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22 novembre 1963 : Jean Daniel et Fidel Castro apprennent ensemble la mort de Kennedy

Le journaliste Jean Daniel, fondateur et éditorialiste du « Nouvel Observateur », est mort ce mercredi 19 février. Retour en 1963 : un mois après avoir été invité par J. F. Kennedy à la Maison-Blanche, Jean Daniel se rend à Cuba, et rencontre Fidel Castro. Dans son livre Le temps qui reste, il raconte ces quelques jours passés en compagnie du dirigeant cubain. Dans cet extrait, alors qu’ils déjeunent ensemble, ils apprennent, en direct, la mort du président américain.

[...]

Au début, Fidel m’a écouté – je veux dire a écouté Kennedy – avec un intérêt dévorant : frisant sa barbe, enfonçant et redressant son béret noir, ajustant sa vareuse de guérillero, jetant mille lumières pétillantes depuis les cavernes profondes de ses yeux.

Un moment, nous avons touché au mimodrame. Je jouais ce partenaire avec lequel il avait une envie aussi violente de s’empoigner que de discuter. Je devenais cet ennemi intime, ce Kennedy dont Khrouchtchev pourtant venait de lui dire que « c’était un capitaliste avec qui on pouvait parler ». Si pressé qu’il fût de me répondre, Castro s’imposa de me laisser aller jusqu’au bout en me faisant préciser souvent trois fois une expression, une attitude, une intention.

[...]

À la fin de cette nuit extraordinaire, Fidel m’a dit :

« Puisque vous allez revoir Kennedy, soyez un messager de paix. Je ne veux rien, je n’attends rien. Mais dans ce que vous m’avez rapporté il y a des éléments positifs. »

[...]

Arrivés à Varadero dans la nuit, nous nous retrouvâmes le lendemain matin sur la plage. Castro partit d’un grand éclat de rire. Puis il se mit à l’eau, nous invita à le suivre et, tout en nageant, dit à Valejo :

« Il faut que tu dises à Jean Daniel que je n’ai jamais autant parlé de paix qu’avec lui. C’est pour ça que j’ai ri en y pensant, parce que moi, en tant que révolutionnaire, les situations explosives, ça me plairait plutôt. Alors, il faut qu’il comprenne, que pour que j’en arrive là, c’est parce que, contrairement à ce que dit Kennedy , je ne souhaite pas un conflit mondial. »

Puis il s’écarta de nous pour nager furieusement au large.

 

Kennedy, assassiné à Dallas

Vers 13h30, ce 22 novembre 1963, nous déjeunons dans la salle de séjour qui donne sur la mer. Le repas est somptueux : un peu trop. Fidel a encore tant de choses à dire que la nécessité de la traduction l’exaspère. Il piaffe d’impatience pendant que Valejo, qui a pris le relais d’Arcocha, cherche ses phrases et il manifeste son soulagement quand il m’arrive de comprendre directement son espagnol. Soudain, la sonnerie d’un téléphone retentit. Un secrétaire en tenue de guérillero décroche puis annonce que le président de la République cubaine, Dorticos, veut parler d’urgence au Premier ministre. Fidel prend l’appareil et je l’entends dire : « Como ? Un atentado ? » Il s’adresse à nous pour dire que Kennedy vient d’être abattu à Dallas. Il reprend la conversation avec Dorticos ; j’entends : « Herido ? Muy gravemente ? »

Il revient s’asseoir à la table et répète trois fois : « Es una mala noticia ». (Voilà une mauvaise nouvelle.) Il reste silencieux, attendant un autre coup de téléphone qui arrive quelques instants après. On croit pouvoir lui annoncer que le président des États-Unis en réchappera. La réaction immédiate de Fidel : « Alors, il est réélu ». Il prononce cette phrase avec satisfaction. La veille, il m’a tenu certains propos étranges sans m’accorder l’autorisation de publier :

« Il faut que naisse aux États-Unis un homme capable de comprendre la réalité explosive de l’Amérique latine et de s’y adapter. Cet homme, ce pourrait être encore Kennedy. Il a encore toutes les chances de devenir, aux yeux de l’histoire, le plus grand président des États-Unis. Oui ! supérieur à Lincoln ! Moi, je le crois responsable du pire dans le passé mais je crois aussi qu’il a compris pas mal de choses et puis, en fin de compte, je suis persuadé qu’il faut souhaiter sa réélection. »

Nous nous levons de table pour nous installer près d’un grand poste de radio. Le commandant Valejo a capté l’émission en anglais de la NBC à Miami. Valejo traduit les nouvelles à Fidel. Blessure à la tête. Fuite de l’assassin. Meurtre d’un policier. Enfin l’annonce fatale : le président Kennedy est mort. Fidel se lève et dit : « Voilà, c’est la fin de votre mission de paix ». Il marche de long en large dans la salle en parlant tout haut, comme à lui- même : « Tout est changé. Kennedy était un ennemi auquel on s’était habitué. C’est une affaire grave, très grave ».

« Maintenant, reprend Fidel, il faut absolument qu’ils retrouvent l’assassin, sinon ils vont nous mettre le crime sur le dos. Mais, dites-moi, cela fait le quatrième président des États-Unis assassiné ! Sur combien ? Trente-cinq ? À Cuba, il n’y en a pas eu un seul. Vous savez, lorsque nous étions dans la Sierra, il y avait des compagnons qui voulaient tuer Batista. Ils croyaient qu’on pouvait en finir avec un régime en le décapitant. Moi, j’ai toujours été hostile à ces méthodes. D’abord par calcul politique : si on avait tué Batista, il aurait été remplacé par un militaire qui aurait fait payer aux révolutionnaires le “martyre” du dictateur. Mais aussi par tempérament : au fond, vous savez, ce genre d’assassinat me répugne. »

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