Egalité et Réconciliation
https://www.egaliteetreconciliation.fr/
 

Des documents inédits touchant à l’affaire Dreyfus font surface à Tarbes

"Cette odieuse affaire qui a fait tant de mal à notre pays..." : c’est par ces mots que commencent les mémoires d’un témoin privilégié de l’affaire Dreyfus, des documents inédits que l’Etat vient discrètement d’acquérir au cours d’une vente aux enchères à Tarbes.

Le ministère de la Culture a fait valoir le 2 décembre son droit de préemption sur quatre cahiers de mémoires et une centaine de documents ayant appartenu à Louis Ménard, greffier en chef à la Cour de cassation lors du premier procès en révision d’Alfred Dreyfus en 1899. Pour 1.800 euros, le directeur des archives départementales des Hautes-Pyrénées François Giustiniani a pris possession au nom du ministère des écrits d’un fonctionnaire qui, sans avoir été un des acteurs de premier plan du grand scandale de la Troisième République, a vu passer à la Cour de cassation, généraux ou politiciens, a entendu certains d’entre eux déposer, a parlé à d’autres avant ou après leur audition. Ces pièces révèlent un antidreyfusard qui s’est plutôt tenu à l’écart du scandale, mais que la tourmente a fini par emporter en 1899 quand un ancien président de chambre évoque, en le prenant à temoin devant la presse, un parti pris que la Cour de cassation aurait en faveur de Dreyfus ; "Cela a été fatal à sa carrière", dit François Giustiniani. Louis Ménard a été révoqué et les mémoires qu’a acheté le ministère sont l’entreprise de justification d’un homme pour toujours blessé dans son honneur. "A mes enfants et petits enfants", écrit-il en dédicace de ces cahiers d’écolier, "vous connaîtrez les causes de cette disgrâce imméritée, elle se résume d’un mot : je n’ai pas voulu accepter les offres qui m’ont été faites par (le président du Conseil Pierre) Waldeck-Rousseau en personne d’entrer dans le complot dreyfusard. Ayant été directement mêlé à cette odieuse affaire qui a fait tant de mal à notre pays, brisé tant de carrières, élevé à des situations inespérées tant de gens indignes, j’ai pensé que le récit de ma vie, de mes 30 années de fonctions judiciaires, pourraient n’être pas sans intérêt pour vous".

Les cahiers et les documents qui l’accompagnent, tous privés (des correspondances avec des conseillers de la Cour ou des députés, des brouillons de courriers d’autodéfense, son diplôme de droit), retracent en effet tout le parcours de celui qui se décrivait comme "un fonctionnaire irréprochable et un dévoué serviteur de la France". Cela "ne va pas révolutionner l’histoire de l’affaire Dreyfus", concède François Giustiniani. Mais ce qui pourra intéresser les historiens, au-delà du regard de l’intérieur, "c’est la vision d’un homme qui est antidreyfusard" et qui jette une autre lumière sur certains dreyfusards, agissant "non pas nécessairement par sens de la justice, par grandeur d’âme - tout le monde n’est pas Zola - mais par intérêt". Louis Ménard "évoque un conseil des ministres où Brisson aurait dit qu’il fallait faire en sorte de laver Dreyfus des soupçons parce que les Républicains - ce sont des mots que cite Ménard - devaient beaucoup à l’or des juifs". Henri Brisson a été président du conseil. Les documents inédits devraient rapidement être transmis aux Archives nationales où ils seront classés et mis à disposition du public. Sans aucun rapport avec les Hautes-Pyrénées, ils sont passés de mains en mains pour se retrouver il y a quelques années auprès de celui qui les a vendus le 2 décembre, a indiqué le commissaire-priseur, Me Henri Adam.