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Christine Sourgins : “L’art contemporain, c’est la dictature du quantitatif et de l’éphémère”

Entretien avec l’historienne de l’art Christine Sourgins sur la manière dont l’art contemporain a pris en otage le monde de la culture et ses adeptes.

 

Christine Sourgins, auteur des Mirages de l’art contemporain, s’est prêtée à l’exercice de l’entretien à la suite d’Aude De Kerros, il y a quelques semaines. Qu’est-ce que l’art contemporain ? Sur quels mécanismes repose-t-il ? En quoi peut-on dire qu’il a tué toute représentation de la peinture en France ?

 

Quels signes vous semblent montrer que la peinture a disparu en France ? Disparu d’où ?

- Il n’y a pas de grandes rétrospectives de peintres français à Beaubourg par exemple (Rebeyrolle, Rustin, Crémonini, Mathieu, etc. pour les vivants, Garouste ou Truphémus etc.). Parfois les fonctionnaires de la culture l’avouent eux-mêmes comme Alain Seban, directeur du centre Pompidou : « Longtemps on a répugné à défendre les artistes français de crainte d’être accusé de nationalisme. »
- Il y a aussi la manière dont sont traités les Salons historiques, si peu aidés qu’ils doivent accepter la présence d’amateurs pour financer l’événement et l’ensemble devient fort inégal ; les bureaucrates de la culture ont alors beau jeu de dire : « vous voyez bien, la peinture aujourd’hui n’a pas un bon niveau ».
- Il n’y a plus d’émissions sur les grandes chaînes de télévision, de reportage sur les galeries… ou les ateliers. Idem dans la grande presse, dans les années 80, Le Figaro accordait des pages à un peintre comme Verlinde… qui, à plus de 80 ans, vient de décrocher une énorme commande de fresques… en Suisse !
- Et dans la plupart des écoles des Beaux-Arts, il n’y a plus d’enseignement du métier (mais du conceptualisme, du marketing et du réseautage). Les jeunes, pour apprendre les techniques, s’en vont depuis longtemps, en Russie ou aux États-Unis.

 

Considérez-vous que le dirigisme culturel est directement responsable de la destruction de l’art classique en France ?

Oui mais pas uniquement de l’art classique, le classique est un style parmi d’autres. Le dirigisme est responsable d’une attaque plus large contre la définition même de l’art. Duchamp a inventé le ready-made en 1913 mais le plus connu est l’urinoir de 1917 : un objet appartenant à la vie quotidienne, détourné de sa fonction utilitaire, devenant œuvre d’art par la volonté de l’artiste. Ce qui compte dans l’Art Duchampien, n’est pas d’incarner une inspiration (avec des émotions, idées, rêves, visions etc.), dans une matière grâce à un travail formel, ça, c’est la définition millénaire de l’art. Avec Duchamp, l’idée prime la forme, c’est l’intention qui compte : l’art a une base conceptuelle. Duchamp ne crée plus, il décrète. C’est une redéfinition drastique de l’art où le sens n’est plus un don de la forme, il n’y a plus ce lien organique entre les deux, désormais le sens est en dehors de l’œuvre, dans un discours plaqué sur des objets ou des situations (performance). C’est une autre définition de l’art qui n’a plus grand-chose à voir avec l’art de Lascaux jusqu’à l’Art Moderne inclus. L’art dit contemporain est en fait l’art d’une toute petite partie de nos contemporains qui travaillent dans la mouvance de Marcel Duchamp. Pour lever toute ambigüité, j’ai proposé dans mon livre d’employer le sigle AC, pour désigner ce sens particulier du mot contemporain appliqué à l’art.

 

Quel est le bénéfice tiré de cette disparition par ceux qui en sont responsables ?

Il s’agit moins d’un problème de concurrence, que de tolérer, ou pas, un vis-à-vis révélateur : en France – le pays où s’est inventé la peinture moderne, tout de même – maintenir une peinture de qualité dénoncerait le vide et la fatuité d‘un art conceptuel usé jusqu’au rabâchage mais soutenu par les subventions. Le courant duchampien est par définition prédateur puisque le « détournement » est une de ses logiques favorites : il lui faut donc de la chair fraîche à détourner en permanence… d’où son goût pour le patrimoine qu’il peut squatter et tourner en dérision à loisir. Détruire la Peinture, c’est aussi détruire des critères de jugement esthétique, jusqu’ici internes à l’œuvre : c’est ouvrir la voie à la spéculation qui va remplacer les critères esthétiques par les critères financiers. Il vaut mieux pour la ploutocratie au pouvoir que l’Art au sens propre, au sens premier, existe le moins possible car il attire l’attention sur la qualité ; or l’AC permet de conditionner le spectateur au règne du matérialisme et de la finance, à la dictature du quantitatif et de l’éphémère…

[...]

Quelle est la force de l’art contemporain ? Qu’est-ce qui explique son succès ?

Sa force est financière et médiatique et, en France, institutionnelle : c’est un art officiel, dans sa version duchampienne, l’AC (à ne pas le confondre avec les artistes vivants qui sont bien nos contemporains mais qui continuent à travailler selon une autre définition que celle de Duchamp). Mais attention, si l’art officiel n’est pas nouveau, ce qui est inouï aujourd’hui, c’est qu’en France cet art officiel n’a pas de contrepoids : l’État, les grands collectionneurs qui sont des capitaines d’industrie, les grands médias, l’Église (voyez les Bernardins), tout ce qui a du pouvoir soutient la même chose. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays, où, même si l’AC est important, il n’a pas tué la Peinture.

 

Comment expliquez-vous que des personnes sincères et cultivées puissent aimer l’AC ?

Le bougisme, le jeunisme, la confusion entre culture et divertissement, ce dernier semblant s’imposer comme la version démocratique de la culture : Koons, c’est évidemment plus facile à comprendre que Cranach et ceci ouvre le faux procès de l’élitisme supposé de la Grande Peinture. Cranach est accessible à une fille d’ouvrier – j’en sais quelque chose – comme à une fille de diplomate. Dans les deux cas, Malraux a raison, qui dit que la culture ne s’hérite pas mais se conquiert : il faut faire un effort. Et l’effort, rien de plus démocratique ! C’est la-dessus que reposait l’École de Jules Ferry, celle qui m’a formée. J’ai d’ailleurs tout un chapitre du livre qui explique comment la vision de Malraux a été dévoyée. Plein de gens font des efforts pour pratiquer l’alpinisme ou la randonnée alors pourquoi seraient-ils impotents côté peinture ? Je donne régulièrement des conférences sur la peinture du XIXème au XXIème pour que le public se réapproprie cette histoire : ce sujet passionne des gens d’horizons différents ; il suffit de leur expliquer.

Lire l’entretien entier sur contrepoints.org

La vraie culture est une transcendance,
voir sur Kontre Kulture

 

L’AC, ou la cerise empoisonnée sur le gateau de la tradition, lire sur E&R :

 






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17 Commentaires

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  • Où l’on comprend que l’art contemporain est une OPA de la finance spéculative sur l’art véritable enraciné donc civilisationnel.
    Il n’y a pas de hasard, juste un lien de plus dans cette vaste entreprise d’acculturation en attendant le messie.
    Je suis devenu complotiste ?

     

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  • Cette dame a tout résumé lorsqu’elle révèle que l’art contemporain a pour mission de détruire la notion du beau, en plus d’enrichir quelques kapos du système par cotations indues et subventions illégitimes.
    Tout le système est d’essence satanique : le laid, le faux, le mauvais.

     

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  • #1774523

    Le problème principal de ce que je lis dans l’entretien avec l’historienne de l’art Christine Sourgins, c’est qu’elle a elle-même une vision scolaire des choses, qui fait que le ver est dans le fruit.

    Le concept de "modernité" est inacceptable.
    Tout au plus peut-il servir à évoquer des éléments passés : le futurisme italien, un walkman, etc... cela, Jacques Tati l’a mis en scène pour s’en moquer.

    "le classique est un style parmi d’autres" : oui, mais pas seulement : il renvoie à une base, à partir de laquelle se déploie la Peinture, appelons cela "l’antique", comme les fresques de Pompéï, peu importe le sujet représenté.
    C’est ce qu’a fait Nicolas Poussin, ou Gustave Courbet avec par exemple ses scènes de chasse, raison pour laquelle elles n’étaient justement pas prisées du public des chasseurs.
    Parce qu’il hors de question de confondre la Peinture avec la photo ou la vidéo...

    La Peinture, c’est une superposition de couches de pâte colorée : c’est littéralement du temps qui s’est déposé sur le support (toile ou autre...), c’est une méditation.

    Totalement incompatible avec l’arnaque de l’art moderne, faisant la promotion du "progrès" en Art (s’il fallait une preuve que c’est une arnaque) et laissant à cette communauté le soin de décréter ce qui en est ou pas, créant automatiquement une dépendance, une dette à cette idéologie, pour les artistes qui s’y soumettent.
    L’art contemporain, c’est la phase actuelle logique de l’art moderne.

     

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  • Radical, amusant : Why modern Art is absolute crap

    https://www.youtube.com/watch?v=PRW...

    Pour ceux qui parlent anglais.

     

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  • #1774679

    "Quels signes vous semblent montrer que la peinture a disparu en France ?"

    Actuellement, jusqu’au 29 octobre 2017, au MAMVP :
    Derain, Balthus, Giacometti _Une amitié artistique

    L’expo s’ouvre sur des copies par le jeune Balthus de La Légende de la Sainte Croix de Piero della Francesca.
    La confrontation avec Derain est intéressante, notamment dans les nus, au niveau de l’intemporalité.

    Au Centre Pompidou, David Hockney, jusqu’au 23 octobre 2017.
    Commissaire d’expo : Didier Ottinger, le même que pour Edward Hopper au Grand Palais (2012-2013), très gros succès public.

    Alors, oui, il n’y a actuellement pas de peintres d’envergure en France...
    Mais on ne va pas leur tenir la brosse non plus, hein...

    Une rétrospective Gilles Aillaud, ce serait sympa.

     

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    • Merci pour votre message. Un point de désaccord toutefois : il y a en France des peintres d’envergure. Certains viennent de disparaître (ex. Bernard Dufour ? Simon Hantaï) mais voyez François Rouan (sublime), Vincent Bioulès, Dominique Gauthier, Richard Texier, etc. qui n’ont rien à envier à Hokney ou Anselm Kiefer que j’admire et mériteraient une rétrospective. L’art français est vivant, riche mais très peu médiatisé. Maintenant, c’est plutôt via les institutions culturelles le triomphe des imposteurs. Lire Philippe Muray et Jean Baudrillard sur la question.

       
  • Supprimer le ministère de la Culture... Ne garder que la gestion du patrimoine qui pourrait être confiée aux régions.
    + 6 milliards dans le budget, et on ne se plaindra pas de l’absence de subventions pour des festivals débiles genre Avignon !

     

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  • Rien de nouveau, le même lamento que celui de P.DAGEN (L’art impossible, 2002)
    « Impossible » ! - je ne voit pas en quoi le niveau moyen des salons de peinture, empêcherait - bien au contraire – qu’1 seul de vos génies de la peinture se fasse remarquer. Mais voilà pas unE seule « digne de ce nom », puisque pour que sa défense de la peinture soit crédible (je rappelle que la peinture n’est qu’un médium parmi de multiples autres dans l’Art), madame Sourgins n’a rien d’autre comme argument DE POIDS que CARAVAGE. Elle oublie d’ailleurs de mentionner que Caravage n’était qu’un équivalent de ce qu’on appelle dans l’AC, un bad-boys, appointé à l’époque par un autre clergé que celui de la DAP (Direction Art Produit-poubelle). C’était un vendu qui pissait subtilement sur le Catholicisme en peignant les pieds des gueux agenouillés au niveau du retable et du pif des prêtres.

    Quant à Duchamp, rien de nouveau si on ne peut parler que de ses ready-made : Duchamp est passé par les différents styles de peinture de son époque (comme le futurisme, cf. « Nu descendant l’escalier ») pour montrer que la sacro-sainte peinture n’avait plus rien d’EXTRA-ordinaire à dire.

    Il faut alors passer avec Picasso qui enrichis la peinture d’un art nègre dont on n’a aucune difficulté à imaginer la place qu’il occupe dans l’IDEOLOGIE de la théorie de l’Art de madame Sourgins.

    Duchamp l’« imposteur » n’a jamais sur-produit, ni n’a fait trop de business de son art, ce qu’il eût pu faire. A un musée lui demandant d’éditer un porte-bouteille pour lui acheter, il leur répondit d’aller eux-même se l’acheter. Il a beaucoup joué (aux échec) et le célèbre entretiens avec Pierre Cabanne témoigne de conception artistique et existentielle des plus originales.

    Il n’y a pas à opposer Rebeyrolle à Turell.

    Car un artiste (comme un sociologue) est censé nous ouvrir à des niveaux suplémentaires de compréhension : la théorie de l’art de Mme Sourgins est occidentalo-centrée ce qui l’empêche de s’ouvrir au "zen" de Duchamp et de le situer sur un phylum que je qualifie de dada-zen et qui passe par le SILENCE du John Cage…

    Ce qu’il faudra inclure dans une future bio d’Alain Soral,
    c’est comment une personne sachant que toute création sociale/artistique/…
    est de nature matérialiste historique, en vienne à vouloir l’arrêter
    ARBITRAIREMENT
    là où il est ;
    comme ces cons qui sont nés quelque part.

    « Ouvrir toutes les cages » – John Cage.

     

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  • L’art contemporain est à l’art classique ce que le dollar est à l’or.
    Un artiste, un vrai, ça produit peu, aléatoirement et pas efficacement. En plus il faut des années pour le reconnaître.
    Avec l’art contemporain, on fait marcher la planche à billet comme on veut. En plus c’est pratique pour les magouilles financières, les héritages etc.. Entièrement d’accord avec Sourgins.

     

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  • Magnifique résumé de l’arnaque de l’AC.
    On peut réellement affirmer que l’AC est de la merde en plus puisqu’il en a une des matières premières !
    AC de CA-CA donc.
    Assez d’AC.
    Piouuu...

     

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  • Il apparaît de plus en plus évident, à la lecture des commentaires de ce site, que, contrairement à ce que tendent à raconter nos chers "media mainstream" ( E&R ne serait suivi et consulté que par des crétins incultes, sans parler bien sûr du côté "réac, facho, extrême-droite", etc ; toutes les conneries habituelles ), le niveau n’arrête pas de s’élever. Et ce, quel que soit le sujet. Tout ça devient de plus en plus pointu. C’est bien.
    Pour ma part, j’ajouterais que je suis scandalisé par le sort qui a été fait en son temps à Mathieu, sous le simple prétexte que le gars était réac et royaliste. Sur le plan politique, un genre de Dali français, quoi.

     

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