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Pour un développement vraiment durable : ni croissance infinie, ni immigration de masse

Nous sommes immergés dans une curieuse société : les élites sont bilingues français-anglais – mais, au vrai, elles parlent de moins en moins bien le français (aucun homme politique ou presque ne sait plus écrire comme écrivait François Mitterrand ou Edgar Faure). Dans le même temps les travailleurs manuels sont de plus en plus issus – surtout dans les grandes métropoles - de l’immigration, ce qui, pour beaucoup, veut dire des gens illettrés en français, ne comprenant pas le langage de base du bâtiment, des corps de métier de ce secteur, de la décoration intérieure. J’ai vu des ouvriers se mettant à peindre du marbre (!), d’autres posant une baquette électrique sur une aquarelle ou une gravure punaisée au mur alors qu’il suffisait d’enlever les punaises et de déplacer le dessin. Conséquence : une formidable césure culturelle s’est installée entre les donneurs d’ordre que sont les clients et les exécutants.

Bien entendu, l’appel à des immigrés très peu qualifiés se fait sur la base de la recherche du coût minimum, de prix « tirés » vers le bas au maximum, et de profit maximum pour la superclasse des dirigeants – qui ne sont pas les patrons de petites entreprises. Tout ceux qui ont connu le monde ouvrier jusque dans les années 1960 - 70 le savent : un certain capitalisme mondialisé et immigrationniste a réussi à mettre en place un formidable recul de civilisation, un recul du savoir-faire et de l’amour du métier. Appelons cela la perte de la patrie de nos âmes communes. « La patrie, écrivait Montherlant dans L‘équinoxe de septembre, c’est le pays où nous nous faisons comprendre à demi-mot ; où aucune des incidentes de la conversation ne nous échappe. »

Il n’y a plus guère, en ce sens, de patrie, ou encore de « monde commun » entre des « prolos » de moins en moins français et aussi de moins en moins francophones (il suffit de pratiquer les chantiers de bâtiment pour le voir) et des bourgeois eux-mêmes de plus en plus cosmopolites pour les grands bourgeois, et de plus en plus paupérisés et acculturés pour les petits bourgeois.

C’est le lien social qui se délite : un délitement dont sont victimes au premier chef les couches populaires françaises car ce lien était déjà fragilisé par une modernité plus ancienne, plus prégnante, plus dangereusement installée dans les âmes et les esprits d’Europe que chez les immigrés, en un sens restés plus proches de leurs racines « authentiques ».

Chacun réagit face à cela avec sa sensibilités propre. Ce qui est sûr, c’est que cela ne fait pas une société viable. La société d’immigration de masse est aussi, indissociablement, la société de l’obsession de la croissance et la société des superprofits de groupes multinationaux peu nombreux mais hyperpuissants. Cette société est aussi la société de la super classe politico-médiatico-financière, la nouvelle classe dirigeante. C’est aussi la société qui tue à la fois la campagne et la ville (cf. par exemple Guy Burgel, Paris meurt-il ?, Perrin, 2008).

Jacques Attali indiquait récemment, - d’ailleurs en contradiction avec ce qu’il défendait trente ans auparavant - : « Opposer écologie et croissance est une bêtise intellectuelle profonde. En réalité on ne peut pas améliorer l’environnement sans croissance. Ce n’est pas la croissance qui pollue, c’est la production. Si on veut changer la nature de la production il faut évidemment croître. Croître autrement, pour transformer la production. » (Europe 1, 24 octobre 2007). Il est au contraire bien évident que la recherche de la croissance à tout prix est incompatible avec l’écologie. Albert Jacquard remarque : « Sur une planète dont les dimensions et les richesses sont finies, tout processus exponentiel ne peut qu’être éphémère. La croissance de la consommation est en réalité l’équivalent d’une drogue ; la première dose crée l’euphorie mais les suivantes mènent inévitablement à la catastrophe. Prétendre résoudre un problème, par exemple le chômage, par la croissance, s’est s’enfoncer délibérément dans une impasse. » (Mon utopie, Stock, 2006).

Pour autant, il y a danger de confusion à employer certains mots. Et parmi eux le mot de « décroissance ». Tout les mots sont polysémiques, c’est entendu. Mais certains peuvent véhiculer beaucoup d’illusions. Sait-on ainsi que la faible croissance économique de certaines années récentes (de 2001 à 2004 en gros) a pu favoriser l’économie de rente plus que l’économie d’investissement et d’innovation ? A pu favoriser la rémunération du capital plus que celle du travail ? Bien entendu il ne faut pas, à l’inverse, être dupe de tout ce que l’on appelle « innovation » et qui ne sont pas toutes d’un intérêt décisif pour l’homme, mais on ne peut non plus refuser la dose nécessaire d’ivresse dont toute société a besoin. Internet n’est-elle pas une invention merveilleuse – ce qui ne veut pas dire sans danger ? Sommes-nous destinés à n’être que du coté des grincheux qui regrettent le monde d’avant et ne goûtent rien de la créativité du monde d’aujourd’hui ? Jean-Claude Besson-Girard dit avec justesse : « La décroissance est d’abord une expression provocante. Elle s’oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n’est pas une idée économique mais relève d’une représentation du monde où l’économie n’aurait plus le dernier mot. » (« La décroissance, un nouveau romantisme révolutionnaire », Libération, 2 mars 2007). Mais ce théoricien de la « décroissance harmonique » poursuit de manière plus contestable : « La société de croissance n’est pas soutenable, et le "développement durable" n’est qu’un gadget à ranger sur le rayon des tartes à la crème. Ce n’est pas l’adjectif "durable" ou "soutenable" qui est en cause, mais la notion même de développement. » Il poursuit : « C’est évidemment sur ce point que la notion de décroissance est extrêmement choquante puisqu’elle sous-entend qu’il y aurait un "au-delà du développement", idée presque impensable qui remet en question tout l’imaginaire occidental, fondé sur une croyance aveugle dans le mythe du progrès depuis plus de deux siècles. » Pour séduisant que soit ce radicalisme proche de Serge Latouche (Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Mille et une nuits, 2004) ou de Vincent Cheynet (Le choc de la décroissance, Seuil, 2008), il a l’inconvénient de mal peser les conditions de la sortie de l’économie mondialisée – entendons par là d’une large prise d’autonomie des économies européennes, nationales, locales par rapport au système économique mondial.

La décroissance dans certains domaines sera nécessaire mais l’autocentrage de l’économie européenne nécessitera des objectifs de développement ambitieux dans d’autres domaines. Sachons-le : nous ne contribuerons pas en amont à un mouvement idéologique d’économie relocalisée et de démocratie enracinée sans faire leur place, pas toute la place mais leur place aux questions de la puissance. Or, il n’y a pas de puissance si tout développement est assimilé à un mal sans bénéfice d’inventaire.

Aussi pouvons-nous affirmer : La croissance est une imposture – tout comme Le « Progrès » l’est. La société d’hypercroissance et d’immigration massive et désordonnée ne peut survivre qu’en devenant une société post-démocratique et totalitaire. C’est ce qui menace, et c’est ce à quoi nous devons opposer la liberté des peuples et le génie créateur des hommes. Mais une société a besoin d’un horizon : des croissances sont nécessaires, des croissances des transports en commun, des croissances des infrastructures fluviales, des croissances des modes de prises en charge des personnes dépendantes. Plus que jamais, il faut dire : opposons la démocratie enracinée et les identités au nivellement libéral, mondialiste et totalitaire.

En d’autres termes, l’ouverture aux autres est nécessaire, mais non la perte dans l’autre. La compétition économique est nécessaire mais à arme égale, dans des conditions définies et dans la même sphère de civilisation et de vision de la société. Cette sphère de civilisation, c’est ce que doit être l’Europe, le partage d’une même Grande Patrie – une patrie au sens où Cocteau écrivait à juste titre le 12 mars 1942 dans son Journal : « Une patrie c’est la rencontre d’hommes qui se trouvent instantanément au même niveau. »

Le développement durable implique de cesser de croire bonne la croissance en soi, toute croissance en soi ; il implique de cesser de croire positif le développement toujours plus intense et toujours plus mondial des échanges. Poussé à fond, le développement durable est une idée révolutionnaire. A ces conditions, oui, il faut du développement – pas n’importe lequel, pas « Le Développement », pas une voie unique - : il faut développer les enracinements économiques locaux, il faut démondialiser, il faut développer l’autocentrage de l’économie européenne, il faut développer une nouvelle protection sociale faites de contreparties, de solidarités concrètes, communautaires et locales, de dons et de contre-dons, il faut développer le marché du travail et l’auto-subsistance des pays du tiers monde chez eux et non ici. Il faut développer les échanges en monnaie européenne et au plan sociétal les échanges non monétaires. Il faut développer les préférences nationales et régionales au détriment des échanges mondiaux. Il faut développer les circuits courts par rapport aux circuits longs. Il faut développer la part de la vie qui échappe au règne de l’économie. « L’économisme déresponsabilise et démobilise en annulant le politique et en imposant toute une série de fins [objectifs] indiscutées, la croissance maximale, l’impératif de compétitivité, l’impératif de productivité et, du même coup, un idéal humain, que l’on pourrait appeler l’idéal F.M.I. (Fonds Monétaire International) » notait Pierre Bourdieu (Le Monde Diplomatique, Manière de voir, n°72, 1997). Sortir de l’économisme, c’est cela le développement vraiment durable. Non plus un concept fourre-tout mais une idée à la fois révolutionnaire et mobilisatrice.

Pierre Le Vigan, journaliste et essayiste français proche du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE).

 



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1 Commentaire

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  • "Nous sommes immergés dans une curieuse société : les élites sont bilingues français-anglais.."
    Vrai et faux,ils baragouinent tous plus ou moins l’anglais (ou l’anglo-américain)mais combien d’entre-eux le parlent VRAIMENT ??!
    Notre grand vizir à talonnettes Sarkozy était incapable d’aligner trois phrases à la suite en anglais et "Moullande" parle la langue de Shakespeare comme une vache espagnole !!!
    Seul un homme politique français sur dix parle correctement l’anglais ou l’américain !!
    Je ne parle même pas des bilingues,là c’est un sur cinquante...
    Idem pour nos journalistes et nos grands-patrons,nous sommes en ce qui concerne les langues étrangères des cancres,encore pire que les grecs ou les italiens !!
    Comprendre l’autre sans comprendre sa langue est difficile tant la langue est le portail d’entrée autant qu’un des piliers centraux d’une culture.Et ils se fait que la langue de la finance internationale et de l’Empire est l’anglais.
    Si vous voulez mieux comprendre l’Empire,mettez-vous à l’anglais !!