il n’y a pas que le gaz et les autres richesses énergétiques du Myanmar qui intéressent la Chine. Malgré quelques revers récents, Pékin a conservé la mainmise sur tout un pan essentiel de la défense birmane, dans le domaine stratégique des bases d’interception de communications. Des intérêts qui pèseront lourd dans le choix de Pékin de suggérer à la junte birmane soit la répression soit la négociation avec la société civile.

En octobre 1989, le général Than Shwe, actuel patron de la junte, avait mené une délégation en Chine pour négocier un accord cadre sur l’échange de renseignements entre les deux régimes. Objectif principal : la surveillance de l’Inde.


Un milliard et demi de dollars pour un système d’interception

Quatre mois après le massacre de la place Tiananmen, à Pékin, la direction chinoise était fort motivée pour aider les Birmans, concluant un contrat d’un milliard et demi de dollars de matériel, notamment de radars, de systèmes de communications et prévoyant la mise à l’eau de six patrouilleurs de la classe Hainan, équipés de matériel de guerre électronique (EW- Electronic Warfare).

Par la suite, l’accord n’a cessé de faire de petits avec la mise en place de bases d’interception de signaux (Sigint) et de communcations (Comint), sur les côtes de l’île Coco, sur les îles Ramree, Hainggyi et Zadetkyi Kyun (St Matthew’s), sans oublier la station de la base navale de Monkey Point, à Rangoon.

Il s’agit de stations dirigées vers l’Inde, la Thaïlande, le Bangladesh, et naturellement vers le trafic maritime, dont les navires de la flotte américaine. La Chine a investi massivement dans cette coopération technique et dans l’installation de nombreuses antennes moins importantes. Des milliers de conseillers de l’Armée populaire de libération chinoise (APL) ont épaulé les Birmans dans ce domaine, y compris dans la mise en place d’unités mobiles Sigint pour combattre les mouvements de guérilla des minorités Wa, Chan, Karen, etc.


Revers du Tsunami : une base détruite sur l’île Coco


Auteur d’un livre récent sur l’histoire du Sigint en Birmanie, "Burma’s Military Secrets" (White Lotus Press, Bangkok), le spécialiste australien Des Ball, que j’ai rencontré en début d’année à Canberra, est même plus précis :

"Une dimension importante de la nouvelle capacité de la Birmanie en matière de guerre électronique est son aptitude à collecter du renseignement électronique naval (Elint) grâce au matériel embarqué sur les patrouilleurs chinois de la classe Hainan. Ce qui leur permet d’intercepter, d’identifier, de localiser les activités radar dans les zones d¹intérêt opérationnel, par exemple sur la côte, mais aussi à l’entrée nord du détroit de Malacca."


Autant dire que ces moyens importants profitent grandement aux Chinois, qui en assurent la cogestion. Pékin a toutefois subi un revers en décembre 2004, en raison du tsunami : la base Sigint de l’île Coco -à 50 km au nord des îles Andaman, qui appartiennent à l’Inde- a été détruite. Elle n’a pas été réparée depuis.

A l’époque, le général Qiu Rulin, alors chef du troisième Département de l’Etat-major de l’APL (en charge des questions d’interception) n’a pas réussi à obtenir la restauration de cette station. Entre-temps, en octobre 2004, le chef du renseignement militaire (Defense Service Intelligence) et Premier ministre, le général Khin Nyunt, avait été écarté du pouvoir. Or, il était au coeur du dispositif sino-birman d’échanges de renseignement et, à l’époque, les responsables chinois n’ont pas caché leur inquiétude. D’autant que se profilaient, quelque temps plus tard, les ouvertures en direction de l’Inde.


Sourde lutte entre la Chine et l’Inde

Le General Thura Shwe Mann, chef d’état-major interarmes et numéro 3 de la junte, a été dépêché à Pékin pour rassurer les stratèges de l’APL. En 2006, il a rencontré officiellement le Premier ministre chinois Wen Jiabao. On le considère comme "l’homme de Pékin" et encore dernièrement, en mai, il a, selon des sources du renseignement occidental, effectué un voyage secret en Chine pour verrouiller la collaboration sino-birmane.

A Pékin, on a également craint que le chef adjoint de la junte, le général Maung Aye, plutôt favorable à l’ouverture vers l’Inde, ne devienne le "numéro un". Aussi ce demi-Chinois a-t-il été invité fin 2006 à une réunion discrète à Kunming (en Chine). Au cours de celle-ci, les généraux chinois ont obtenu la certitude que leur dispositif en Birmanie ne serait pas mis en cause en cas de promotion de celui qui avait provoqué la chute de leur ami, le général Khin Nyunt. En particulier pour ce qui concerne leur vaste dispositif d’espionnage techonologique, désormais sous contrôle du chef du renseignement et patron de la région militaire de Rangoon, le général Myint Swe (également neveu de Than Shwe, le dirigeant de la junte).

A Pékin, l’Armée populaire de libération doit peser lourd pour soutenir une forme d’intervention musclée à Rangoon, tandis que les dirigeants plus politiques voient bien le danger que réprésenterait une répression violente à un an des JO. Prônant le calme, ils craignent toutefois également que la déferlante pacifique des manifestants birmans ne donne des idées, au Tibet, ou même à Pékin, où la Secte Falun Gong pourrait essayer à nouveau de faire parler d’elle, comme lors de la grande manifestation pacifique d’avril 1999. Un véritable casse-tête pour le président Hu Jintao et la nouvelle classe de généraux qu’il a promus cet été.


Source : http://www.rue89.com