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Les vrais enjeux de la fausse crise entre la Turquie et les États-Unis

Bataille d’ego, crise diplomatique, guerre économique ? Les formules ne manquent pas pour expliquer la crise que traverse depuis une semaine la relation Turquie/États-Unis. Mais si Trump met autant la pression à Erdogan, c’est pour le contraindre à modifier ses choix géopolitiques. Au risque de voir la Turquie quitter l’OTAN ? Éléments de réponse.

 

Le torchon brûle-t-il vraiment entre Ankara et Washington ? La question semble paradoxale, tant les médias se sont empressés de parler de « crise » entre les États-Unis et la Turquie depuis que Donald Trump aurait déclaré une nouvelle guerre commerciale avec son allié turc le 10 août dernier.

En annonçant que les taxes douanières sur l’acier et l’aluminium truc allaient prochainement doubler, le président américain aurait déclenché la colère d’Ankara. Mais quel est le but de cette nouvelle manœuvre du businessman-Président ?

En aucun cas, la comparaison avec ses agissements contre l’UE et la Chine n’est pertinente, notamment parce que la balance commerciale entre la Turquie et les États-Unis est favorable à ces derniers. Nous ne sommes donc pas dans une nouvelle guerre économique, mais dans une phase de pression qu’applique Washington sur Ankara. Constatant que la monnaie turque chute depuis de nombreuses années face au dollar, Donald Trump a souhaité utiliser les marchés pour contraindre Erdogan. En annonçant une série de sanctions contre le marché turc – qui rappelons-le aurait un impact très faible sur les exportations turques –, le Président des États-Unis a fait vaciller la livre turque qui a perdu en une journée près de 25 % de sa valeur face au dollar. Pourquoi ?

La raison, faussement annoncée par ces deux personnalités éruptives et en permanence relayée par les rédactions occidentales, serait les cas d’Andrew Brunson et de Fethullah Gülen. En effet, Washington réclame à Ankara la libération immédiate d’un pasteur néo-évangélique, de la même église que Mike Pompeo, actuel Secrétaire d’État. Andrew Brunson a été placé à résidence après un an et demi d’incarcération dans les geôles turques au motif qu’il aurait été un espion impliqué dans le putsch raté de juillet 2016. Si Trump veut libérer « ce grand chrétien », Erdogan lui, ne cesse de réclamer à l’administration américaine, et ce depuis des années, l’extradition de son plus grand adversaire, Fethullah Gülen, un imam milliardaire, un temps proche de l’actuel président turc, qui vit depuis près de 20 ans en Pennsylvanie.

Mais si Trump a mis ses menaces à exécution en perturbant ainsi la finance, puis par la réaction aidée des marchés, l’économie turque, si le Président de la plus puissante armée du monde a mis ainsi la pression sur Ankara, ce n’est pas pour l’improbable échange d’un pasteur contre un imam. Cette stratégie s’explique par la géopolitique actuelle de la Turquie et de ses choix.

Sur un plan local tout d’abord, la Turquie d’Erdogan a un ennemi, les Kurdes. Impliqués directement dans le conflit syrien, Ankara et Washington se retrouvent face à face dans le nord-ouest de la Syrie. Le premier veut éradiquer les factions kurdes comme il l’a fait à Afrine, alors que le second ne cesse de leur fournir des armes dans le but très philanthropique de protéger son accès aux immenses champs pétroliers de la région.

De plus, sur la scène plus politique, l’entente cordiale entre Turquie, la Russie et l’Iran représente une réelle menace pour les intérêts américains en Syrie, mais aussi dans toute la région. Une région que rêve d’ailleurs de dominer Recep Tayyip Erdogan. Multipliant les déclarations de politiques régionales, notamment en faveur de la Palestine, l’homme d’État turc souhaite accroître son pouvoir dans le monde sunnite, notamment face à l’Arabie saoudite en déliquescence programmée et face à Israël.

Mais ces deux pays sont les plus proches alliés de Trump dans la région et Washington ne peut voir d’un bon œil la puissance régionale turque menacer ses intérêts. Il est amusant de noter par ailleurs que la première capitale à apporter son soutien à Ankara n’est autre qu’un adversaire direct de Riyad : en effet, Doha investit 15 milliards de dollars pour redresser autant que faire se peut la monnaie turque.

Outre la Syrie et le Moyen-Orient, Erdogan ne cesse de poser des choix en contraction avec les intérêts de la puissance américaine sur la scène internationale.

Ainsi, depuis près d’un an, une forte relation s’est mise en place entre Caracas et Ankara. En conflit ouvert avec les États-Unis, le Venezuela en crise a trouvé en la Turquie un allié de poids. Si le 18 juillet dernier, le Venezuela annonçait que son or serait placé non pas dans les banques suisses, mais turques, il faut aussi relever que des partenariats pétrochimiques ont été annoncés entre ces deux pays, bravant l’embargo américain destiné à mettre à genoux le président Maduro.

Erdogan a aussi déclaré publiquement, avant de se rendre à la conférence annuelle des BRICS en tant qu’invité d’honneur, qu’il ne se soumettrait pas aux diktats américains et que son pays continuerait à commercer avec l’Iran.

Ces nombreux « pieds de nez » à l’administration américaine pourraient expliquer la pression qu’exerce Trump sur Erdogan. Mais un autre élément justifie la politique américaine du moment à l’égard de la Turquie : l’achat des missiles de défense antiaérienne russes S-400. Outre l’acquisition d’une telle technologie – qui s’opérerait non pas en dollars, mais en roubles, le déploiement de ce système antimissile serait incompatible avec la défense intégrée de l’alliance. De là à imaginer que la Turquie sorte de l’OTAN ou en soit exclue ? À court terme, cette idée est inconcevable, tant les deux pays ont besoin l’un de l’autre : s’il existe un accord de défense mutuelle entre Washington et Ankara, ajoutons aussi que les États-Unis disposent de près d’une centaine d’ogives nucléaires dans la base aérienne d’Incirlik (sud de la Turquie), base support des armées de l’OTAN pour les opérations sur les frontières sud de l’Alliance.

Erdogan a toujours choisi de ne pas choisir entre le monde unipolaire et multipolaire, considérant que l’équilibre politique entre les États-Unis et les grandes puissances, Chine en tête, était le seul moyen pour la Turquie de conserver sa souveraineté et son indépendance. Mais depuis quelques jours, Trump lui demande justement de choisir, principalement sur le terrain syrien et sur les missiles russes.

Pour autant, cette crise n’est d’envergure que parce qu’elle apparaît comme multiple. La bataille simulée des ego et la fausse crise diplomatique dissimulées dernière une guerre monétaire qui n’est qu’un moyen de pression, se cache en réalité un élément bien plus important pour l’avenir des relations internationales : les alliances des puissances. Mais si Rome ne s’est pas faite en un jour, la puissance américaine ne va pas décliner du jour au lendemain.

Voir aussi, sur E&R :

La Turquie dans le Grand Jeu,
lire sur Kontre Kulture

 



Article ancien.
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10 Commentaires

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  • Erdogan est une escroquerie, très proche de la nébuleuse des FM (frères musulmans ou... Franc-maçon), c’est aussi pour cela qu’il reçoit l’aide du Qatar, cet état dont il ne faut pas oublier qu’il a participé à la destruction de la Lybie et de la Syrie et qui est lui aussi favorable aux FM. L’engagement pour la Palestine ne vaut rien tant qu’il reste à l’état de parole, Israël dort sur ses deux oreilles. Pour ceux qui ont la mémoire courte : rappelez vous du pseudo-engagement d’erdogan en faveur des Ouïgours, de la poudre de perlinpinpin puisque quelques mois plus tard il pliera devant la Chine. Voilà ce que vaut Erdogan pour les naïfs qui gobent encore ses discours.

     

    • Justement il fait de la politique pour les intérêts de son pays, il n’est pas là pour vous satisfaire...


    • Tarik, j’ai failli être noyé dans votre tsunami d’idioties. Du coup, je ne sais pas par où commencer tellement il y a d’âneries dans votre (fort heureusement) plutôt court commentaire.
      S’il est exact que le Qatar a été parmi les initiateurs de la destruction de la Lybie et de la Syrie, n’avez vous pas remarqué que ce pays était, depuis environ 2 ans, diabolisé par les larbins les plus assidus du Sionisme dans la région (Egypte, Arabie Saoudite, Emirats...).Si vous compreniez les fondamentaux de la geopolitique vous vous seriez demandé pourquoi et vous auriez trouvé la réponse : parce que ce pays ne voulait plus jouer le jeu, du jour ou ils ont montré qu’ils ne suivraient pas leur maître pour détruire l’Iran et en rééquilibrant les alliances ils se sont retrouvés sous embargo.
      La Turquie les a aidé à tenir face à cet embargo et, aujourd’hui ils renvoient l’ascenseur. Ses histoires de "frères musulmans" sont grandement secondaires dans ce qui se passent dans la région, c’est très basiquement une histoire de ceux qui demandent à vivre comme des larbins et qui s’y complaisent (Egypte de Sissi, Arabie Saoudite, Emirats...) contre ceux qui ne veulent plus (ou qui veulent moins) d’ingérence Atlanto-Sioniste dans leur région. Pour l’Egypte, j’ai bien précisé "de Sissi" car c’est un peuple très digne et plutôt souverainiste mais le fait qu’ils soient voisins immédiats d’Israel les privent de tout libre arbitre et le fait qu’ils aient un leader larbin est juste un choix pragmatique du peuple Egyptien pour s’éviter un "scénario Lybien" comme le disait Donald Trump, en cela l’allégeance de l’Egypte n’est pas un choix volontaire mais forcé par le besoin d’une certaine stabilité interne et par des chèques Saoudiens non négligeables.
      Ces balivernes sur les "frères" ceci cela c’est juste pour réduire le débat et les conflits à de faux motifs confessionnels cher Tarik. Bonne journée à vous


    • Je ne suis pas prêt d’oublier non plus l’avion russe abattu, le passage de nombreux djihadistes par la Turquie et le transit du pétrole de ISIS via la Turquie.


    • @Juju facile le "c’est pas moi c’est l’autre"
      Déjà la plus parts des "terroristes" ( je préfère le mot mercenaires ) ont atterri en Syrie via l’Irak qui est sous domination américaine.
      Ensuite ceux que vous appelez terroristes qui sont ficher S ont juste pris l’avion depuis la France sans aucune difficulté. Les mecs du Bataclan ont fait plusieurs fois France Belgique sans être intercepté, inquiéter .... Faudrait déjà qu’on balaie devant chez nous je crois.


    • #2026841

      Effectivement il faut arrêter avec le "c est lui c est pas moi" et constater que tout le monde a sa part de responsabilité, et surtout lorsqu on voit ce que coûte aujourd hui un affront aux USA (Livre turque) on comprend qu on ne peut pas toujours faire ce que l on veut...l important étant de rester dans le "jeux" donc si l on regarde la position de la Turquie à ce moment précis il leur fallait laisser passer ces mercenaires envoyés par l occident et les armes envoyées également par l occident car vous constaterez que des Turcs dans Daesh et autres ont les comptent sur les doigt d une main....si ce n est pas zero...aucun Turc ne s engage la dedans ce qui est déjà pas mal...bref....l important aussi C est de ne pas rester dans le passé et de voir ce qu il se passe aujourd hui...et aujourd hui personne ne peut contester qu Erdogan et la Turquie sont un rempart à l empire...dernière remarque concernant l avion Russe....il a été abbatu par un militaire crypto gulen sur ordre US pour casser les relations....le gouvernement turc n allait pas déclarer,avouer qu il n avait pas le contrôle de son armée et à donc assumé l acte...et Poutine sait très bien que ce sont les américains qui ont orchestré cela, tout comme le putsch..


  • Bonne synthèse.
    J’espère qu’elle sera encore enrichie par les commentaires de @uzfr.

     

    • Bonsoir JP, je découvre votre commentaire, je ne sais pas si vous aviez vu mon message avant. C’est vrai que quand un sujet traite de la Turquie ou, plus généralement, du proche-orient je viens réagir car je connais la région et je suis concerné au 1er degré puisque je suis un Turc ayant vécu en France avant de remigrer. Ce (long) passage en France a fait de moi un fervent Francophile, grand ami du vocabulaire et de la syntaxe.
      L’article est très complet et je ne vois pas trop quoi y ajouter, je pourrai relever d’autres points erronés de notre ami Tarik mais je ne veux pas avoir l’air d’aimer ramener ma fraise. Je vais le faire sur un dernier point qu’il rapporte, les Ouïghours :
      Tout d’abord, culturellement et linguistiquement parlant ce sont eux nos ancêtres, la langue Turque comme le peuple sont Asiatiques (région de Chine qui s’appelle le Xinjiang).ils sont environ 20 millions encore aujourd’hui à y vivre et phonétiquement la langue n’a quasiment pas changée. Maintenant sur le soutien de la Turquie aux Ouïghours qui était très fort et qui aujourd’hui a disparu, il s’explique donc principalement par cette relation de filiation et également par un alignement sur la politique US puisque, comme partout, ceux qui font des "révolutions" véritables ou sponsorisées trouvent leurs armes comme leur financement à l’étranger. Bien qu’il était de notoriété publique que les "révolutionnaires" Ouïghours étaient soutenus par les US pour faire obstacle aux "nouvelles routes de la soie", la Turquie était sensible à leur cause pour des raisons culturelles.
      L’alignement sur les US ayant cessé quand ils ont accéleré le "projet Oded Yinon", la Turquie devait, non pas lâcher les Ouïghours, sachant que sur 20 millions les indépendantistes "révolutionnaires" sont très minoritaires mais, par un rôle de médiateur avec la Chine, obtenir des concessions (liberté de culte et de pratique de leur langue) pour créer une cission au sein de la population Ouïghour. La Chine, en améliorant leur vie au quotidien grâce à la médiation Turque, obtenait une certaine paix des ménages, surtout qu’il était irréaliste d’obtenir plus d’autonomie à 20 millions de personnes dans un pays de 1,5 milliards d’habitants. Cette médiation permettait aussi à la Turquie de démontrer une certaine loyauté à la Chine dans sa tentative de rééquilibrer ses alliances. Sinon, je soutiens E&R en achetant des livres Kontre Kulture et en regardant les vidéos de Mr Soral mais je ne pense pas y avoir ma place.MerciJP


    • @uzfr
      Permettez moi de radoter :
      Vous possédez un trésor d’infos pertinentes pour contextualiser et ainsi comprendre ce qui se passe. Nous, qui n’avons pas ces infos, sommes souvent perplexes devant les décisions d’Erdogan. Et beaucoup préfèrent bâcler une explication simpliste qui confortera leur a priori.
      Vous devriez proposer à la rédac d’E&R de faire un papier.
      En tout cas, merci encore.


  • si l’economie Turque s effondre c’est 3 milions de migrants en Europe dont 1 milion juste en France