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Tunisie : Ghannouchi démissionne, Caïd-Essebsi arrive, le scénario de la transition déraille

Le premier ministre Mohamed Ghannouchi a démissionné. Immédiatement remplacé par Béji Caïd-Essebsi qui a occupé plusieurs postes ministériels sous Habib Bourguiba, dont l’intérieur, la Défense, et les Affaires étrangères. Un membre de l’establishment pour essayer de préserver le scénario pensé le soir du 14 janvier pour la transition en Tunisie qui semble dérailler. Il consistait à changer de régime dans le respect de la légalité constitutionnelle. Une "précaution" que les tunisiens redescendus faire le siège de la Kasbah, palais du gouvernement, n’ont jamais vraiment acceptée. Ghannouchi était premier ministre de Ben Ali pendant onze ans.

Mohamed Ghannouchi a déclaré, lors de la conférence de presse annonçant sa démission, ne pas vouloir être « le premier ministre de la répression » et a évoqué un complot contre la révolution. « Il y a une minorité qui veut faire échouer la révolution et une majorité qui reste inerte". La « minorité » agissante, 100 000 tunisiens devant le siège de son gouvernement le vendredi 25 février, a donc fait déraillé la transition corsetée dans la constitution de Zine Ben Ali, le président en fuite depuis le 14 janvier dernier. Le plan arrêté, le soir du départ du dictateur, entre les principaux piliers de l’exécutif, Kamel Mordjane (ex ministre des affaires étrangères), Mohamed Ghannouchi (premier ministre), Fouad Mbezaa (président par intérim) et le chef d’Etat major de l’armée, le général Rachid Ammar, s’est effondré. Il consistait à respecter la légalité de l’actuelle constitution à chaque pas de la transition démocratique.

« Une manière habile, sous couvert de cohérence juridique, de fermer la porte à la légitimité nouvelle de la révolution » dénonce un syndicaliste de l’UGTT. Il appartenait à la commission des réformes politiques présidait par le juriste indépendant Iadh Ben Achour de conduire la démarche qui devait mener à une nouvelle république et de nouvelles institutions dans le respect des dispositions de la constitution de Zine Ben Ali. Une contorsion qui a fait perdre beaucoup de temps au gouvernement de transition et lui a coûté, cette fois, une lourde chute après le large remaniement de sa composition dix jours après sa constitution. La feuille de route de la transition n’était toujours pas arrêtée le vendredi 25 février au moment du siège de la Kasbah.

Les affrontements, les plus graves depuis le 14 janvier à Tunis, qui se sont enchaînés le vendredi soir autour du ministère de l’intérieur, puis les deux jours suivants, ont, avec leurs nouvelles victimes - 4 morts, plusieurs blessées – refermé l’impasse devant ce cours « légaliste », précieux et autiste, qui ne tenait pas compte du fait que le texte constitutionnel du RCD, était piétiné de trop longue date pour susciter un sentiment de sacralité chez les tunisiens insurgés. La chute du premier ministre de Ben Ali, Mohamed Ghannouchi est resté onze années dans cette fonction sous le président tunisien, consacre la radicalité du processus révolutionnaire tunisien.

Le CNPV crée une dualité de pouvoir

C’est la naissance, le 11 février dernier, du conseil national pour la protection de la révolution (CNPV), qui a donné un second souffle politique à une protestation populaire portée depuis quelques semaines par les revendications sociales longtemps étouffées. La réunion dans une même instance de l’ensemble du spectre politique tunisien, partis, UGTT et associations, en dehors des trois partis d’opposition qui ont rejoint le gouvernement et de leurs organisations proches, a changé la donne de la transition. Le CNPV exige en effet dans ses six principes fondateurs, un « pouvoir décisionnel » dans l’élaboration des « législations relatives à la période de transition ».

Il ne reconnaît au gouvernement provisoire que « l’exécution des affaires courantes » et revendique un contrôle sur lui, notamment en validant « les nominations des hauts fonctionnaires » qui doivent lui être soumises. Le CNPV a demandé également à être associé aux travaux des trois commissions – enquête sur les actes de répression, enquête sur les détournements, et réformes politiques - instaurées par le premier gouvernement provisoire et remet en cause leur composition. En fait une dualité de pouvoir a commencé, qui a débouché sur la mobilisation gigantesque du 25 février, à l’appel du CNPV. Le gouvernement provisoire remanié s’était laissé pendant ce temps, engoncé dans une procédure lente de mise en conformité constitutionnelle de son action.

L’assemblée, dominée par le RCD de Ben Ali, a ainsi voté, non sans résistance, les « pleins pouvoirs » au président Mbezaa afin de lui permettre d’engager une révision de la constitution dont il s’est avéré, sous la pression de la rue, qu’elle devait passer par l’élection d’une assemblée constituante. « C’’est la préférence du premier ministre » rapportait au journal la Presse Sihem Bensedrine la porte parole du Conseil national des libertés en Tunisie (CNLT), à la sortie d’une audience qu’il a accordé, vendredi, à une délégation de six représentants de l’opposition.

Vers une assemblée constituante

La première étape de la transition démocratique tunisienne parait inévitablement être l’élection d’une assemblée constituante. Le président provisoire n’a pas le droit constitutionnel de dissoudre l’actuelle assemblée, ni celui de nommer un autre premier ministre que celui qu’il trouve en fonction au début de son intérim. La révolution tunisienne n’en a cure. C’est l’un des messages très fort que l’armée tunisienne, restée neutre sur le terrain une nouvelle fois, est obligée d’écouter au soir de cette démission de Ghannouchi.

Le désormais ancien premier ministre a d’ailleurs jeté un caillou dans le jardin du système, en se prononçant lui-même – en tant que citoyen – en faveur d’une assemblée constituante, au détour de sa séance de démission. Le CNPV est aujourd’hui en position d’imposer le pilotage de cette élection en contrôlant le prochain gouvernement qui devrait techniquement l’organiser. Le débat sur l’élection de l’assemblée constituante, puis celui sur le contenu de la prochaine constitution vont alors, sans doute, hâter les divisions au sein de cette instance de la révolution. Le CNPV fait, en effet, cohabiter le courant islamiste de Nahda, plusieurs organisations de la gauche communiste et une partie de l’appareil de l’UGTT peut suspect d’hostilité envers le RCD au pouvoir sous Ben Ali.

La stratégie de la légalité constitutionnelle pour sortir du Benalisme a fait faillite et fait perdre un précieux mois aux conquêtes démocratiques des tunisiens.