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Emmanuel Todd : "C’est un pays en cours de stabilisation morale qui vient d’élire Trump"

Jeudi 9 février, Emmanuel Todd nous reçoit dans son appartement parisien pour un entretien fleuve sur l’élection de Donald Trump, les États-Unis et la situation politique mondiale, que nous vous proposons en deux parties. Si notre ligne politique peut diverger de celle du chercheur Todd et de sa promotion d’un capitalisme régulé, il demeure pour nous une référence intellectuelle contemporaine majeure. Anthropologue, historien, démographe, sociologue et essayiste, Todd est ingénieur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Il est principalement connu pour ses travaux sur les systèmes familiaux et leur rôle politique. En quatre décennies, le chercheur s’est notamment illustré en prophétisant l’effondrement de l’URSS (La chute finale, 1976) et les printemps arabes (Le rendez-vous des civilisations, avec Youssef Courbage, 2007). Il a également mis en lumière les faiblesses de la construction européenne et de la mondialisation.

 

Le Comptoir : Le 8 novembre 2016, Donald Trump remportait à la surprise générale l’élection présidentielle américaine. Comme lors du référendum sur le Brexit en juin de la même année, ou du rejet français du Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE) en mai 2005, les élites politico-médiatiques n’avaient rien vu venir. Pourquoi, à chaque scrutin, les élites semblent-elles de plus en plus déconnectées des électeurs ?

Emmanuel Todd : Je crois que la séparation fondamentale entre peuple et élites – c’est une image, car c’est toujours plus compliqué – a pour point de départ la différenciation éducative produite par le développement du supérieur. Au lendemain de la guerre, dans les démocraties occidentales, tout le monde avait fait l’école primaire – aux États-Unis, ils avaient également fait l’école secondaire –, les sociétés étaient assez homogènes et très peu de gens pouvaient se vanter d’avoir fait des études supérieures. Nous sommes passés, ensuite, à des taux de 40 % de gens qui font des études supérieures par génération. Ils forment une masse sociale qui peut vivre dans un entre-soi. Il y a eu un phénomène d’implosion sur soi de ce groupe qui peut se raconter qu’il est supérieur, tout en prétendant qu’il est en démocratie. C’est un phénomène universel et pour moi, c’est la vraie raison. Il y a des décalages.

L’arrivée à maturité de ce groupe social se réalise dès 1965 aux États-Unis. En France, nous avons trente ans de retard et ça s’effectue en 1995. Les gens des diverses strates éducatives ne se connaissent plus. Ceux d’en haut vivent sans le savoir dans un ghetto culturel. Dans le cas d’un pays comme la France, nous avons par exemple l’apparition d’un cinéma intimiste, avec des préoccupations bourgeoises déconnectées des cruautés de la globalisation économique. Il y a des choses très bien dans cette culture d’en haut. L’écologie, les festivals de musique classique ou branchée, les expositions de peinture impressionniste ou expressionniste, le mariage pour tous : toutes ces choses sont bonnes. Mais il y a des personnes avec des préoccupations autres, qui souhaitent juste survivre économiquement et qui n’ont pas fait d’études supérieures. C’est en tout cas ce que j’écris dans mes livres, je ne vais pas changer d’avis soudainement.

 

Une analyse qui rejoint en partie celle de Christopher Lasch en 1994, dans La révolte des élites et la trahison de la démocratie (The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy)…

Ben écoutez, La révolte des élites, je l’ai là [il attrape un exemplaire de The Revolt of the Elites posé sur sa table]. Oui, peut-être. Honnêtement, j’avais publié le bouquin de Lasch sur le narcissisme [La culture du narcissisme, NDLR] quand j’étais jeune éditeur chez Laffont. J’avais été très attentif à ce livre, dont j’avais revu la traduction. Mais je ne suis même plus sûr d’avoir lu La révolte des élites. C’est ça, l’âge. [Rires] Mais je sais de quoi il s’agit, c’est vrai que c’est à peu près ça. Par contre, je diverge de Lasch et de gens qui dénoncent les élites pour supposer des qualités spéciales au peuple. Je l’ai cru à une époque, mais je n’en suis plus là. Les élites trahissent le peuple, c’est certain. J’estime même de plus en plus qu’il y a au sein des élites des phénomènes de stupidité induits par le conformisme interne du groupe, une autodestruction intellectuelle collective. Mais je ne pense plus que le peuple soit intrinsèquement meilleur. L’idée selon laquelle, parce qu’il est moins éduqué ou moins bien loti, le peuple serait moralement supérieur est idiote, c’est une entorse subtile au principe d’égalité. Adhérer pleinement au principe d’égalité, c’est être capable de critiquer simultanément élites et peuple. Et c’est très important dans le contexte actuel. Cela permet d’échapper au piège d’une opposition facile entre un populo xénophobe qui vote Le Pen et les crétins diplômés qui nous ont fabriqué l’euro. C’est toute la société française qu’on doit condamner dans sa médiocrité intellectuelle et morale.

 

En 2008, alors que presque toute la gauche se félicitait de l’élection d’un Noir à la Maison-Blanche, vous étiez l’un des rares à émettre des doutes sur ce symbole. Selon vous, Barack Obama n’avait pas de programme économique. La percée inattendue de Bernie Sanders à la primaire démocrate et la victoire de Trump sont-elles les symptômes de l’échec d’Obama ?

Je crois que c’est le symptôme d’un changement d’humeur de la société américaine dans son cœur, qui est un cœur blanc puisque la démocratie américaine est à l’origine blanche. Depuis longtemps, je suis convaincu que parce que les Anglo-Saxons ne sont au départ pas très à l’aise avec la notion d’égalité, le sentiment démocratique aux États-Unis est très associé à l’exclusion des Indiens et des Noirs. Il y a quand même 72 % du corps électoral qui est blanc. Obama a mené une politique de sauvetage de l’économie américaine tout à fait estimable dans la grande crise de 2007-2008, mais il n’a pas remis en question les fondamentaux du consensus de Washington : le libre-échange, la liberté de circulation du capital et donc les mécanismes qui ont assuré la dégradation des conditions de vie et la sécurité des classes moyennes et des milieux populaires américains. Dans les années 1950, la classe moyenne comprenait la classe ouvrière aux États-Unis. Les ouvriers ont été « reprolétarisés » par la globalisation et les classes moyennes ont été mises en danger. Il y a eu, en 2016, une sorte de révolte.

Le premier élément qui m’a intéressé – et c’était normal puisque dans L’illusion économique (1997) je dénonçais le libre-échange –, c’est la remise en question du libre-échange, qui était commune à Trump et Sanders. C’est parce que le protectionnisme est commun aux deux que nous pouvons affirmer être face à une évolution de fond de la société américaine. C’est vrai que le phénomène Trump est incroyable : le type fout en l’air le Parti républicain pendant la primaire et fout en l’air les Démocrates ensuite. Mais jusqu’au bout, et des vidéos le prouvent, j’ai cru que c’était possible, parce que j’étais tombé sur des études démographiques largement diffusées. Je ne sais plus si je les avais vues mentionnées dans le New York Times, dans le Washington Post, ou dans les deux. Elles révèlent que la mortalité des Blancs de 45-54 ans a augmenté aux États-Unis entre 1999 et 2013. Pour les Américains, le débat sur les merveilles du libre-échange est clos. Ils ont compris. Il faut partir de l’électorat et pas de Trump. L’électorat est en révolte et les États-Unis ont une tradition démocratique plus solide que la nôtre, à la réserve près qu’il s’agit d’une démocratie blanche.

« Trump a donc foutu en l’air le Parti républicain racial avec ses thématiques économiques, pendant que le Parti démocrate est resté sur ses positions raciales banales. »

Lire la suite de l’entretien sur comptoir.org

Pour comprendre l’histoire récente des États-Unis,
lire sur Kontre Kulture

 

Emmanuel Todd, sur E&R :

 






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7 Commentaires

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  • La plupart de ces prétendus diplômés supérieurs n’ont même pas le niveau d’un certificat d’étude d’il y a 50 ans de cela ! La plupart sont des gogos qui épousent n’importe débilités sociétale que l’oligarchie leur pond (théorie du genre, mariage pour tous, la drogue pour tous, sottises LGBT...) En fait il y a une espèce d’intelligentsia de la médiocrité qui cherche à imposer au monde du sérieux et de la production ses fantasmes et désirs délirants...

     

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    • C’est exactement cela, de nos jours nous sommes dirigés par une pseudo élite surdiplomé mais dont les facultés intellectuelles et les connaissances sont plus que médiocres, dans les faits un bac pro des années 90 possède un meilleur niveau qu’un BTS du même domaine d’aujourd’hui alors que dire de l’Université...

      Nous avons donc une minorité qui accèdent aux études supérieures grâce à leurs conformisme et leurs soumission aux injonctions des professeurs et une majorité qui arrête au bac ou même au CAP car ils ne peuvent pas s’adapter au fonctionnement du système éducatif.

      On arrive donc à un paradoxe où les classes inférieur sont souvent plus perspicace que les soit disant classes supérieurs.

      Aujourd’hui les soit disant élites ne dirigent plus la société mais lui imposent leurs moeurs décadentes, d’où l’apologie de principes ineptes tels que l’antiracisme ou le mariage pour tous.

       
    • Ben merde. Vous avez "parfaitement" résumé ma pensée sur ce monde de fétide qui est en train d’entrer dans son crépuscule. Heureux de me sentir de moins en moins seul.

       
    • @mort de rire

      Pour rebondir sur ce que tu as écrit prenons l’exemple de Soral qui en dépit d’un parcours non académique classique a un niveau qui surpasse largement ce que l’on peut observer chez le BAC+5 lambda et souvent même chez certains prétendus universitaires. A son époque le niveau de l’école primaire et du collège était si élevé que cela offrait des bases solides pour se former par la suite en autodidacte, alors qu’aujourd’hui les gosses sortent de l’école ignorants et dépourvus des outils intellectuels nécessaires pour éventuellement évolués par eux mêmes...

       
  • #1681961

    Et Holland est un révolutionnaire

     

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  • « Les élites trahissent le peuple, c’est certain. J’estime même de plus en plus qu’il y a au sein des élites des phénomènes de stupidité induits par le conformisme interne du groupe, une autodestruction intellectuelle collective. »

    Traduction : La « Fine Fleur » du « Gratin » se la pète tellement qu’elle en a oublié que c’est la grande décantation sociale induite par la Mondialisation qui lui a donné son identité actuelle en la séparant de la « lie » du « populo » pour le plus grand malheur de tous !

     

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  • #1682225
    Le 12 mars à 00:53 par yéti déporté au Benêtland
    Emmanuel Todd : "C’est un pays en cours de stabilisation morale qui vient (...)

    Le déconstructivisme nationale pour des identités sociétales apolitique, amène des identités politiques mais régressives, alors possiblement supra-nationales, car raciales et identitaires (pan-blanc, islamisme).

    Dans les années 30 la déconstruction des nations et empires multiraciaux d’Europe de l’Est a amené le pan-germanisme et le pan-slavisme au delà des frontières. Même phénomène.

    Comme l’anti-racisme est dorénavant marqué comme arme du Capital, le racisme devient arme anti-capitaliste, et est ainsi même justifié ironiquement. A force de prendre les gens pour des cons, ils se décident à l’être pour faire chier ...

     

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