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Affaire Gad Elmaleh : quand les plagiats se transforment en lourdes sanctions

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La jeune fille : « Dans la vie, beaucoup de gens ont triché ou ont copié mais est-ce que vous, vous assumez avoir plagié ou pas ? »

Gad Elmaleh : « Non. J’ai souvent parlé d’artistes mais surtout d’un artiste qui a été mon maître, [...] et qui est devenu mon copain, il s’appelle Jerry Seinfeld. Lui pour moi c’est le plus grand comique de tous les temps et lui, il m’a énormément inspiré. Je m’en cache pas, ça fait des années que je regarde ses shows, que je m’inspire directement de ce qu’il fait. C’est ce que je revendique. Le reste, pas du tout. » (Au tableau !, C8, 2 juillet 2019)

 

La question n’est pas de savoir pourquoi Gad Elmaleh a plagié des sketches, directement ou via ses auteurs, mais comment un tel forfait a pu tenir aussi longtemps, de 2007, date des premières fuites dans le milieu, à 2017, date des premières preuves en vidéo de CopyComic. C’est tout un système médiatique qui montre sa défaillance : les people sont-ils intouchables au point de tenir l’information à distance ? Sont-ils des objets de recherche comme les autres ? Peut-on enquêter sur une star en France ? L’enquête, soulignons-le, n’est pas une attaque ad hominem, elle n’est motivée que par une chose : la volonté de faire la lumière sur un sujet qui reste dans l’ombre. Et Gad Elmaleh a deux images : celle d’un des plus grands comiques français (même s’il n’est pas français), et celle de l’homme d’affaires prêt à tout pour réussir. Aujourd’hui, ces deux images se sont tamponnées, et tout a volé en éclats. Les aveux tardifs de l’humoriste plagiaire ne changeront rien à une réputation désormais brisée.

« Quand j’étais jeune, je regardais Seinfeld à la télé et je voulais faire comme lui. Petit, je regardais Thierry Le Luron et je disais : “Je veux faire comme ça plus tard”. J’ai pris cette manière de faire, je l’ai faite mienne, je l’ai adaptée et je pense vraiment avoir créé un langage qui m’est propre. [...]

Je le répète encore, avec bonne foi : je me suis inspiré de certains. Mais ma carrière ne se résume pas à des bons mots ou quelques blagues. Même si vous me sortez une liste de blagues dont je me suis inspiré, mon projet de carrière en tant qu’humoriste, c’est bien plus que cela ! » (Le Figaro, 25 septembre 2019)

Pendant 10 ans, le système du show-biz – le couple formé par des stars et les médias qui en vivent – s’est contenté de croire et de faire croire que Gad Elmaleh était un auteur et un interprète de grand talent. Or Gad écrit peu : il adapte. Il a adapté des sketches déjà auréolés de succès outre-Atlantique (moins facile à recouper pour les fouineurs, sauf pour le très avisé CopyComic… qui est un collectif) et les rejoue sans trop les modifier (voir « l’hôtesse de l’air ») ou les remonte à sa façon (« le Blond »).
Si les thèmes appartiennent à tout le monde, comme il le souligne à Nikos Aliagas (voir plus bas), c’est le traitement qui change, et qui personnalise le sketch. Le Canado-Marocain s’est défendu en arguant que les idées n’appartenaient à personne. Les idées générales non, les développements oui. Car il faut bien admettre que les humoristes parlent tous ou presque de la même chose : la vie quotidienne et ses tracas, le couple et le sexe, les faits sociaux ou politiques… Le problème n’est pas de reprendre un sketch sur la télé ou la drague, vus et revus mille fois, mais bien un traitement original – un angle – de ces fondamentaux de l’humour.

Gad, interrogé dans Le Monde 2 du 1er décembre 2007, voue son admiration à Jerry Seinfeld :

« Il ne choisit jamais la vulgarité. Un gros mot fait rire une salle de façon mécanique. Le comique formaté vit de la transgression. (…) Il ne fait pas le moindre effort pour mettre le public dans sa poche (…) et ne bouge presque pas (…). Je ne sais pas encore me reposer sur la seule force du langage. »

Sa dernière ligne de défense, après avoir nié en bloc devant tout Twitter – le nouveau tribunal de l’opinion –, a consisté à admettre qu’il était un admirateur de Jerry Seinfeld, l’homme aux 47 Porsche et aux 500 paires de baskets blanches. Jerry, ce juif américain à l’humour fin comme une lame, peut « soulever » une salle (selon l’expression consacrée du métier) sans jamais tomber dans la vulgarité ou le sexe. Un exploit au IIIe millénaire, quand tant d’autres y recourent sans vergogne, on pense à Jean-Marie Bigard, Élisabeth Buffet, et parfois Blanche Gardin. L’humour Seinfeld – au sens de la marque Seinfeld – est aérien, visuel, inattendu, surréaliste, bref, c’est l’humour élevé au rang d’art : souvent imité, jamais égalé. Ajouté à l’aisance scénique et au jeu tout en retenue du comédien, on obtient un modèle d’efficacité et d’élégance dont tous les humoristes rêvent.

 

Gad en a rêvé, et il l’a copié.

Il aurait dû se présenter comme un imitateur de Jerry – ou son traducteur exclusif pour la France – plutôt que comme un humoriste à part entière : d’ailleurs, invité en plateau télé et en direct, il manque singulièrement de répondant. Lors de la première de la 3e saison du Grand Journal de Canal+ le 30 août 2007, venu essuyer les plâtres par amitié pour Michel Denisot (l’émission n’était pas encore un succès d’audience et d’image), « Chouchou » – son personnage culte sorti en 2003 – ne brille pas par son sens de l’improvisation. Tout juste lance-t-il que Sarkozy a « des chaussettes Snoopy ». On est loin de l’acuité d’un Élie Semoun (d’il y a 15 ans), le cancre éternel du fond de la classe, avec sa voix de sale gosse qui touche juste à chaque vanne. La vanne, et la vanne exclusive, c’est de l’argent. Une seule vanne peut faire un spectacle, si elle tourne en boucle sur les réseaux sociaux.

Nous ne reviendrons pas sur l’affaire Elmaleh/CopyComic, que tout le monde connaît désormais, et les suites tragi-comiques de l’enquête de Sandra Sisley, qui a pris le risque d’enquêter sur le couple Kheiron-Lecaplain pour défendre son compagnon, Tomer Sisley, qui avait été attaqué – et qui avait répondu – dans un Envoyé Spécial sur le plagiat. Il faut reconnaître à l’acteur de la série des Largo Winch le courage d’avoir avoué son forfait : « 10 minutes » de sketches plagiés « sur un spectacle de 80 minutes »… mais 10 minutes qui l’ont lancé : c’étaient les meilleures minutes ! Le spectacle peut être faible, s’il contient UN sketch qui cartonne, le public oubliera le reste. Même chose pour les CD avec 12 chansons : il suffit d’un tube, d’une chanson meilleure que les autres, pour casser la baraque. Aujourd’hui, les humoristes ont besoin de tubes qui surmultiplient leurs vues et donc leur puissance sur les réseaux sociaux. Dans ce domaine, il sera difficile de concurrencer Les Inconnus, qui réussissent à plaire à trois générations via leurs vidéos sur YouTube.

Justement, un des trois Inconnus, Didier Bourdon, réagit à l’affaire le 19 juin 2019 :

« Cette histoire de CopyComic, je la trouve un peu ahurissante pour Gad Elmaleh parce que à l’heure d’Internet et tout, copier comme ça, je comprends pas. […] Parce que j’ai vu une émission il ne change même pas les noms ni rien ! C’est ça qui est bizarre quand même. […] Moi je sais que les Inconnus, moi j’aimais pas du tout ça, j’avais peur qu’on copie et tout, mais en sachant de toute façon qu’on n’invente rien et que ça ressemblera… J’en faisais un point d’honneur, quoi. […] Je trouve ça quand même un peu lourd qu’il ait pas changé des trucs, peut-être que des gens [ses auteurs] lui ont posé des trucs. […] Quand même aujourd’hui Internet tu sais très bien que tu vas te faire… surtout quand tu t’appelles Gad Elmaleh quoi ! »

 

Depuis les comparaisons visuelles de CopyComic, le doute n’est plus permis. Il restait une chance à l’humoriste, c’était d’annoncer avoir pris sans les vérifier les propositions de ses auteurs, car il n’est pas de grand humoriste sans grand auteur : Bernard Mabille pour Thierry Le Luron, Jean-Loup Dabadie pour Guy Bedos, ses quatre inséparables « potes » pour Coluche, Caverivière-Vassilian-Demanche pour Nicolas Canteloup, Jérôme Daran pour Florence Foresti (avant leur séparation), Django (la mitraillette à vannes) pour Jamel Debbouze, Franck Dubosc pour Élie Semoun (avant qu’ils ne se brouillent pour une histoire de droits d’auteur)… Et Dieudonné pour Dieudonné.

L’accusé a choisi une autre défense, il a mis son avocate Isabelle Wekstein-Steg sur le coup afin de dénicher l’insolent – CopyComic – et l’attaquer au nom de KS2 Productions, sa société, pour « atteinte aux droits voisins et non aux droits d’auteur ». Un angle d’attaque qui a fait rire tout le milieu. Concrètement, via ses défenseurs, Elmaleh accuse CopyComic de « contrefaçon » puisqu’il a utilisé « ses » sketches pour sa démonstration. Bref, la comédie dure et l’humoriste s’enferme dans une procédure stérile, pire : contre-productive.

 

Tabernacle !, les Canadiens sont furieux

Dans sa communication de crise, Elmaleh a heureusement évolué : aujourd’hui il clame partout, en radio, presse et télé, dont les colonnes lui sont largement ouvertes, qu’il est un admirateur de Seinfeld et qu’il lui a beaucoup « emprunté ». L’emmerdant, comme dirait Le Luron qui parodiait Bécaud et Mitterrand, c’est que Gad n’admire visiblement pas que Seinfeld, même s’il s’agit de sa source d’inspiration principale. Des comiques français (Éric Fraticelli), marocain (Kamel Bennafla), américain (Bill Cosby) et canadiens (Mike Ward, Sugar Sammy, Donel Jack’sman, Martin Petit !) élèvent la voix et dénoncent des emprunts pour certains, des « viols » et même des « crimes » pour d’autres. Les auteurs-interprètes sont en effet très à cheval sur la création et l’incessibilité des droits, même si le droit américain diffère du droit français en la matière : aux États-Unis, on peut devenir le propriétaire des droits de quelqu’un d’autre. Il suffit de les racheter. Mais voilà, Elmaleh n’a rien acheté.

Donel Jack’sman, copié par Gad Elmaleh, répond au Figaro du 17 juin 2019 :

« Je suis avec CopyComic sur le fond à 1000 %. C’est vraiment nécessaire. Il était temps de dénoncer les voleurs de vannes. Il y a une impunité dans les droits d’auteur. C’est tellement long et compliquer de trouver des bonnes blagues et de les déposer. On prend beaucoup de bides. Alors il n’y a rien de plus dégueulasse que le vol. […] C’est une exception française. Au Canada, quand on sait que tu as volé, tu ne peux plus faire d’interviews, tu ne peux plus aller dans les comedy-clubs ou participer à des émissions de télé. C’est un bannissement à l’américaine. Pour eux, le vol est inadmissible. Alors qu’en France, c’est un secret de Polichinelle, les gens savent, la presse également mais comme les mecs sont puissants, personne ne dit rien. »

Même son de cloche chez Sugar Sammy, invité de Laurent Argelier dans Sans Filtre ! sur Dailymotion le 14 avril 2019 : « Pour moi il n’y a pas plus grande satisfaction d’avoir la genèse d’une blague qui devient une blague qui tue à la fin. »

Laurent Argelier  : « Ça fait quel effet de découvrir un sketch qui ressemble étrangement au tien ? »

Sugar Sammy : « C’est sûr que ça fait mal, parce que ça fait comme un viol intellectuel un peu. Les gens regardent ton spectacle parce qu’il y a beaucoup de travail, beaucoup de passion, beaucoup de souffrance qui va dans la vie d’un auteur. Pour moi de passer tout ce temps à écrire et de trouver pendant des semaines et des mois la façon d’amener une blague, de mettre tout ce travail-là, quand quelqu’un vient, regarde ce que tu fais et le prend en trois secondes, ça fait mal… C’est un crime. »

 

Où est la justice ?

Sugar Sammy – qui n’a pas été plagié que par Gad Elmaleh, il a en effet retrouvé ses sketches chez trois autres comiques Français qu’il ne cite pas – explique avoir tenté de contacter le coupable, sans résultat. Il n’ira pas en justice parce que « c’est difficile de prouver certaines choses », ce que confirme le Pr François Rollin (recasé à la tête de la puissante SACD) dans l’article de Society du 11 juillet 2019 : « L’évaluation du préjudice est toujours délicate ». Un Rollin qui a l’élégance de ne pas revenir sur son ancien complice Édouard Baer qui lui a piqué son concept théâtral foutraque…

Le problème se pose de l’action en justice dans un milieu qui n’aime pas les procédures. Dans le show-biz, et particulièrement dans le monde des comiques, les problèmes de plagiat se règlent généralement dans la coulisse, et les procès sont rares. Pour info, dans les années 1960, quand le Nigérian Babatunde Olatundji a découvert que Serge Gainsbourg lui avait littéralement pillé son album de percussions Drums of Passion, devenu Gainsbourg Percussions (contenant le tube Couleur Café qui sera ensuite vendu très cher à la pub), l’affaire ne s’est réglée à la SACEM que des décennies plus tard, Gainsbourg ayant préféré l’option « gros chèque » à la mauvaise publicité. Guy Béart, le grand opposant de Gainsbourg, n’était pas étranger à cette révélation…

Le milieu de l’humour nettoie son linge sale en famille – même si la famille est bien éclatée – et les avocats préfèrent la transaction au procès public, dans lequel tout le monde peut avoir à perdre : le plagiaire, qui passe pour un voleur, et le plagié, qui passe pour procédurier, ce qui est pire si l’on veut continuer à travailler. De plus, et cela explique certaines timidités face aux poids lourds de l’humour, des auteurs peu connus comptent sur la reprise de leurs tubes pour devenir les auteurs plus ou moins officiels de comiques « récurrents », c’est-à-dire qui disposent de toutes les fenêtres de tir outre la scène : télé (la bande à Jamel sur Canal+, la bande à Ruquier sur France 2), radio (la bande de France Inter, Rire & Chansons) et presse (les chroniques du JDD)…

Des récurrents dont chaque sketch rapporte gros via la SACEM (société de redistribution aux auteurs) à chaque diffusion : 400 euros la minute sur France 2, par exemple, et 200 euros sur Canal+. De la sorte, les chroniqueurs de l’émission quotidienne animée par Laurent Ruquier On a tout essayé pouvaient doubler leur salaire mensuel de 10 000 à 20 000 euros (le non-humoriste Gérard Miller déposera même ses simples interventions comme des sketches, ce qui lui permettra – au-delà de ses documentaires complaisamment achetés par France Télévisions – de s’offrir un bel hôtel particulier à Paris).
Même si tous les producteurs ou animateurs ne créditent pas toujours leurs auteurs ou leurs humoristes sur les feuilles de déclaration SACEM ou SACD… Ainsi Karl Zéro en télévision avait l’habitude de signer personnellement l’intégralité des sketches de « ses » auteurs la première saison (les Nuls faisaient pareil avec les leurs, alors inconnus, qui s’appelaient Halin et Moustic). Après de nombreux procès perdus contre ses auteurs, le frère de Basile de Koch a été éjecté de la chaîne cryptée, et végète aujourd’hui sur le câble et l’Internet en plagiant l’émission culte de Christophe Hondelatte, Faites entrer l’accusé. Décidément, les bonnes habitudes ne se perdent pas !

 

Histoires de (très) gros sous

Restons dans l’argent, car c’est le nerf de la guerre des comiques. C’est là qu’intervient le deal secret entre Gad Elmaleh et Jerry Seinfeld via leurs défenseurs respectifs. Car si Gad déclare que Jerry est désormais son « ami », c’est après de longues tractations : d’après nos informations, quand Jerry Seinfeld a eu la preuve effective des emprunts massifs du comique francophone (Marocain devenu Canadien), il a réclamé une somme qui pourrait paraître astronomique mais qui correspond aux gains – faramineux – du plus grand comique américain.

 

 

Revenons 20 ans en arrière : nous sommes le 14 mai 1998, NBC diffuse le dernier épisode de Seinfeld, la série éponyme aux 180 épisodes sur 9 ans (1989-1998) qui a rendu Jerry richissime, tout en faisant tomber 2,7 milliards de dollars dans les caisses du network. Simple logique capitaliste : la série réunit en moyenne 30 millions de téléspectateurs et les spots de pub de 30 secondes qui l’entrecoupent atteignent le record de 600 000 dollars. Lors de la dernière saison du sitcom, Jerry touche un million de dollars par épisode et ses entreprises diverses lui rapportent 66 millions de dollars. D’où les 47 Porsche et les 500 paires de baskets qui faisaient briller les yeux de Denisot (et Massenet), devenu un gagne-petit malgré son salaire mirobolant sur Canal+ (plus de 300 000 euros par mois en tant qu’animateur-producteur).

Anecdote dans l’anecdote, rapportée par un employé de Canal+ : quand le 16 mai 2007 Gad Elmaleh est invité dans l’émission de Canal+ Le Grand Journal à Cannes, présentée par Michel Denisot, l’animateur fait entrer Jerry Seinfeld sur le plateau extérieur… Première rencontre entre les deux comiques, et panique de Gad qui blêmit à l’idée d’une embuscade. Il s’en sort en bottant en touche très maladroitement : « J’étais à deux doigts de lui piquer des vannes, je l’ai pas fait, y en a d’autres qui s’en sont occupés. »

C’est peut-être à cet instant que le deal a commencé : les deux comiques – le vrai et le faux – se retrouveront le 16 décembre de la même année pour la promotion de Bee Movie, un film écrit par Jerry Seinfeld et dont Gad sera la voix française :

« Ensuite j’ai fait le film, j’ai fait la voix, et on s’est vus, on s’est revus, on est devenus potes, après on est partis en tournée ensemble, après j’ai fait sa première partie. »

Or, Jerry Seinfeld déconne avec tout, sauf avec le business : il réclamera une somme comprise entre 2 et 3 millions d’euros à Gad Elmaleh. Pour réunir la rançon, Gad consentira en 2014 à faire la publicité de LCL, le nouveau nom du Crédit Lyonnais. Un « ménage » très mal vu par son public et par la presse, le comique ne manquant en théorie pas de moyens entre ses spectacles à 50 000 euros la soirée (90 000 aujourd’hui) et ses films populaires à gros cachets : 3,8 millions d’entrées pour Chouchou en 2003, et 3 millions pour Coco en 2009. Sur Coco, démoli logiquement par la critique, Gad, hors pactole de coproducteur, se paye 1 300 000 euros de cachet, auxquels il faut ajouter 350 000 euros pour son travail de co-scénariste et 180 000 euros en tant que réalisateur...
Comment la petite secrétaire fan de Gad peut-elle comprendre que son idole se compromette dans une pub ?

Gad perdra deux fois : une fois en image auprès de son public, l’autre en versant la rançon à Seinfeld.

À ce propos, petite mise au point : le magazine Capital parlera en 2014 de 7 spots pour un montant total de 450 000 euros, mais selon nos informations, il s’agit de 7 spots à 450 000 euros pièce (tournés par Patrice Leconte, le réalisateur venu au cinéma par la pub), soit 3 millions d’euros environ. Et le public et la presse à ce moment-là étaient loin du compte. Gad n’aurait pas pu acheter le silence de Jerry avec un demi-million, une paille pour le New-Yorkais assis sur une fortune évaluée à 300 millions de dollars à l’époque (860 aujourd’hui).

 

L’interview de Gad Elmaleh par Yann Barthès dans Quotidien sur TMC le 14 février 2018

Yann Barthès : « Est-ce que je peux vous demander comment vous avez vécu les accusations de plagiat dont vous avez fait l’objet justement sur des vannes de Jerry Seinfeld ? »

Gad Elmaleh : « Ben de dire que je m’inspire de Jerry Seinfeld, comme dirait un politique s’il était là c’est un secret de polichinelle. C’est-à-dire que c’est absurde. Je pense que je sais à quoi vous faites référence, c’est au geste de l’hôtesse de l’air que je fais dans un de mes spectacles, “toi tu vas mourir, toi tu vas mourir”, et en fait lui il fait ça aussi, bon est-ce que je me suis inspiré de Jerry Seinfeld ?, oui, et c’est 20 secondes de ça, j’ai souvent envie de dire que ce n’est rien à côté de ce que, de ce que je lui prends moi tous les jours, moi je lui prends mais vous pouvez pas savoir, des heures entières d’inspiration de, donc c’est un peu ridicule, bon en même temps on a besoin de faire le buzz et tout mais je pense qu’il faut plutôt accuser Air France d’avoir plagié American Airlines [applaudissements à la vanne préparée en laboratoire], mais je comprends, on est très très proches, on voyage ensemble, on tourne ensemble, on écrit ensemble maintenant, donc c’est mon pote, quoi. »

 

 

Yann Barthès  : « Et là vous l’expliquez de manière légère mais je pense que vous avez dû être touché par ce genre de polémique ? »

Gad Elmaleh : « Non ! Non, non, pas du tout parce que moi ça ne me parle pas vraiment, je sais pas enfin si on s’adresse à moi, euh, sur le plagiat ça me parle pas, moi j’écris des heures de spectacles, ça fait 23 ans que je fais du stand-up, et puis tant mieux si on pense que je me suis inspiré de Jerry Seinfeld, je préfère ça qu’un autre. Mais vraiment non je vous le dirais, ça m’a pas touché du tout et puis ça fait longtemps. Ça fait quoi, 12 ans, et puis on en a parlé déjà à la télé y a 12 ans au Grand Journal de ça, donc Yann, évoluez, quoi. »

Après la révélation des plagiats multiples par CopyComic depuis 2017, nouvelle tuile pour Gad en 2019, une tuile qui a tout l’air d’un accident industriel, et là on ne parle pas de sa série sur Netflix, Huge in France, que la presse a torpillée, ou de L’Invitation, sa pièce de théâtre avec Philippe Lellouche, un bide à peine sauvé par des critiques « arrangées » sur BilletReduc : le film Le Blond tiré de la BD et prévu avec Philippe Lacheau a été annulé par Gad Elmaleh, qui a peut-être pressenti de lourds problèmes en cas de diffusion.

Gad à Télé Star le 17 décembre 2005 : « J’adore quand je joue le loser, celui à qui rien ne réussit. »

Le concept de « blond » est à la fois la dernière idée développée par Gad sur scène et déclinée en cinéma chez UGC (distributeur mais aussi producteur). Mais un humoriste marseillais, Kamel Bennafla, en revendique la paternité et accuse Elmaleh de plagiat direct. De plus, la thématique du loser brun face au blond à qui tout réussit est déjà le pitch du film de Jay Roach avec la star comique américaine Ben Stiller, Mon Beau-père et moi, sorti en 2000 et qui rapportera 330 millions de dollars. Une affaire potentiellement en or pour UGC qui tombe à l’eau.

Pour ceux qui l’ignorent, Philippe Lacheau est le réalisateur-auteur-acteur de comédie le plus bankable du moment. Rien ne lui résiste, et surtout pas le public : ses films survitaminés truffés de vannes à l’humour trash (inspirés de la nouvelle comédie américaine incarnée par Will Ferrell, un ex du Saturday Night Live, le show comique qui a justement inspiré les auteurs de Canal + et les comiques de la génération Jamel) dépassent désormais les 3 millions d’entrées et ses budgets ont quintuplé, passant de 3,4 (pour Babysitting) à 9,4 millions (pour Babysitting 2), puis à 18,6 millions (pour Nicky Larson et le parfum de Cupidon).

Gad, prévu pour incarner le brun (le loser) dans Le Blond (le winner, Philippe Lacheau) s’est désisté, mais la production l’a attaqué en justice au mois de juin 2019 pour le préjudice. Nous n’avons pas le budget de cette production désormais fantôme mais l’association Lacheau-Elmaleh avait de quoi affoler les compteurs, surtout sur un thème porteur avec deux stars du genre. Gad a proposé de rembourser toute la préparation du film – UGC allait aborder la phase de tournage –, mais la production a refusé. L’affaire est en cours.

 

Tout le monde savait…

Jean-Baptiste Lecaplain résume le dossier à sa façon dans Quotidien sur TMC le 6 février 2019 : « C’est un secret de polichinelle ! On le savait dans le milieu de l’humour. Enfin, on sait dans le milieu de l’humour. C’est comme dans le show-business... Pour Amanda Lear, on sait ! »

Retour en arrière. Nous sommes dans T’empêches tout le monde de dormir sur M6, le 27 février 2007 (le talk-show qu’Ardisson avait qualifié de plagiat de Tout le monde en parle), et l’animateur Marc-Olivier Fogiel invite le nouveau comique de stand-up, Tomer Sisley, découvert par Kader Aoun et nourri – on peut dire dopé – aux vidéos du Saturday Night Live. La voix off du sujet annonce :

« Après 250 représentations et 100 000 spectateurs, Tomer Sisley livre sur DVD un spectacle décapant largement inspiré des aberrations de la société moderne. »

Largement inspiré aussi des sketches du comique britannique Eddy Izzard… Mais ce qui nous intéresse, c’est Gad Elmaleh. Le sujet arrive sur la table, l’échange est rapide.

Fogiel : « Il [Gad Elmaleh] est très drôle, surtout quand il vous prend des vannes, c’est ça ? »

Tomer Sisley, personnellement gêné par l’allusion, vend la moitié de la mèche : « Je peux pas lui jeter la pierre… C’est possible d’oublier que vous avez vu telle ou telle vanne dans le spectacle d’untel ou d’untel. »

Le sniper Fabrice Eboué met les pieds dans le plat : « Le marché de la vanne, mais t’as un panier à salades j’ai envie de dire, où y a des vannes à piocher, t’as le droit de les faire, ça se passe comme ça, et Gad Elmaleh pioche beaucoup dedans souvent, c’est ce qui se passe. »

En conclusion : pourquoi tant de plagiat ?

La concurrence entre comiques – 300 spectacles à Paris en permanence, du plus petit au plus grand et du meilleur au pire – n’explique pas tout. Il y a un autre problème en France, c’est celui de la profession d’auteur, très mal reconnue, très peu défendue : au pays de la culture reine, il n’y a pas de case « auteur » sur les feuilles de déclaration d’impôts. La plupart des auteurs sont des précaires qui naviguent entre deux eaux plus ou moins légales. Ce statut fragile dénué de protection sociale autorise les producteurs à payer des auteurs plus ou moins professionnels au lance-pierre sous des formes douteuses (note d’auteur ou d’autoentrepreneur, quand ce n’est pas un virement tardif sans facture), voire à ne pas les payer du tout.

En télé, Karl Zéro et Thierry Ardisson étaient coutumiers du fait à travers leurs producteurs ou coproducteurs respectifs, Michel Malaussena (qui a écrit un livre pour dénoncer les vices de la télé, comme quoi des aigrefins peuvent donner des leçons) et Stéphane Simon. Aux États-Unis, il existe une « guilde » qui défend le métier, et leurs grèves sont redoutables : elles bloquent tous les tournages de films et séries en cours ; chaque jour qui passe les majors du cinéma et les networks perdent de l’argent. Le bras de fer est violent et les auteurs ne se remplacent pas comme des aiguilleurs du ciel au temps de Ronald Reagan…

Rien de tout cela en France : un auteur est souvent seul, et sa seule chance d’accrocher un job est d’avoir beaucoup de talent ou d’être « pote » avec le producteur, le réalisateur, l’animateur ou la star. Beaucoup d’humoristes en place sont connus pour mal rémunérer leurs auteurs : Gérald Dahan, par exemple, ou Élie Semoun. Inversement, Laurent Ruquier, dans ce domaine, qu’on apprécie ou pas son humour de chansonnier, est un seigneur. Cela explique en partie son succès et son impressionnante cour : il incarne la pérennité financière pour une foule d’artistes précaires.

Le Monde du 24 octobre 2017 évoquait la question des auteurs dans le milieu :

“Ce week-end, lors du Festival du rire de Liège, en Belgique, tout le monde parlait de cette affaire”, constate Jean-Michel Joyeau, casteur depuis plus de dix ans au Jamel Comedy Club. Les professionnels relient ce risque du plagiat au manque cruel d’auteurs. “Les producteurs ont du mal à reconnaître officiellement les coauteurs et les humoristes concèdent difficilement de ne pas avoir écrit seul leur stand-up”, constate Antoinette Colin. “Les auteurs, c’est ce qui manque le plus”, complète Jean-Michel Joyeau. “Les thématiques abordées finissent par être toujours les mêmes, les idées manquent”, regrette Gérard Sibelle.

Le dénicheur de talents Gérard Sibelle, pour info, était en charge du développement dans la multinationale du rire franco-canadienne Juste pour rire (JPR), dirigée par le producteur québécois Gilbert Rozon, en délicatesse depuis avec la justice. JPR gérait les intérêts des plus gros comiques français, de Foresti à Elmaleh en passant par Dubosc, Ruquier et Alévêque. Et curieusement, ce même Sibelle qui défend prétendument la profession fermait la porte aux auteurs qui ne faisaient pas partie de ce monde très fermé, un monde de copinage et de compromissions...

Aux États-Unis, des universités délivrent des diplômes d’auteur (on dit scénariste là-bas) ; en France, le manque de structuration de ce métier conduit à la foire d’empoigne et aux débordements que l’on voit. Tout ceci n’enlève rien au talent de scène de Gad Elmaleh qui est, malgré ses dénégations, plus un interprète qu’un auteur. Il répète à l’envi qu’il a commencé avec « 12 entrées payantes au Trévise », le tremplin des jeunes humoristes, en 1996. Aurait-il réussi aussi bien sans ses emprunts ?

Invité par Nikos Aliagas sur Europe 1 le 9 avril 2019 pour défendre sa cause, Gad a donné sa définition du métier… et du plagiat :

Gad Elmaleh : « On parlait de ça avec un ami hier soir, on parlait de l’observation en général, et je vais vous donner un exemple très bête, on parlait d’observations populaires qui sont présentes dans nos vies… C’est pas la même vanne, c’est une observation qui n’appartient à personne… Jusque-là, tout ça appartient à tout le monde. Un mec bourré qui titube ça t’appartient pas, ça m’appartient pas, sinon on déposerait la vie quoi, sinon un mec “je dépose la vie”, personne ne parle plus d’amour, de sexualité, d’être bourré, de voyager ! »

Nikos Aliagas : « Donc ça c’était quelque chose que les humoristes entre eux toléraient, savaient, ça fait partie du chemin, c’est ça que vous être en train de me dire ? »

Gad Elmaleh : « Ça change, c’est en train de changer, mais c’est normal, c’est normal, je pense qu’il faut l’accompagner, il faut pas se battre contre, faut l’accompagner, et il faut continuer à bosser, faut continuer à écrire, faut continuer à imaginer, et faut continuer à se moquer de ça aussi ! »

 

Pour Gad, au fond, les accusations de plagiat sont le prix à payer pour son succès, qui susciterait des jalousies :

« C’est normal. Tu veux voler haut, loin, vite, et il y a des turbulences. Comme dirait ma mère : “Tu veux faire le tour du monde, tu veux aller chez Jimmy Fallon (...) et tu veux qu’on te dise bravo et qu’on te laisse tranquille ?” »

Voler haut, un mot malheureux !
Au fait, sa mère est-elle au courant que son propre fils lui a emprunté une vanne ?

 

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