Egalité et Réconciliation
https://www.egaliteetreconciliation.fr/
 

Le prof de droit et le critique d’art

Le prof de droit pense le monde à travers des catégories.

De la pensée juridique il dira de lui même qu’il existe le droit naturaliste et le droit positiviste.

Le premier est comme Antigone*. Il cherche à savoir ce qui est juste et qui, parce que juste, devient juridique. Il peut chercher cette justice, qui est une vérité antérieure à l’homme, dans la volonté de Dieu, la nature de l’homme ou bien encore, dans la chose même sur laquelle s’applique le droit. Sa figure de proue est le juge qui tente depuis au moins Hammourabi de montrer quelle est la justice dans un cas donné. Il lie le devoir être à l’être préexistant.

Le positiviste est comme Créon* et pense que le droit est juste parce qu’il est juridique. Ce qui importe, c’est le processus d’adoption de la norme et que celui-ci soit conforme à une norme supérieure, dont le seul but est de déterminer le processus d’adoption.

Il se conforme à des raisonnements de conformité d’une norme à une norme supérieure, jusqu’à la constitution qui est une auto-légitimation du pouvoir. Hans Kelsen expliquait que la norme fondamentale, en bout de course, c’est le pouvoir, et non le bien. La figure de proue de cette démarche est le législateur, qui ne cherche pas une vérité, mais à mettre en pratique ses idées. Il sépare le devoir être de l’être pour ne faire du premier que l’expression de sa volonté.

Il est quelque part comme un artiste. Il est amusant de voir que le mot art, en français vient du latin ars, artis, qui signifie technique et que le mot technique vient du grec ancien ?????(technè) qui signifie art. Il y aurait comme un jeu de miroir sémantique qui montrerait que l’art, c’est avant toute chose une technique, un savoir faire, qui après peut être le support de n’importe quelle idée. Le positiviste réagit de la même façon, il crée du droit suivant une technique, quel que soit son contenu. Ce qui importe c’est la conformité du processus d’adoption et de la norme crée à la norme supérieure.

Un prof de droit qui serait naturaliste chercherait une vérité, valable en tout temps et tout lieu, comme un mathématicien ou un physicien, cherchant à travers le monde sensible l’explication la plus complète. C’est un scientifique qui cherche ce qui ne dépendrait pas de la seule volonté de l’homme, mais lui serait préexistant, comme la nature.

Un prof de droit qui serait positiviste observerait une pure création humaine, fruit d’une volonté particulière et examinerait sa conformité aux canons précédemment déterminés par celui qui vient de créer cette norme. En somme, le prof de droit est un peu comme un critique d’art qui évalue une œuvre suivant des critères purement culturels et relatifs. Le caractère moral ne compte pas.

L’immense majorité des profs de droit en France est positiviste. Ce sont des critiques d’art examinant les créations de l’État, leur employeur, puisqu’ils sont fonctionnaires, pour toujours finir par dire que l’œuvre est formidable, comme le ferait un critique d’art salarié de l’artiste qu’il critique.

Le positivisme est une démarche qui aboutit systématiquement à une acceptation totale de l’État et éloigne l’homme de l’idée de justice. D’un côté l’État présente au peuple un ministère de la justice, de manière à le rassurer quant à son souci de justice et à lui signifier que l’État s’en occupe. Mais de l’autre côté, l’État, à travers l’université, enseigne bien aux futurs juristes que seule la norme compte.

Il n’y a donc plus que des cadres qui ne se préoccupent plus de justice, de bons petits soldats toujours prêts à obéir à l’État. L’université leur enseigne de moins en moins l’histoire du droit et de plus en plus tard le droit comparé, qui sont les deux moyens de comprendre, à travers le temps et l’histoire, que le droit comme simple système de normes n’est que la manifestation d’une opinion et que celle contemporaine a oublié toute transcendance, puisque l’université en France enseigne de moins en moins la philosophie du droit.  

*Il est ici fait référence à la version de Sophocle, pas à celle d’Anouilh.

 
 



Article ancien.
Les commentaires sont désactivés



Alerter

15 Commentaires

AVERTISSEMENT !

Eu égard au climat délétère actuel, nous ne validerons plus aucun commentaire ne respectant pas de manière stricte la charte E&R :

- Aucun message à caractère raciste ou contrevenant à la loi
- Aucun appel à la violence ou à la haine, ni d'insultes
- Commentaire rédigé en bon français et sans fautes d'orthographe

Quoi qu'il advienne, les modérateurs n'auront en aucune manière à justifier leurs décisions.

Tous les commentaires appartiennent à leurs auteurs respectifs et ne sauraient engager la responsabilité de l'association Egalité & Réconciliation ou ses représentants.

  • #23582

    Très bon article, mais un tout petit bémol.

    Je ne suis pas d’accord avec la phrase suivante : "Le positivisme est une démarche qui aboutit systématiquement à une acceptation totale de l’État" (en revanche, bien d’accord sur l’éloignement de la justice de l’homme).

    Il est vrai que le postivisme juridique d’un Hans KELSEN conduit systématiquement à identifier le droit au droit produit par l’État, seul détenteur du "Sollen" juridique et de la Grundnorm (concept ô combien flou), et à refuser tout juridicité venant d’ailleurs (sauf de l’ordre juridique international, mais c’est un autre débat).

    En réalité il ne s’agit là que d’un postivisme parmi d’autres, parce qu’il y a des postivistes qui vont encore plus loin : le droit serait, pour certains, réductible à un ordre de contrainte (c’est à dire à des injonctions accompagnées par un dispositif de pression par menace de sanction) et, dans cette perspective, on pourrait voir la manifestation du phénomène juridique aussi dans une organisation criminelle (telles que les mafias), etc. Et, pour ces juspositives (dont il faut dire qu’ils sont les plus conséquents, les plus "extrêmes", si j’ose écrire), finalement l’État s’impose seulement parce qu’il est le détenteur du dispositif de pression par menace de sanction le plus abouti et le plus important. Donc, justement, il y a des juspositivistes qui démystifient la figue de l’Etat, et confère ainsi un "brevet de juridicité" à d’autres "ordres juridiques". Finalement, tout se réduit à une "jungle" dans lequel c’est le plus fort qui fait la loi. Force ne fait pas droit, disait pourtant Rousseau....

    Je vous invite vraiment à lire l’ouvrage suivant : Lucien françois,Le cap de tempête. Essai de microscopie du droit, Bruylant-L.G.D.J. (à partir du chapitre 8).

    J’aimerai beaucoup discuter de ces sujets là, je trouve que ces questions sont tellement importantes qu’elles ne doivent pas être rapatriées dans le seul giron de la philosophie du droit. Bien au contraire.

    à bientôt.

     

    • #23773
      le 15/06/2011 par Enguerrand Dubh
      Le prof de droit et le critique d’art

      Bonjour Monsieur.

      Je jetterai un œil à l’ouvrage que vous conseillez et vous en remercie.

      Peut-être n’ai je pas été assez explicite dans ce texte et je comprend votre objection. Je souhaitais essentiellement parler du positivisme tel qu’il est enseigné en faculté de droit en France. Et je crois que celui-ci est surtout normativiste, sur un modèle kelsenien. Les cours de théorie du droit (dispensés le plus tard possible et de la manière la plus limitée possible, mais cela se comprend vu leur subversivité) tel qu’ils sont dispensés, au mieux démystifient la mascarade démocratique dans le processus législatif (à travers les explications de Chaïm Perelman), mais ne vont pas à ma connaissance jusqu’à contester le monopole étatique d’édiction de la norme.

      Cela dit, il doit bien se trouver des auteurs dans ce sens, mais je n’ai pas l’impression que l’université française privilégie cette voix.

      A bientôt


  • #23910
    le 15/06/2011 par Bahran NONAMETV
    Le prof de droit et le critique d’art

    Bonsoir, je dois avoué qu’après lectures de votre article, je n’ai pu que me remémorer que les cours de mon professeur de droit suintaient le positivisme, et là ou je trouve votre article fait preuve d’une synthèse assez extra ordinaire, c’est dans vos conclusion, effectivement, au bout de la pyramide des normes Kelsen ne conçoit que l’Etat, L’Etat EST le droit, le droit n’est pas synonyme de justice et le fait que l’Etat est le seul a pouvoir contraindre par la force le non respect de normes qu’il EST ; de plus ; le seul a pouvoir énoncer, ne peut que nous inviter a ouvrir des débats philosophique et Ethique sur la notion de Droit. Bahran Animateur de NONAME TV

     

    • #24008

      Je pensais naïvement que dans une démocratie ce n’était pas l’État mais le Législateur qui proposait et votait les lois. Certes l’État fait aussi des propositions de lois mais in fine c’est l’Assemblée Nationale élue qui les acceptent ou les rejettent. Ensuite nous avons plus à faire à un programme de parti politique au pouvoir qu’à autre chose lorsqu’une majorité à l’Assemblée vote systématiquement les lois proposées par le gouvernement...


    • #24039
      le 16/06/2011 par Enguerrand Dubh
      Le prof de droit et le critique d’art

      à OV

      Bonjour Monsieur,

      vous avez certes raison lorsque vous dites que c’est le législateur qui vote la loi. Mais, l’essentiel des lois émane du gouvernement en France. Ce sont les projets de lois (par opposition aux simple propositions de loi émanant des parlementaires). Le phénomène majoritaire, qui fait que la majorité parlementaire, facilité par la tendance bipartisane et renforcé par la discipline de parti (ou la procédure de l’article 49-3 de la constitution), fait que le parlement est essentiellement une chambre d’enregistrement en France.

      Ici, nous parlons de l’assemblée et du gouvernement, qui ne sont que des organes de l’Etat.

      Si vous vous intéressez au droit administratif, vous découvrirez avec un certain étonnement, que les lois votées par le parlement ont au final peu d’importance. Ce qui compte, c’est la jurisprudence, soit un processus qui n’a rien de démocratique. Il faut voir aussi que la question de l’interprétation du sens des mots de la loi (cf Chaïm Perelman) réduit considérablement le rôle du Parlement.

      A bientôt.


    • #24101

      Bonjour à tous (à O.V.),

      Je suis d’accord avec votre remarque selon laquelle on assiste aujourd’hui à l’établissement d’une « particratie ». Selon certains, particratie= démocratie (Voy. KELSEN, La démocratie, sa nature, sa valeur), pour d’autres, particratie= brigands (Voy. Rousseau, Du contrat social). Je pense toutefois, très rapidement, (et en cela peut-être que je prolongerai Enguerrand Dubh), que prendre en compte le seul échelon national pour tenter de faire un constat sur la question de savoir où réside le pouvoir est, de nos jours en tout cas, un leurre. Ceci est valable pour tout les États européens. Principalement deux éléments, à mon sens, expliquent ce phénomène : d’une part, il ne faut pas perdre de vue que l’Union européenne est l’auteur de plus de la moitié de nos législations (règlements et directives) et développe, par voie prétorienne (sa Cour de Justice), de nombreux principes qui mettent manifestement à mal la souveraineté des États (primauté du droit de l’Union, Responsabilité extra-contractuelle des États membres pour violation du droit de l’Union, une quasi reconnaissance d’effet direct horizontal des directives - ce qui est clairement une atteinte et au droit des États et au droit de l’Union lui-même, etc...) ; d’autre part, comme le souligne Enguerrand Dubh, il faut aussi tenir compte du fait que le juge (ou toute autre instance appelée à appliquer la norme) dispose d’une marge de manœuvre énorme qui lui permet, par de multiples contorsions, de détourner les termes de la loi, le cas-échéant, de faire une interprétation contra legem (à condition de ne pas le dire...). Dans cette perspective, à supposer que la loi soit la manifestation par excellence de la volonté du Peuple – quod non –, encore faut-il qu’elle puisse ne pas contrarier le droit « supranational » européen (ou d’autres conventions) et être appliquée à la lettre par les instances chargées à cet effet...


  • #23954
    le 16/06/2011 par benthu
    Le prof de droit et le critique d’art

    Je suis assez d’accord sur l’ensemble du papier pour avoir fait un peu de philosophie du droit. En revanche la conclusion qui voudrait que le positivisme aboutisse à la "robotisation" des hommes me dérange. Le positivisme est une méthode d’analyse qui exclue tout jugement moral afin de ne pas biaiser la vérité par de l’idéologie. Mais tout homme y compris les positivistes les plus convaincus gardent des valeurs. Un positiviste a donc une réflexion en deux phases : analyse sans jugement de valeur puis une confrontation du résultat de son analyse avec ses valeurs. Cela évite de faire des analyses à côté de la plaque... Par contre je vous accorde que c’est dure d’avoir la foi quand on est positiviste mais pas de croire à des mythes comme la nation ou la démocratie.


  • #24002
    le 16/06/2011 par Brath-z
    Le prof de droit et le critique d’art

    Article très intéressant, mais qui pose problème. J’ai cru comprendre à sa lecture qu’E&R ne faisait pas qu’une critique du droit positiviste (ce qui est légitime) mais lui préférait les fondements philosophiques du droit naturaliste. Or, est-il pertinent de défendre de tels préceptes dans une société qui est déjà pourrie par la déresponsabilisation ?
    La démarche est identique entre le sociologue ou l’historien qui croit à la scientificité de sa discipline (je milite activement pour que les "sciences humaines et sociales" soient rebaptisées "disciplines humaines et sociales"), le juge ou le législateur qui prétend faire du droit une traduction d’une justice intemporelle et immutable, et "l’expert" qui débarque sur le plateau de télévision et/ou conseille le responsable publique en expliquant qu’il n’y a "qu’une seule politique possible". Il s’agit toujours de se défausser de son choix sur autre chose, pour ne pas l’assumer. D’un point de vue plus anthropologique, cette tendance se traduit à travers les comportements quotidiens des individus de nos sociétés libérales. Un exemple (tiré du Premier Sexe, d’Éric Zemmour, dans un des rares passages qui ne pompe pas Sociologie du dragueur ou Misère du désir) : l’homme qui quitte sa femme pour une jeunette après 20 ans de mariage ne va plus assumer son acte comme le faisait le goujat du début du siècle mais va prétendre que "c’est l’amour, vous ne pouvez pas comprendre".
    Pour revenir plus précisément au droit, le droit positiviste est en effet une pure construction humaine. C’est pourquoi on peut le contester, l’amender, le modifier. Même si aujourd’hui les positivistes intègrent la défausse déresponsabilisante, le droit positif offre toujours cette possibilité, parce qu’intrinsèquement, il n’a de légitimité que circonstancielles et par l’usage. Bien sûr, on peut toujours rêver d’un monde où la justice règne. Mais invariablement se pose la question : la justice de qui ? Et rendue par qui ? La réponse reste la même : l’autorité publique, seule légitime aux yeux du grand nombre pour ce faire.
    Alors, que faire ? Je n’ai pas de modèle clé en main à proposer. Mais je pense que le rappel incessant de sa nature intrinsèque (volonté et choix de l’autorité publique) qui seule légitime à la fois son application et sa contestation, permettrait de faire du droit positif une norme sociale acceptable. Cela n’empêche nullement de poser des principes dont le droit serait la traduction concrète, mais redonne à la volonté sa place.


  • #24094
    le 16/06/2011 par Philippe le Bel
    Le prof de droit et le critique d’art

    En résumé tu décrit et commente deux courants :

    Une justice soucieuse de l’ordre avant tout qui veut sauvegarder la société : utile à ceux qui détiennent le pouvoir en somme. C’est ce que je comprends du courant positiviste dans ton texte. Cette justice n’a pas d’autre but que de sauvegarder l’ordre dans l’Etat. Elle fait mine de vouloir aider ou punir avec bienfaisance, mais sa volonté d’ignorer la nature divine de l’homme lui fait rendre des jugements ne visant au mieux qu’à faire s’éveiller la morale chez l’inculpé.

    La justice du droit naturel, se préoccupant de la faute de l’incriminé et son malaise. sa coupure avec le divin. Elle est une justice qui vise à aider l’humanité de se sortir de l’esclavage de la bestialité. Ses juges sont des êtres éclairés, avec du coeur, de la sagesse et des connaissances profondes de la nature humaine.

    intéressant, mais franchement je trouve ce texte un peu difficile à lire... du coup ce que tu veut dire n’est pas très claire !


  • #24511
    le 17/06/2011 par Chabada
    Le prof de droit et le critique d’art

    Bonsoir, il me semble beaucoup moins dangereux que les profs de droit soient positivistes (au sens où vous l’entendez) plutôt que naturalistes.
    Quelle légitimité auraient-ils pour prétendre à la définition de ce qui est juste ?
    Ils ne sont pas philosophes, ce sont des techniciens et ils ne sont pas élus du peuple non plus.
    La présentation des normes telles qu’elles sont, c’est tout ce qu’on leur demande, il me semble.

     

    • #24563
      le 18/06/2011 par Enguerrand Dubh
      Le prof de droit et le critique d’art

      Bonjour,

      je comprend la remarque. Mais le positivisme (ne tout cas, c’est ce que je tente de montrer) tel qu’il est enseigné, ou plutôt instillé dans les cours de droit, tend à une légitimation systématique de l’Etat. C’est la logique de collabo, toujours d’accord avec le pouvoir en place.

      Pour ce qui est de la légitimité démocratique, il est assez facile de montrer que la classe politique élue n’est pas représentative des Français.

      Le vrai problème, et ce sera peut-être l’objet d’un texte que je proposerai, le naturalisme conduit à une conception aristocratique du pouvoir (au sens étymologique, le pouvoir des meilleurs, ici, des plus érudits). On peut ne pas être d’accord.

      Mais le positivisme lui, ne peut se justifier que par le caractère démocratique. Or, l’Etat positiviste dans lequel nous sommes, n’est pas une démocratie dans son processus normatif. Un Parlement qui ne représente pas les Français, vote des lois dont ce n’est pas lui qui donne le sens, mais le juge. J’incite réellement à lire Chaïm Perelman qui explique très bien cela.

      La question est celle de la légitimité du pouvoir. Celle du naturalisme vient de l’érudition. Celle du positivisme vient de la démocratie. Que ce passe-t-il quand on vit dans un Etat positiviste qui n’est pas démocratique ?

      A bientôt


    • #24567
      le 18/06/2011 par Enguerrand Dubh
      Le prof de droit et le critique d’art

      P.S. : En France, et c’est une exception, la philosophie du droit est une matière très marginale. Dans la plupart des pays (et j’ai pu rencontrer beaucoup d’étudiants étrangers), l’enseignement en faculté de droit commence par la philosophie, et cette matière est obligatoire pendant trois ans.

      Et il ne faut pas être naïf, le juge n’est pas la "bouche de la loi" chère à Montesquieu et le prof de droit ne se contente pas de présenter la loi. Ce n’est même pas vraiment son rôle. Il enseigne avant tou le raisonnement juridique. Et quand il enseigne la loi, il y a toujours un commentaire, qui en bon positiviste finit toujours par être un éloge de la loi en question et de l’Etat en général.


  • #24677
    le 18/06/2011 par Terence
    Le prof de droit et le critique d’art

    @Enguerrand,

    Il y a un écueil dans votre thèse - si c’est votre thèse - de l’aveuglement du positiviste - enfin il me semble ; il se peut que la norme fondamentale intègre une idée de justice et une dimension de droit naturel (Grotius, Puffendorf par exemple) ; et les droits de l’Homme, ne sont-ils pas, d’une certaine manière, que la philosophie du Christ passée au filtre laïque - également chrétien - et républicain ?

    Le système positiviste est certes fermé sur lui-même, mais toute la question demeure de savoir si ce cycle juridique positif est mû ou non par une juste règle.

    A ce jour, notre droit positif intègre également le droit de résistance à l’oppression, soit le droit,positif, de remettre en cause cette règle suprême qui rendrait possible la violation - par un gouvernement - des "droits imprescriptibles de l’Homme".

    A qui obéit Antigone ? A la loi de Dieu, à une loi qui n’est pas la loi des hommes et qui leurs est, nous dit-elle, supérieure. La loi du ciel, pour celle-ci, prime celle de la Cité - pas très Chrétien tout cela.

    Mais la loi qu’applique Créon est-elle juste ou injuste ? Est-elle injuste pour la raison qu’elle ne vient pas du Ciel.

    Notre Constitution faisant état d’une conception de l’homme et des libertés issue de la doctrine humaniste (un christianisme laïcisé ), nous ne sommes à mon sens ni dans la situation de Créon ni dans celle d’Antigone.

    Notre "modernité" politique, occidentale et française, semble avoir trouvé une issue à cet antique drame tout à fait Cornélien, non ?

    Et si Créon avait, en France - selon la loi française - et en 2011, raison ?

     

    • #24710
      le 18/06/2011 par Enguerrand Dubh
      Le prof de droit et le critique d’art

      Bonjour Monsieur,

      au final en écrivant ce texte, je ne pensais pas qu’il ya aurait eu autant de réponses. Et je me réjouis qu’elle soit toutes aussi pertinentes.

      Vous évoquez un problème intéressant qui est celui des droits de l’homme qui font partie de l’ensemble plus vaste des droits subjectifs. Je proposerai à ce sujet un texte qui tentera de démontrer la nature intrinsèquement conflictogène des droits subjectifs, dont les droits de l’homme.

      Si je défend le naturalisme, ce n’est ni tout à fait celui d’Antigone, de nature religieuse, ni celui des droits de l’homme (qui par leur démarche, que ce soit chez Hobbes ou chez Locke, sont très compatibles avec le totalitarisme et l’entérinement de la spoliation des biens par une minorité. Je développerai ce point plus tard et renvoie, pour les plus impatients aux travaux de Michel Villey)

      Je défendrais plutôt un version du naturalisme que l’on trouve chez Villey, qui s’oppose totalement aux droits subjectifs, comme des positivistes d’ailleurs, tel que Kelsen et Duguit.

      Quant à l’intéressant droit de résistance que vous évoquez, aucun système juridique proclamant le reconnaître ne le met jamais en pratique. Ce serait ce qu’on appelle "se tirer une balle dans le pied". Et comme je disais dans ce texte, je crois que le droit, dans sa conception positiviste normativiste, est avant tout une démarche de justification du pouvoir.

      Si d’ailleurs je critique le positivisme contemporain, c’est plus à cause de la nature oligarchique du processus de création des normes, ce que j’appellerais l’oligonomie. J’invite d’ailleurs chacun à se renseigner sur le fonctionnement du droit administratif en France, qui n’a rien de démocratique quant à la création des normes, et à se pencher sur l’oeuvre de Chaïm Perelman, sur la question du rôle du juge dans la création réelle de la norme (qui n’est donc pas du ressort du parlement). Je serais partisan soit d’un naturalisme avec une vraie démarche aristocratique (au sens étymologique) soit d’un véritable positivisme, se justifiant par le caractère démocratique de la création de la norme. Et ce que je critique, c’est un positivisme normativiste qui n’a pas le garde fou de la morale, qui en plus, est entièrement oligarchique ou oligonomique.

      A bientôt


    • #24783

      Bonsoir,

      Je trouve le débat sur le droit de résistance à l’oppression très fécond. On constate effectivement que certaines constitutions proclament un droit à la résistance. Sur cette ligne, je suis parfaitement en accord avec Enguerrand Dubh. Si on se penche sérieusement sur la question, et qu’on évite de tomber dans la confusion (entretenue sciemment par l’ordre juridique le consacrant) entre règles effectives et règles pensées, il appert que deux éléments les déconstruisent. Premièrement, parmi les constitutions qui proclament ce droit, il en est qui ne le font que dans une optique proprement conservatrice du système juridique actuel : ainsi en est-il de la loi fondamentale allemande, selon laquelle tous les Allemands ont droit de résister, à défaut d’autres recours, à quiconque entreprendrait de renverser le régime constitutionnel ; il s’agit clairement là de susciter une insurrection proprement conservatrice si un coup d’État se produisait. Plus téméraire est la Constitution française de 1793 selon laquelle « Quand le gouvernement viole les droits du Peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs". Si on veut traiter sérieusement cette question il faut dissiper toute confusion : par « droit », il faudrait, brièvement, entendre les règles effectives, mais il est une autre signification qui lui est accolée, ce sont les règles pensées, idéales, comme déposées dans la conscience de l’Homme.Il faut donc prendre le soin de « nettoyer la situation verbale », comme disait Valéry. Dans cette perspective, on se rend compte que de tels textes, et surtout le parti qu’on en tire, jouent sur la confusion entre les deux sens du droit qu’on peut rencontrer. Ce droit de s’insurger qui paraît contenu paradoxalement dans le droit « effectif », solennellement consacré par des textes officiels, n’est en réalité que droit effectif « postiche », du droit imaginaire déguisé en droit effectif. Ces prétendus droits de résister, de s’opposer même par la force, sont totalement dépourvus de l’effectivité. D’ailleurs, il est piquant de constater que si l’insurrection aboutit, le régime nouveau se passe fort bien d’une permission qui lui aurait été accordée par le régime antérieur. Et si l’insurrection échoue, il ne faut pas s’attendre à ce que l’ordre qui lui a résisté reconnaisse qu’elle était dans son droit quand elle a fusillé ses représentants pour le renverser...