Egalité et Réconciliation
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Du culte de la Shoah comme pornographie mémorielle

Quel étrange cri filmé : Hiroshima, mon amour. Pourquoi pas Auschwitz, mon loulou ? Pierre Desproges

Il est une journée bien particulière de l’histoire occidentale dont ni l’histoire, ni le mythe, ni les Écritures ne parlent. Il s’agit d’un samedi. Et ce samedi est devenu le plus long des jours. […] notre époque est celle du long samedi. Entre la souffrance, la solitude, l’inexprimable destruction d’une part et le rêve de libération, de renaissance de l’autre. George Steiner

I : Finkielkraut débarbot, Duteurtre prophète

L’antisémitisme était, selon les propres mots du Führer, la seule pornographie autorisée dans le troisième Reich ; ainsi s’agissant de notre république judéomaniaque- son reflet inversé dans le miroir aux alouettes de l’Histoire- le roi Eros est-il de retour dans les fourgons de l’empire libéral-atlanto-sioniste ; ce despote s’inscrit en faux contre la formule d’Adorno selon laquelle l’art serait impossible après Auschwitz, prétendant que c’est la critique de l’artiste qu’on ne peut envisager, tant que cet artiste est fils d’une juive persécutée par les nazis. Alain Finkielkraut -que beaucoup tenaient encore pour l’arbitre des élégances intellectuelles, la conscience morale de notre société en perdition- apporte son soutien au cinéaste Roman Polanski : sur le plateau de France-Inter d’abord seul puis face à son confrère Yves Michaud, il fustige « la foule lyncheuse » -imputant l’indignation des classes populaires à quelque « ressentiment démocratique », laquelle dégénérerait en véritable « fureur de la persécution »- et qui jouit de voir tomber un membre de l’élite dont le seul génie constituait une offense au principe d’Egalité. Tous ceux qui accablent aujourd’hui le malheureux juif polonais né en France connaitraient l’affaire Geimer depuis 1977, auraient gardé un bœuf sur la langue lors du retour de l’accusé dans la patrie des césars et, comble de bêtise haineuse, seraient dénués de tout sens artistique. Quant à la Suisse, le fait qu’elle aurait laissé s’appliquer le mandat international sur son territoire constituerait un témoignage de « sa glorieuse histoire ». C’est vrai, les Helvètes sont les inventeurs du négationnisme, eux qui osèrent faire accroire au monde que la « destruction des châteaux » -à savoir la prise d’assaut des citadelles habsbourgeoises- avait été entreprise immédiatement à la suite du serment de Grütli (1291) ! merci, professeur Finkielkraut, de démonter les amalgames, « péché capital de la réflexion » par vos antiphrases empreintes de la plus rigoureuse, de la plus limpide logique.

L’auteur de ces lignes ne connaissait des splendeurs et misères polanskiennes, au 26 septembre dernier, que l’affaire Sharon Tate : il n’avait pas besoin, en effet, de savoir sa biographie sur le bout des doigts pour aimer les films de cet homme -qu’il tient pour l’un des plus grands réalisateurs du XXème siècle- et contrairement aux suggestions implicites de l’habile rhéteur Finkielkraut, se réservera le droit de critiquer des faits et gestes passés sans s’improviser pour autant défenseur du système judiciaire étasunien qui les poursuit. En outre, nous nous félicitons de voir le professeur Finkielkraut devenu, à la faveur de ce deus ex machina inversé, le premier antiaméricain de France : il arrive que le diable porte pierre.

Ne tirez pas sur Le Pianiste ! car c’est le cinéma qu’on assassine, prétend Alain Finkielkraut : qui voudra encore agir sous le feu des projecteurs face à l’acharnement conjugué des juges et des journalistes ? la « république des procureurs » et le « lynchage médiatique » découragent le bon vouloir de ceux qui partent au fond de l’infini pour trouver du nouveau, y composer des bouquets de fleurs du mal aux vertus cathartiques. Et vous discréditez l’art lui-même. Il est en vérité grand temps de jeter un voile sur toutes ces turpitudes et de rendre à l’art la hauteur qui lui revient. Remarquons au passage que Finkielkraut ne nous ne nous avait guère entretenu auparavant de son parnassisme militant : à propos de Kusturica, l’art pour l’art, l’art au dessus des contingences morales, lui apparaissait plutôt comme une variante du fascisme ; joli sens de la nuance, poussé à un tel niveau qu’il n’avait pas vu le film dont il livrait une critique pour le moins acerbe.

Venant de Costa-Gavras, le plaidoyer pro domo prête à suspicion. Mais à côté des artistes un peu trop concernés pour être honnêtes, il y a le philosophe, par définition désintéressé, frotté d’Aristote et du bien commun, de Locke et du gouvernement civil, de Kant et des Lumières, d’Hannah Arendt et de la gloire de la vie publique. Celui-là nous dit que les média ne vivent que du sentiment, de l’immédiat et de l’obligation à vendre chaque jour du nouveau. La vie publique -surtout celle des élites-doit être tenue à l’écart des turpitudes de la vie privée et la vie privée soustraite au regard du grand public. L’idéologie jacobine de la transparence a engendré l’horreur totalitaire, qui aujourd’hui prend une forme plus anodine dans l’appétit des foules de la société démocratique pour les secrets des princes et la vie intime des vedettes, mais le ver totalitaire est dans le fruit démocratique : c’est pour satisfaire au voyeurisme des individus de la société de masse que les folliculaires leur livrent le sort des notoriétés, faisant le lit des doux totalitarismes de demain. Restaurons donc avant qu’il ne soit trop tard le secret et la distance qui conviennent au bon gouvernement !

Cet argumentaire identifie la démocratie à la démocratie bourgeoise, soit le triomphe d’un individualisme de masse, insoucieux des formes symboliques de la vie publique mais avide de publicité comme de marchandises. Il rend la Vertu haïssable en tant qu’introduction permanente à la Terreur (curieuse lecture de Robespierre ! autant condamner la common decency : parce qu’il s’agit d’un concept forgé par Orwell, il pourrait nous conduire à un monde orwellien). Mais venons-en aux faits incriminés :

avant d’approcher Polanski, nous devrions indiquer que de toutes les dénominations qui ont eu cours jusqu’à ce jour à son sujet, nous n’en retiendrons ni n’en rejetterons aucune (Polanski le sataniste, Polanski le drogué, etc.) ; simplement elles nous intéressent uniquement parce qu’exactes ou non, conformes ou non, un être tel que Polanski -et quelques autres de son espèce- les contient nécessairement toutes. Polanski le cinéaste, cela suffit, cela seul est infini. Le bien décisif et à jamais inconnu du septième art, croyons-nous, est son invulnérabilité. Celle-ci est si accomplie, si forte que le cinéaste, homme de l’extraordinaire, est le bénéficiaire après coup de cette qualité dont il n’aura été que le porteur irresponsable. Des tribunaux de l’Inquisition maccarthyste aux hyènes dactylographes d’aujourd’hui, on ne voit pas que le mal temporel soit venu finalement à bout d’Errol Flynn pas plus que de Robert Mitchum : on ne nous apprendra jamais rien sur eux qui nous les rende intolérables et nous interdise l’abord de leur génie. Disant cela, nous ne songeons même pas au juste jeu des compensations qui leur appliquerait sa clémence comme à n’importe quel autre mortel, selon les oscillations des hommes ou l’odorat du temps. Récemment, on a voulu nous démontrer qu’Audrey Hepburn n’avait pas toujours été pure, que Marylin fut dévergondée avec les frères Kennedy. Avant elles, Robert Walker, Barbara La Marr, Thomas Ince, Mabel Normand, Fatty… ceux qui aiment le cinéma savent que ce n’est pas vrai, en dépit des apparences et des preuves étalées. Les dévots et les athées, les procureurs et les avocats n’auront jamais accès professionnellement auprès de lui. L’action de la justice est éteinte là où tourne la caméra. Qu’il se trouve un vaillant critique pour assez comiquement se repentir, à cinquante ans, d’avoir avec trop de véhémence admiré, dans la vingtième année de son âge, l’auteur de Tess et nous restituer son bonheur ancien mêlé à son regret présent, sous l’aspect rosâtre de deux épais volumes définitifs d’archives, ce labeur de ramassage n’ajoute pas deux gouttes de pluie à l’ondée, deux pelures d’orange de plus aux rayon de soleil qui traverse nos salles obscures. Nous obéissons librement au pouvoir des films et nous les aimons par force. Cette dualité nous procure anxiété, orgueil et joie. Samantha Geimer elle-même écrivit à l’Académie des Oscars pour dire aux votants qu’il fallait juger l’artiste et non l’homme en lui-même.

"Polanski n’est pas le violeur de l’Essonne. Polanski n’est pas pédophile. Sa victime, la plaignante, qui a retiré sa plainte, qui n’a jamais voulu de procès public, qui a obtenu réparation, n’était pas une fillette, une petite fille, une enfant, au moment des faits." "C’était une adolescente qui posait dénudée pour Vogue homme, poursuit Alain Finkielkraut. "Et Vogue homme n’est pas un journal pédophile. C’est quand même une chose à prendre en considération." (9 octobre dernier)

L’affaire Polanski intervient un demi-siècle après le scandale Le Troquer, auquel notre compatriote Benoît Duteurtre a consacré l’an dernier son excellente étude historique intitulée « Ballets Roses » (chez Grasset) ; il nous livre dans ces pages une pertinente réflexion sur les problèmes alors soulevés, laquelle rejoint d’assez près les conclusions de Finkielkraut : Si ce genre d’affaires connaît un pareil succès dans l’opinion, c’est aussi sans doute parce que la limite franchie par quelques uns alimente la fantasmagorie de nombreux autres. Le public se représente ces fornications extravagantes avec un brin de lubricité qui rend d’autant plus sévère sa réprobation morale. L’ambiguïté vaut particulièrement pour les affaires de mineurs ; car si la pédophilie au sens strict suscite un dégoût assez général, l’adolescence est par nature un pôle de fixation ambigu de la libido. Elle impose son imagerie omniprésente dans la société contemporaine, avec ses lolitas, ses éphèbes, ses modèles pornographiques qui doivent paraître tout juste l’âge autorisé, comme si leur public restait fasciné par cette limite fragile.

Faute de mieux, la société met donc un soin particulier à marquer la frontière entre ce qui est autorisé et ce qui est interdit. Evidemment, celle-ci comporte aussi une part d’arbitraire qui varie selon les époques, les lieux et les cultures, avouant son caractère approximatif. De nos jours, l’individu de dix-huit ans jouit d’une liberté sexuelle absolue est la barrière infranchissable est celle de la « majorité sexuelle » fixée à quinze ans (treize ans en Espagne !). La notion de « pédophilie » s’applique donc à toute transgression de la ligne rouge, impitoyablement réprimée. A l’époque des ballets roses, la majorité se situait à vingt et un ans, ce qui nous paraît plus sévère et mettait hors la loi l’ »incitation à la débauche » de filles de dix-huit ans. Mais la notion de majorité sexuelle (déjà fixée à quinze ans par une ordonnance de 1945) s’accommodait de nuances d’interprétation, liées au caractère particulier de la puberté et de l’adolescence. Le jugement de l’affaire des ballets roses allait même souligner une forme de « responsabilité » partagée par les jeunes victimes – ce qui paraîtrait impensable aujourd’hui :

« Un sentiment un peu tardif de pudeur les incite toutes les cinq soit à exagérer parfois dans une certaine mesure leur irresponsabilité et les manœuvres ou contraintes qui ont pu les pousser à la dépravation, soit à minimiser leur rôle personnel dans les réunions auxquelles elles ont assisté. » (…)

Poussons la réflexion pour nous demander comment se déroulerait aujourd’hui un tel procès. En un demi-siècle, les mœurs se sont-elles émancipées au point que ces ébats entre des jeunes filles et des hommes nettement plus âgés ne choqueraient plus personne ? Retiendrait-on seulement les cas où seraient transgressée, même d’un cheveu, la limite légale de la « majorité sexuelle » ? Le Troquer et ses comparses seraient alors désignés comme de monstrueux « pédophiles » envers telle victime âgée de quatorze ans et demi au moment des faits. Tandis qu’avec les autres, âgées de seize ou dix-sept ans, ils n’auraient fait que se livrer à d’agréables partouzes, méritant le même respect qu’on doit aux échangistes, sado-maso et autres communautés sexuelles qui relativisent l’idée même de débauche. Sans doute ferait-on prévaloir le délit d’ « abus d’autorité » qui donnait (…) au président Le Troquer un ascendant sur les mineures. Mais prendrait-on en compte l’acceptation tacite de celles-ci et de leurs familles (…) ?

Cinquante ans plus tard, l’idée du « prédateur » sans scrupules s’oppose à celle de la victime innocente et manipulée, exigeant un travail de soutien psychologique, de forts dédommagements et une punition exemplaire du coupable – prolongée par un traitement hormonal et un bracelet de sécurité…Evidemment, les crimes sexuels ont toujours quelque chose de monstrueux (…). Mais notre conception de l’individualité a changé pour regarder d’abord la personne humaine comme un être traumatisable, nécessitant un exercice particulier de la justice. Le spectacle des attouchements de Le Troquer serait donc moins considéré comme attentatoire à la morale ou simplement dégoûtant que susceptible de briser irrémédiablement la vie future des jeunes filles. Laissant de côté les ambiguïtés de l’affaire, le tribunal opposerait probablement, d’un seul bloc, l’innocence des adolescentes au crime des adultes (…).

Au temps des ballets roses, le « détournement de mineurs » constituait une faute grave. Aujourd’hui, la pédophilie représente une obsession devenue presque irrationnelle et désignant le pire des crimes possibles au sein d’une case judiciaire réfractaire à toute distinction. Quelques attouchements sur « mineur de quinze ans » -à peine moins grave qu’un viol d’enfant- peuvent conduire en prison sur simple dénonciation. Dans le cas des ballets roses, il ne serait donc plus question, comme dans le procès de 1960, d’ « incitation à la débauche » mais de viol qualifié sur les plus jeunes « ballerines » ; si bien que les parties civiles se verraient en droit de réclamer des peines exemplaires de prison ferme, sans sursis ni amnistie possible.

Conformément à la mise en scène d’une démocratie transparente, le « notable » ne bénéficierait d’aucune faveur. Il faudrait même, comme dans Le Bûcher des vanités de Tom Wolfe, que son statut se retourne contre lui, afin qu’il serve d’exemple (ce fut réellement le cas, en 1972, dans l’affaire de Bruay-en-Artois) [cf. Finkielkraut : "Je ne réclame pas une quelconque impunité pour un artiste. Mais il faut quand même comprendre que sa qualité d’artiste, depuis le début de l’histoire, n’est pas un privilège, mais un handicap. C’est parce qu’il est un artiste que les juges mégalomanes américains refusent de lâcher l’affaire, et c’est parce qu’il est un artiste que la foule des internautes se déchaîne contre lui. Dans une société démocratique, l’art est comme un outrage à l’égalité, alors on adore voir les artistes tomber. Et c’est exactement ce qui se passe avec Polanski aujourd’hui. (…) Cette fureur de la persécution, c’est une tentation constante aujourd’hui, aggravée par l’immédiateté d’internet."] ; il faudrait qu’on lui refuse la liberté conditionnelle et qu’on l’exhibe devant les caméras, menottes aux poignets, avant de le punir sans aucune circonstance atténuante. Probablement le coupable André Le Troquer serait-il interné, malgré son grand âge, dans une centrale pénitentiaire. Et comme la sécurité obligerait à le maintenir dans une cellule isolée sous protection spéciale, il se trouverait peut-être un comité de victimes pour exiger que le condamné purge sa peine dans une cellule normale. Les jeunes ballerines gagneraient-elles beaucoup à cette exécution ?

II : Alcôves, couveuses et chambres à gaz

Ni Duteurtre ni Finkielkraut ne se font les panégyristes d’un nouveau Gilles de Rais : d’accord avec Tiqqun -alias Julien Coupat (Premiers Matériaux pour une théorie de la Jeune fille)- et Alain Soral (Vers la féminisation) ils ont au contraire le mérite de dénoncer le processus désastreux de puritanisation à outrance qui ronge la société française ; anglo-saxonnite aigüe parvenue au stade paroxystique dans l’idolâtrie de l’enfance et de la féminité, pseudo-idéologie du désir capricieux nécessaire à la mise en place d’un système fondé sur la dialectique réification-pulsion/consommation-jouissance. Mais Finkielkraut n’en reste pas là : devant Michaud, il invoque à mots couverts l’enfance de Polanski comme circonstance atténuante et à mots couverts assimile -après les républicoles helvétiques- nos coryphantes parisiens aux Verts-de-gris qui gardaient les portes du ghetto de Cracovie…

dans Kapput, Curzio Malaparte évoque (…) cette pauvre Europe (…) en laquelle tout tend à pâlir. Il est très probable que nous nous achemin[er]ons [, à la fin de la guerre,] vers un moyen âge rose saumon.

Nous sommes, il est vrai, entrés en 1945 dans un âge de ténèbres roses : les conclusions du procès de Nuremberg ont pris force de lois et ces secondes lois de Nuremberg, gravées dans l’airain, constituent le socle sur quoi repose la civilisation occidentale. Dans cette portion désenchantée du monde, la religion de l’holocauste est la dernière des religions, avec son martyrologue, ses lieux de pèlerinage et ses desservants. Au nom du tabou suprême de l’holocauste on peut douter de tout y compris -dans notre France de culture catholique- du Père céleste, de son fils Jésus-Christ et du Saint-Esprit.

A y bien regarder, un seul lien unit encor tous les hommes de la société occidentale, Ashkénazes et Sépharades, religieux et athées, gens de gauche et gens de droite : l’effroyable traumatisme de l’holocauste, la volonté farouche de ne jamais plus être les agneaux que l’on conduit à la boucherie… ou les garçons bouchers. C’est aincy que l’holocauste est devenu un succédané du dogme, auquel peut même croire l’agnostique juif le plus endurci ; c’est aincy que les chambres à gaz d’Auschwitz sont devenues le reliquaire le plus sacré du « monde libre ». Toute personne élevée dans cette société occidentale a subi sans cesse, dès sa plus tendre enfance, l’évocation de l’extermination des juifs ; pour ces juifs, l’idée que six millions de leurs coreligionnaires ont été exterminés uniquement parce qu’ils étaient juifs, la peur de voir se répéter pareille tragédie ne peut être qu’un interminable cauchemar. Le culte holocaustique enferme les israélites dans un ghetto invisible et les sépare du reste de l’humanité.

En vérité, le sentiment de gêne à l’égard de la mort et des morts rappelle irrésistiblement la gêne à l’égard de l’activité sexuelle : dans chaque cas, la violence nous déborde étrangement. Il y a une indécence de la mort.

Dans les chambres à gaz, suprême version du ghetto, il est facile d’apercevoir clairement et distinctement l’unité de la mort, du meurtre et de l’érotisme. Dans les chambres à gaz, la mort se reproduit, mais se reproduisant elle déborde : elle atteint débordant le délire extrême. Ces corps nus, mêlés, qui, se tordant, se pâment, s’abîment dans des excès d’agonie, vont à l’opposé de la vie et les fours crématoires les préservent de la corruption naturelle. Jamais Eros et Thanatos n’eurent autant partie liée que grisés par ces vapeurs, ces parfums d’alcôve qu’on appelle Zyklon B. Shoah, Shalimar ; gaz, gaze… sac de nœuds, nid de vipères lubriques ! Je suis belle parce que je suis en cendres, filles de Jérusalem ; embrassée parce qu’embrasée, consommée parce que consumée. L’amour est mon métier.

La religion holocaustique est comme un poison qui intoxique le monde, elle nous a rendu malades et entretint en nous un complexe de culpabilité et de haine de soi qui paralyse notre volonté de nous affirmer et de défendre nos intérêts légitimes. En cela, l’holocauste est obscène : Culte inhumain et bizarre (Rousseau), chose étrange et monstrueuse, infamant désespoir (Lénine) dont Hitler fut le messie fondateur. La Diaspora s’est annulée dans les chambres à gaz, où l’accouplement des cadavres d’israélites français, allemands, italiens ou polonais engendra un « peuple juif ». Ce peuple artificiel, premier produit de la révolution cybernétique et de l’économie de production, a monstrueusement retourné la violence de son géniteur autrichien en violence unanime et réconciliatrice pour inventer un nouvel ordre culturel, une morale de la mort sensuelle. Pour que s’imposât cette morale, pour que transformer la Chrétienté glorieuse en occident décadent, il fallut dédaigner et ridiculiser le dogme de la conception virginale de Jésus, où l’absence de tout élément sexuel n’avait rien à voir avec le puritanisme ou le refoulement (imaginés par ce stupide XIXème siècle moribond) mais correspondait à l’absence de cette mimésis que nous disent, dans les mythes, le désir et le viol par la divinité. Les condamnations sommaires prononcées à l’encontre de la Vierge Marie (et au-delà de l’Immaculée Conception) furent d’autant plus remarquables qu’elles cessèrent d’avoir cours pour les mythologies violentes des païens ou de la Thora. Cette transformation laissait le seul message de la non-violence hors de son champ, celui du christianisme, universellement méprisé et rejeté. La seule religion qu’il fut permis de traîner dans la boue est la seule qui exprime autre chose que la violence et la méconnaissance de cette violence. On ne peut pas s’empêcher de s’interroger sur la signification possible d’un tel aveuglement dans l’univers des armes nucléaires et de la pollution industrielle. L’intelligence moderne est devenue étrangère à l’univers et les théologiens modernes succombent en tremblant au terrorisme holocaustique, condamnant sans appel ce dont ils ne ressentent même plus la poësie. Dire que Jésus est Dieu né de Dieu et dire qu’il a été conçu sans péché, c’est toujours redire qu’il est parfaitement étranger à cet univers de la violence au sein duquel sont emprisonnés les hommes depuis que le monde est monde, c’est-à-dire depuis Adam. Le premier Adam est, lui aussi, sans péché, puisque c’est lui qui, en péchant le premier, fait entrer l’humanité dans ce cercle dont elle n’est pas sortie. Jésus est donc dans la même situation qu’Adam, exposé aux mêmes tentations que lui (aux mêmes tentations que tous les hommes) mais il gagne, cette fois, contre la violence et pour l’humanité entière, la bataille paradoxale que tous les hommes, à la suite d’Adam, n’ont cessé de perdre.

Si Jésus est seul innocent, par conséquent Adam n’est pas seul coupable. Tous les hommes partagent cette culpabilité archétypale, mais dans la mesure des possibilités de libération qui passent à leur portée et qu’ils laissent échapper. On peut donc dire que le péché est bien originel mais il ne devient actuel qu’à partir du moment où le savoir de la violence est à la disposition des hommes. Comme les Romains par la déposition de Romulus Augustule, le second peuple déicide renonça au statut de peuple par la Dispersion ; il y revint en faisant du fumier de six millions de morts le ciment d’un Etat. Il mit sous forme de culpabilité le savoir de la violence à disposition de tous les autres Peuples, lesquels devraient à terme disparaître pour avoir « laissé agir Hitler » (l’horreur de l’extermination devant, paradoxalement, être laissée sans cause autre que la monstruosité de son propre projet, il n’y avait aucun effet à attendre de la connaissance du passé pour éviter qu’il ne se reproduise). Le juif imaginaire d’Auschwitz s’est aincy substitué au juif réel de Bethléem. Auschwitz est le premier acte de l’aventure occidentale, la preuve absolue de l’absurdité du concept de civilisation judéo-chrétienne (dans L’Ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport, par Pierre Goldman). Auschwitz est la plus claire négation de la pensée hégélienne : Auschwitz est l’extrême réfutation de la dialectique du maître & de l’esclave et si les camps de la Mort au travail ont inventé les kapos sans rendre libre quiconque, c’est bel et bien d’Auschwitz que le monde dit libre est sorti. Auschwitz est la maternité de l’occident athée… et libéral.

En effet, pour que s’impose la vision de l’holocauste comme événement coupant en deux l’histoire du monde, il fallait que, clairement, cette coupure rétrospective marquât le deuil d’une autre coupure de l’histoire du monde : celle qui s’était appelée Révolution et dont les derniers avatars devaient s’écrouler dans la chute de la glorieuse Union des Républiques Socialistes Soviétiques (qui paya pourtant dans la guerre le tribut de chair le plus lourd et joua dans la victoire le rôle décisif ; qui, enfin, libéra les camps de la mort au travail). C’est dans ce contexte que l’irréductibilité de l’holocauste est devenue la récusation emblématique de la pensée marxiste de l’histoire, comme rationalité globale des faits historiques et comme temporalité orientée par une promesse d’émancipation. Deuil de la grâce pour les Gentils, la religion holocaustique est aussi pour tous deuil de la Révolution. En contribuant tout le long de son pontificat à la liquidation du socialisme réel, Jean-Paul II précipita les ultimes divisions du Vatican dans le néant, cette voie sans issue qui revêt alternativement l’aspect d’une chambre à gaz où d’un chapeau de commissaire, d’un four crématoire ou d’un anus. Cette pornographie est la parfin du puritanisme. Quand Barbara chante L’Aigle noir, elle ne sublime pas seulement son microcosme (une fillette abusée par un père libidineux) mais son macrocosme, soit une après-guerre mondiale fécondée par les idées hitlériennes, où un israélite de telle nationalité est désormais le juif, où le croyant cède la place à l’individu, au représentant d’un certain type humain qui garde cousues et tatoués dans son génome étoiles jaunes et matricules de déportés. De son bec, il a frôlé ma joue ; dans ma main, il a glissé son cou… la décadence à son point d’orgue ; la décadanse, aurait corrigé l’interprète du Nazi-Rock, danse par laquelle nous courons à quelque abyme autrement plus effroyable qu’une république islamique de Seine-Saint-Denis où que les chars de Poutine sur l’avenue des Champs-Elysées. Inutile d’ajouter que, dès 1945, la pesanteur de l’holocaustisme, religion de la souffrance irréductible à toute autre (que ce soit celle du Calvaire, de la Vierge aux Sept Douleurs, des Amérindiens, des Vietnamiens ou des Palestiniens) ravivait l’antisémitisme : dans le métro, peu après la Libération, une mégère invectivait une méditerranéenne enceinte dans ces termes : Et on nous a dit que c’étaient des fours en Pologne ! c’étaient des couveuses, ouai !

Pour assurer la domination universelle de l’empire libéral-atlanto-sioniste, il reste toutefois une troisième et dernière guerre à mener : celle contre l’Islam. G.I’s., sus au Jihad !

III : Le manteau bleu de la Sainte Vierge était celui du touareg

L’empire est en effet fondé sur un conatus saducéo-protestant : la Réforme réintroduisit sournoisement dans la Chrétienté le système du prêt à intérêt, inaugurant en réalité le renoncement à la morale chrétienne, morale du travail où l’usure est le péché majeur. Le capitalisme se constitua sur ce nouveau terreau idéologique, vainquit en Thermidor la grande révolution pré-socialiste de1793 (s’étant déclarée dans un pays catholique) et régna sans partage jusqu’en 1917, où l’évolution politique et sociale d’un pays orthodoxe, brisant à son tour la féodalité, portait une formidable alternative. L’empire suscita des organisations égalitaristes et racistes dans les deux pays les plus touchés par la première guerre mondiale pour détourner la colère des masses ; aincy le fascisme, avant comme après 1945, est-il non le frère ennemi du Communisme, mais le fils rebelle du libéralisme. On connaît la suite : le socialisme réel, première continuation du message évangélique dans le siècle depuis la suppression des ordres mendiants, accompagna le Catholicisme dans son déclin brutal. L’ultime force de protestation assumant la promesse égalitaire du Livre est donc l’Islam. La shari’a est en effet présente et identique dans les trois Révélations : Dieu seul commande et Dieu seul sait.

Le Coran proclame à plusieurs reprises que Dieu seul possède : « Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre appartient à Dieu » (2, 116 et 284 ; 3, 109, etc.).

Comme le Deutéronome disait : « A l’Eternel, ton Dieu, appartiennent les cieux, la terre, et tout ce qu’elle renferme » (10, 14).

Comme dans le Nouveau Testament, Paul en 1 Co 10, 26 « La terre et tout ce qu’elle contient appartient à Dieu. »

Dès lors, toute richesse matérielle est renvoyée à son illégitimité première : les prescriptions économiques du Coran, qu’il s’agisse du riba, c’est-à-dire de l’argent obtenu sans travail, ou du zakat (exigence de prélèvements religieux sur la fortune) tendent à empêcher l’accumulation de la richesse à un pôle de la société et de la misère à l’autre.

Allons plus loin : la Renaissance chrétienne du XIIème siècle fut en France une Reconquista spirituelle de l’Identité nationale : la légendaire galanterie du Peuple gaulois (l’histoire vraie d’Eponine -partageant neuf années durant la vie sauvage de son époux Sabinus traqué par les Romains pour rébellion-contraint à se cacher dans des cavernes où elle lui apportait sa nourriture et demandant puis obtenant de mourir avec lui une fois qu’ils le découvrirent et le condamnèrent à mort- resta un modèle classique d’amour et de dévouement) avait été proscrite sous l’occupation romaine par l’idéologie du lupanar : les poëtes de l’empire ne considéraient l’amour que sous l’aspect d’Eros. L’enseignement de l’Evangile, depuis les premières missions, ne réservait qu’une place anecdotique à votre figure, ô Vierge Mère ! la nouvelle Gaule était alors en proie à ce que nous appelons le phénomène de l’Eros-ion : déchaînement du sexe sans amour, déferlement de la violence crasse. Le catholicisme risquait de finir comme toutes les religions solaires et virilistes du paganisme.

L’essor du culte marial, qui retourna le terreau idéologique sous les règnes de Louis VII le jeune et de Philippe Auguste ne peut se comprendre sans l’influence de la poësie arabo-musulmane : la célébration de la femme, le comportement chevaleresque, les préceptes de morale aristocratique et l’idéal de chasteté (chanté entre autres par un Ibn Dawud dans Kita al Zarah) revinrent en la douce France par l’intermédiaire des cathares et des troubadours, qui partagèrent avec le Diwan d’Ibn Quzman ou le Collier de la Colombe d’Abu Mohammed Ibn Hazm la conception d’un amour « capable de faire naître dans les cœurs par sa seule présence, les vertus mondaines et héroïques ». La poësie andalouse inventa d’autres formes : muwacha et zadjal, puis jaryas, mais elle transmet aussi la surestimation de la femme et l’exaltation de la longue attente, utilise le senhal et recourt au décor printanier. Les Soufis pour leur part, considérèrent l’expérience amoureuse comme nécessaire à la compréhension de Dieu. La beauté de la femme marquait le premier des degrés par lesquels on s’élevait à l’amour divin. Il suffit de lire le traité De l’amour de Stendhal rappelant que « c’est sous la tente noirâtre du bédouin que s’exprime le véritable amour » c’est dans l’œuvre d’Ibn Hazm sur l’amour courtois, comme chez Ibn Arabi, que l’on trouve l’expression de la continuité entre l’amour humain et l’amour divin qui inspira, selon la belle expression du Père Asin Palacios, « l’eschatologie musulmane » dans La Divine Comédie de Dante.

Le Coran reconnaît à Jésus une naissance surnaturelle : « Marie garda sa virginité. Nous soufflâmes en elle de notre Esprit et nous fîmes d’Elle et de son Fils un signe pour l’univers » (XXI, 91). Aincy : « Le Christ, Jésus, fils de Marie, est messager de Dieu. Il est son Verbe déposé par Dieu en Marie, et Esprit émanant de Lui » (IV, 172). Lorsqu’il va mourir, Dieu dit à Jésus : « Je vais te rappeler à Moi et t’élever jusqu’à Moi » (III, 55). Ce qui est répété deux fois encore (IV, 158 et V, 11). Trois titres particuliers sont dans le Coran attribués à Jésus et ne le sont à nul autre, pas même à Mahomet : il est appelé « Messie », « Verbe de Dieu » et « Esprit » de Dieu. Dès lors, ce sont de vaines querelles de théologiens qui ont entraîné pendant des siècles ces polémiques entre « morisques et chrétiens », comme dit Louis Cardaillac. Il n’est pas sérieux, en effet, d’accuser la foi chrétienne de « trithéisme », d’être la foi en « trois dieux », même si les formules hellénisantes sur la Trinité au concile de Nicée prêtent , par leur inintelligibilité, à toutes les confusions et engendrèrent maintes hérésies. Le Coran proclame avec force le monothéisme : « Dieu est Un !... Il n’engendre pas ; il n’est pas engendré. Nul n’est égal à lui » (CXII, 1-4). Le christianisme ne dit pas autre chose. Le concile de Latran, celui-là même qui condamna la conception de Joachim de Flore sur la Trinité, dit textuellement que « la souveraine réalité (summa res) est à la fois Père, Fils, Esprit saint ; cette réalité n’engendre pas, elle n’est pas engendrée, ni ne procède d’autre qu’elle ». le texte latin est exactement celui du Coran : Non est generans, neque genita, neque procedens. Il n’y a donc là nulle mise en cause de l’unité divine, mais simplement de sa complexité qui ne peut se réduire en concepts. Le Coran dit : « Il en est de Jésus auprès de Dieu, comme d’Adam ; Dieu le créa de poussière. Puis il dit : Sois, et il fut » (III, 59).Jésus est donc, directement, une créature de Dieu, comme Adam (Paul l’appelle même « le Nouvel Adam ») (Rm 5, 15 ; 1 Co 15, 45 ; 2 Co 11, 13). Le mot arabe pour « il dit » est celui qui désigne « le Verbe de Dieu ». Ce texte, qui date de l’an X de l’Hégire fait partie d’un débat entre Mohamed et les chrétiens de Najran sur la divinité de Jésus, qu’ils considéraient comme le « Fils de Dieu ». Le Coran ne dit pas autre chose en faisant de Jésus le « Verbe » de Dieu, son « Esprit », son « Messie ». Les Evangiles en sont d’accord de la première à la dernière de leurs lignes : nulle part Jésus ne dit : Je suis Dieu. Il est le Fils, entièrement soumis à Dieu (soumis à DIEU est la seule traduction possible du mot « islam »). L’unité profonde entre la mystique chrétienne et les Soufis atteint son apogée dans la fraternité spirituelle, à trois siècles de distance, entre Ibn Arabi et Saint Jean de la Croix. Un hadith du Prophète attesté par Boukhari, Muslim, et Abu Dawud, rapporte ces paroles de Mohammed : « Les prophètes sont frères de même origine. Ils ont des mères différentes. Mais leur religion (din) est unique. Celui de tous dont je suis le plus proche est Jésus, le fils de Marie, car entre nous deux il n’y eut aucun autre prophète ».

Chez les soufis, Jésus est le symbole même de l’identité de l’homme et de Dieu ; le révélateur de l’Un et du Tout. Et de l’amour qui est l’expression duelle de leur unité. « La dualité essentielle contenue dans l’unité » dit Ibn Arabi… Attar attribue à Hallaj crucifié ce poëme :

Comme Jésus pour révéler l’esprit du Tout… j’ai dit : Je suis la vérité (ana’l Haqq), l’essence du Tout… Comme Jésus, porteur de l’Evangile d’amour, j’ai réalisé, sur le gibet, le plus haut amour. Pour les soufis le message central de Jésus et qu’ils font leur est l’amour sous sa forme la plus haute : l’amour qui vient de Dieu et qui retourne à Lui, comme toute réalité.

Shabestari dans sa Roseraie des mystères liant, dans l’image du Christ, le fana (l’extinction soufie du moi) et l’illumination, écrit : « Le but du christianisme est de nous délivrer de notre « moi », et de nous libérer d’une pratique mécanique de la Loi. Ghazali, évoquant la guérison du lépreux par Jésus, souligne ce que Jésus aime le plus : la foi, qui trouve, y compris dans les pires épreuves, la joie de connaître Dieu (Ilhya, IV, 36, 16).

Même après l’expérience des Croisades en lesquelles il avait été le témoin de la perversion profonde du christianisme officiel, Roumi (1207-1273) écrit : « De tous côtés, les gens se rassemblaient -aveugles, paralysés, vêtus de haillons- à la porte de Jésus, le matin, afin que son souffle les guérisse deleurs maux… toi aussi… tu as obtenu la santé grâce à ces rois de la religion (Mathnavi III, 300-309) » « Le souffle de Jésus te donne de renaître, te donne la beauté et la bénédiction (I, 1910-1911). » « Jésus chasse la mort (III, 4258). » « Jésus… monta au ciel car il était de la même nature que les anges (IV, 2672). » « Jésus, fils de Marie, parvint au plus haut du quatrième ciel (II, 920). » « L’Ame universelle s’est unie à l’âme partielle. L’âme individuelle est devenue enceinte, comme Marie, d’un Messie élevant à Dieu les cœurs (II, 1183-1186). » Ibn Arabi appelle Jésus « Le sceau de la sainteté » : « Oui, le Sceau des saints est un apôtre qui n’aura point d’égal dans le monde. Il est l’esprit et il est le Fils de l’Esprit et de Marie, c’est là un rang qu’aucun autre ne pourra atteindre. » Parlant d’un autre mystique, Abu Yazid, il nous dit de lui : « Sa contemplation est christique, parce qu’il a reçu le souffle qui crée la vie (Sagesse, Le Verbe de Jésus, p.130). » La parousie de Jésus est familière aux soufis : « Lorsque Jésus redescendra à la fin des temps, il confirmera la loi de Mohammed et la restaurera… car elle est la loi dernière et son Prophète est le Sceau des Prophètes. Jésus sera un arbitre juste, car il n’y aura plus en ce temps-là de sultan musulman, ni d’imam, ni de qadi, ni de muphti… Les croyants se rassembleront autour de lui et le proclameront juge sur eux, car aucun autre n’en sera plus digne. (…)Dieu l’a élevé jusqu’à Lui, pour le faire redescendre à la fin des temps comme Sceau des saints, appliquant la justice selon la loi de Mohammed (Ibn Arabi, Futuhat IV, 215 et aussi I, 569 II, 139). » Ce que rejettent les soufis de la Trinité, c’est la formulation grecque qui en fut donnée à Nicée, celle d’homoousios, qui n’est pas dans l’Evangile et n’a de sens qu’en fonction des catégories grecques de la « substance » (ousia). L’expérience christique de l’amour,avons-nous dit, ne peut s’exprimer dans le langage et la culture helléniques, totalement étrangers à cette expérience. Un soufi persan, Rouzbean de Chiraz (1121-1209), exprime cette Trinité sous sa forme universelle : « Dès avant que n’existent les mondes et le devenir des mondes, l’Etre divin est soi-même l’amour, l’amant et l’aimé (Jasmin des Fidèles d’amour VII, 197). » La gnose (ma’rifa) est la connaissance du dévoilement (Mukashafa). Lorsqu’on atteint cette connaissance, l’amour (Mahabba) en découle nécessairement (Ghazali, IV, 34, 6, P.107). Shabestari évoque le dialogue de deux amants, l’un musulman, l’autre chétienne : « Le Dieu unique, comment pourrait-on le nommer à la fois Père, Fils et Saint-Esprit ? -Dans trois miroirs l’éternelle Beauté a reflété son visage éblouissant… (Roseraie des mystères). Aux merveilleux traités de saint Jean de Damas sur la valeur révélatrice de l’icône répond l’interrogation de Shabestari aux dernières pages de sa Roseraie des mystères : « De quelle lumière sont illuminées les icônes des chrétiens pour qu’un tel rayonnement se dégage des visages de ses icônes ? » Ibn Arabi pousse à son terme cette conscience de la continuité du message abrahamique : « Le chrétien, et celui qui professe une religion révélée, ne changent pas de religion s’ils vont à l’islam. » Il écrit encore dans un poëme : « Mon cœur peut accueillir la foi de tous les hommes, Ermitage chrétien ou temple des icones, Table de la Thora ou verset du Coran. Quelque piste où l’amour mène sa caravane je la suivrai : l’amour est le seul chemin de la foi. » Ce dialogue transméditerranéen se poursuit jusqu’au Fou d’Elsa.

Si nos ancêtres sont revenus, par ce fructueux dialogue, à un catholicisme luni-solaire où la bonté de Marie nuançait le symbolisme masculin de la Trinité, nous avons vite oublié le chant d’Aragon : le puritanisme et la pornographie sont l’avers et le revers de la monnaie occidentale. La France holocaustisée partira-t-elle en guerre contre l’Islam à qui elle doit de s’être jadis retrouvée ? son intérêt réside-t-il dans le succès d’un [occident] hideux d’où les latins seraient exclus (Flaubert) et les anglo-saxons maîtres ou dans le renouveau d’une symphonie courtoise, du Franj à l’Arabe ? Auschwitz aura-t-il raison de la fraternité des Prophètes ? notre pays va-t-il se retrouver plongé à la fois dans l’hystérie sainte-nitouchienne et l’éréthisme pygoculturel ? va-t-il se renier, se travestir en vielle cocotte fardée et bigote ? nous voyons pourtant déjà ce qui se passe aux USA et en Israël : schizophrénie à chaque étage social ; à Salt-Lake-City les Mormons, à Reno les call-girls ; à Jérusalem les Judith, à Tel-Aviv les Putiphar ; partout, de Las Vegas à Gaza, du Bronx à Hébron, l’indécence du fric gagné sans travail et de la mort donnée sans raison, sinon celle du plus fort. Outreau nous a déjà fourni un amer avant-goût de "la France d’après". Tout devient possible, même la vitrification de l’Iran : qui voudra connaître à plein l’humilité de l’homme n’a qu’à déconsidérer les causes et les effets de l’érotisme. L’effet en est un je ne sais quoi, tellement de choses qu’on ne peut le méconnaître, immobilise le public, les hommes de paix, une partie du monde. La trachée de Megan Fox, s’elle était plus petite, la face de la Terre n’en serait point changée d’un iota. De fait, elle soulève plus d’espérance dans les boyaux de tête des hommes que les reliques de Sainte Thérèse.

Il n’y a pas de choc de civilisations possible : le seul choc à redouter, aujourd’hui comme hier, c’est celui du socialisme et de la barbarie (Luxemburg), celui du front de la foi contre le monothéisme du marché (Garaudy), celui du matérialisme historique et du délire idolâtre.

IV : Docteur Finkiel & Mister Kraut

Dans son dernier ouvrage (sous-titré : La modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs), Yuri Slezkine démontre que toute société traditionnelle induit une opposition structurale entre apolliniens (paysans et guerriers) et mercuriens (déracinés et nomades fonctionnels) : le post-hitlérisme de la modernité, c’est la victoire des seconds sur les premiers ; le triomphe des passeurs de frontières et des intermédaires. Il y a BHL qui, mèche rebelle et chemise ouverte, incarne cette modernité triviale jusqu’à la caricature ; il y a Finkielkraut de l’autre côté de la palissade ; nous avons préféré citer Finkielkraut à la barre parce qu’il n’est pas, de prime abord, un personnage scabreux : Finkielkraut ne participe qu’aux émissions politiques et littéraires où la gaudriole est bannie, Finkielkraut ne passe pas son temps à cracher sur la mémoire d’Heidegger comme les crapauds procureurs à la Faye. Finkielkraut déclare qu’Un monde sans frontières est un monde inhumain, se veut patriote, défend l’école de Péguy, la transmission et combat le multiculturalisme relativiste avec la vulgarité sous toutes ses formes, qu’elle occupe les plateaux de téloche ou les fora d’Internet.

Mais Finkielkraut reste dans le vent : on le voit sortir son revolver quand il entend parler de Marx ou de Robespierre ; rejeter toutes les lois mémorielles… sauf la « socialo-comuniste » du 13 juillet 1990 qui restaure en France le délit d’opinion dont on n’avait pas entendu parler depuis Napoléon le Petit, ce grand républicain ; il accepte la repentance nationale s’agissant de la Terreur jacobine ou des années Pétain et salue l’explosion de la nation yougoslave en proie aux communautarismes de tout poil (néo-nazisme croate ou islamisme bosniaque)… c’est que Finkielkraut se croit tout à la fois juif enraciné et juif imaginaire, fils de France et enfant d’Auschwitz, citoyen français et agent d’Israël, anticommunautariste et intervenant sur une radio communautaire. Il y a une grandeur tragique de l’écorché vif Finkielkraut, contradiction mortifère qui le ronge depuis ses débuts. Il est sous Louis-Philippe/Sarkozy comme un terroriste de mai 68 repenti, qui condamne depuis Le Grand désordre amoureux les errements de sa jeunesse folle, l’encamaradement avec Bruckner et consorts. Le mai 68 étudiant s’était soldé par la victoire des hédonistes sur les anticonsuméristes. Finkielkraut se racheta une conduite en reniant dans son livre un mai 68 imaginaire donné comme essentiellement libertaire, ce qui mit les mai 68 ouvrier et paysan au même stade de la révolte puérile et gratuite. Mais votre costume de Polytechnique est boutonné en menteur, ô professeur Finkielkraut, et l’on voit reparaître en dessous la veste déchirée du camarade Alain ! Vous vous élevez contre la doxa antiraciste en laquelle, après avoir renoncé à la lutte des classes, la gauche social-libérale trouva une idéologie de substitution, mais vous accaparez la plus grossière thèse de cette doxa, l’antiantisémitisme. En politique vous avez la double allégeance, en public vous tenez un double langage, dans votre for intérieur vous nourrissez une double éthique. Votre éloge philosophique de la retenue se formule dans le boudoir : vous prenez les mosquées pour des caves à tournantes et les parties fines de Roman pour des jeux innocents.

La substance de ce que vous nous dites, tournant dans votre ghetto mental comme un rat musqué dans sa roue voilée, un requin-marteau dans son bocal d’eau croupie, c’est cela :

Le négro-maghrébin de Pourry-sur-Seine défoncé au crack, qui crame un bus à coup de cocktail molotov et brûle une handicapée motrice restée prisonnière dans la carcasse, ce négro-maghrébin est un incendiaire et un assassin, non une racaille mais un barbare : pour lui, la responsabilité individuelle prévaut sur l’excuse sociologique ; le fils de juive morte à Auschwitz peut perpétrer la geste de Sodome sur une gamine préalablement saoulée, il n’est pas un pédophile et reste un enfant martyr de Cracovie.

Lorsque Finkielkraut dénonce le réensauvagement de l’humanité, lorsqu’il dit -citant le père de Camus- qu’Un homme, ça s’empêche, lorsqu’il refuse de sombrer dans la nuit où la décence ne se distinguerait plus de l’abjection, écoute, banlieusard basané ou bronzé, français de souche, écoute ! de te fabula narratur. Et de toi seul. Lorsqu’il s’en prend aux deux cents burqas éparpillées en Ile de France comme une forme paradoxale d’exhibitionnisme, une injure à la culture française et réclame pour les proscrire une loi là où suffiraient amplement deux ou trois arrêtés municipaux, il oublie les juifs Loubavitch qui défilent dans le XVIIIème en costume orthodoxe aincy que les jeans taille basse et les strings qui, entre le Mac Donald’s de Tourcoing et le parc Disney de Perpignan, avilissent toute une jeunesse. Je pense à vous, Finkielkraut, Marc Bloch au petit pied ! à vos émois entre chien et loup, à votre philosophie de carton-pâte et votre dialectiquaille de salon ; et je pense à ce que Nietzsche disait du romantisme wagnérien, qui s’applique si bien à vous, imposteur de l’éthique froide. La louche hystérie célèbre aujourd’hui la pourriture et le néo-cynisme l’ignominie bête. Ne vous en déplaise, l’absolu éthique dont vous défendez si chèrement l’existence, pour être absolu, ne souffre point d’exception (fût-elle géniale). Vieux rossignol à lunettes d’écailles, vous n’avez pas fini de pleurer la fonte des neiges d’antan, la défaite de la pensée et la mort des cœurs intelligents… du moins tant que vous serez l’agent -conscient ou inconscient- des forces qui les détruisent, soient l’algèbre capitaliste et la métaphysique libérale, la tréponématose atlantiste et la petite vérole sioniste, la gonorrhée anticommuniste et le Sida mental de l’antimarxisme que les Furet qui courent toujours et les Courtois inélégants ont inoculé à tout le corps de l’Université française …

tant que vous serez le prophète de cette aliénation nécrophile par quoi aboutit la pensée saducéo-protestante, l’holocaustisme, idéologie dominante du régime, on vous tendra toujours un micro, vous ne crierez jamais dans le désert, calomniant Kusturica ou jetant le pavé de l’ours à la tête de Polanski.

Protadius - E&R

* Dans son Bloc-notes du 1er février 1959, consacré aux ballets roses, François Mauriac écrivait : La question, pour chaque être humain, quel qu’il soit, c’est de maîtriser dans sa vie apparente, mais aussi, mais surtout au dedans de lui, cette convoitise dont l’objet, après tout, importe peu. Ce qui compte, c’est de n’être pas dévoré (…).

D’où vient cette exigence, cette folie qui rompt toutes les convenances, qui fait bon marché de toutes les dignités, qui consent à courir tous les risques, à affronter toutes les hontes (…) ? (…). La plupart n’ont pas les moyens matériels ou l’audace de réaliser ce qu’ils imaginent. Heureusement pour eux ! Les ballets dont ils s’enchantent se déroulent sur un écran invisible (…).

L’important est de considérer cette pente en chacun de nous qu’il s’agit de remonter et non de descendre. Gardons-nous de mériter d’avoir pour devise à la fin de notre vie : « Jusqu’où ne descendrai-je pas ? »

Nous autres Français sommes navrés que Polanski se soit mis à l’école de Gide plutôt qu’à celle de Mauriac ; naguère nous déplorions que Bertrand Cantat ait choisi le destin Julien Sorel. Nous continuons d’écouter l’un, nous continuerons de regarder l’autre.

Un jour pourtant, couleur d’orange, un jour de feuillages au front, le monde abjurera le credo pervers, il aura fini de réciter le bréviaire de l’Imitation du juif-imaginaire, il n’égrènera plus les noms slaves des camps de la Mort au travail comme les grains d’un chapelet. La Croix régénérée grâce au Croissant, aincy qu’il y a neuf siècles, substituera au perpétuel Samedi Saint un perpétuel Dimanche de Pâques, accomplissement de la Rédemption & manifestation de la Providence. Les Peuples se réuniront sous le Manteau bleu de la Vierge et il se formera une Société libre, égale et fraternelle où l’on attendra de Polanski un repentir sincère avant de lui accorder le pardon chrétien.

 



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2 Commentaires

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  • Qui a écrit ce torchon ? C’est illisible. Entre citations, références, tournures littéraires à deux balles, impossible de suivre une trame. Il y a un raisonnement ? A la base pourtant, je ne suis pas fermé sur le sujet, mais là c’est au dessus de mes forces. Allez, salut !


  • #135382

    A titre informatif

    Il est utile de connaître l’ origine de certains mots ...... et qui les a créer !

    * Multiculturalisme : ... mot inventé par un juif asckenase américain d’ origine allemand du nom d’ Horace Kellen, qui a passé sa vie à promouvoir le brassage des peuples .

    * Melting-pot : ... ce terme forgé en 1908 par un juif anglais, Israel Zangwill, auteur d’une pièce de théâtre vantant les mérites de la fusion des peuples sur le sol américain. Israel Zangwill est l’ un des principaux fondateur du Sionisme avec Théodor Herzl .