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Jacques Sapir – Effondrement des prix du pétrole : "Les États-Unis ne peuvent plus faire la loi"

Dans son édito pour Russeurope Express, Jacques Sapir revient sur le rapport de force entre la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis sur la question des cours du pétrole, en pleine chute de la consommation liée à la pandémie de coronavirus. Un affrontement qui révèle selon l’économiste tout l’aspect historique de la période.

 

Si les prix du pétrole avaient déjà commencé à baisser dès la fin du mois de janvier à cause de l’épidémie de coronavirus, c’est depuis le 6 mars qu’ils s’effondrent. Suivant qu’il s’agisse du Brent – le brut de la mer du Nord, dont le marché est à Londres – ou du WTI – le fameux West Texas Intermediate, coté, lui, à New York –, cette baisse est plus ou moins marquée.

Les 20 et 21 avril, le prix du baril de WTI pour livraison en mai est même passé en dessous de zéro. On peut maintenant penser que les prix vont se stabiliser autour de 25-28 dollars pour le Brent et 15-20 dollars pour le WTI, mais il est clair que nous vivons une période tout à fait historique.

Au début du mois de mars, le Brent était à plus de 50 dollars le baril. Cet effondrement est bien entendu en partie le résultat de l’arrêt des principales économies mondiales du fait de l’épidémie de Covid-19. Mais pas seulement : si la demande a fortement baissé, l’offre a paradoxalement augmenté. On assiste aussi à un conflit feutré entre les trois puissances dominantes sur le marché du pétrole, l’Arabie saoudite, la Russie et les États-Unis.

 

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Évolution des cours du baril de pétrole, octobre 2019 - avril 2020

 

Effondrement logique

Tout a commencé lors de l’échec de la réunion à Vienne des pays du groupe dit « OPEP+ », soit l’OPEP plus la Russie. La Russie a refusé de nouvelles restrictions de production tant que les États-Unis ne feraient pas eux aussi un effort. Car les États-Unis, via leur pétrole de schiste, sont devenus ces dernières années un grand exportateur, et surtout un exportateur qui déséquilibre profondément le marché. L’Arabie saoudite a réagi en rompant les accords signés jusque-là et en faisant des rabais à ses clients afin de gagner des parts de marchés. Tous les autres pays ont suivis, la Russie y compris. Alors que la demande s’affaiblissait de jour en jour, l’offre n’était plus contenue. L’effondrement des prix qui en a résulté était logique.

Les conséquences de cet effondrement ont été diverses. Le choc a été très important pour les États-Unis. En effet, le prix moyen nécessaire à la survie des compagnies pétrolières varie de 23 dollars le baril, pour les meilleurs gisements, à 32 dollars pour le pétrole de schiste. Mais ce prix cache de profondes différences. Si les grands groupes peuvent tolérer des prix très bas, il n’en va pas de même pour les petites compagnies qui ont besoin d’au moins 40 dollars le baril dans le meilleur des cas, et de plus de 50 dollars dans de nombreuses zones de production.

Les conséquences sur l’emploi ont été très importantes. Avant même que certains États américains ne proclament le confinement, plus de 50 % des travailleurs du secteur du pétrole de schiste étaient réduits au chômage. Mais le choc a été aussi ressenti en Arabie saoudite : le royaume, du fait de son endettement et de la nécessité de financer une forte exploration, a besoin d’un pétrole à un prix élevé, sans doute supérieur à 60 dollars le baril. Quant à la Russie, elle peut se contenter d’un cours entre 30 et 40 dollars le baril.

 

Un accord largement insuffisant

Un nouvel accord a finalement été conclu le 12 avril et devrait s’appliquer dès le 1er mai. On parle d’une réduction de près de 10 millions de barils par jour, mais il faut savoir qu’en raison de la pandémie, l’excédent de production par rapport à la consommation est en réalité plutôt de l’ordre de 30 à 35 millions de barils par jour. Cet accord est donc largement insuffisant. Les États-Unis n’ont rien signé officiellement, mais, du fait de la fermeture de nombreuses petites compagnies (environ cinq par jour), leur production a aussi baissé. On discerne mieux aujourd’hui les enjeux profonds : Russes et Saoudiens veulent que les États-Unis annoncent officiellement des chiffres de baisse de la production, et qu’ils s’engagent à les respecter. Y arriveront-ils à court terme ? C’est là toute la question.

Mais la Russie et les États-Unis ne sont pas non plus mécontents des maux dont souffrent l’Arabie saoudite. Le prince héritier Mohammed ben Salmane en a été fortement fragilisé. Il faut par ailleurs rappeler que fin février et début mars, il a été confronté à ce qu’il a qualifié de tentative de coup d’État, même s’il semble plutôt s’agir de différends au sein de la famille royale.

Il n’en reste pas moins que cette lutte autour du pétrole reflète des changements importants dans le rapport de force sur la scène internationale. Les États-Unis ne peuvent plus faire la loi et en viennent à penser à des taxes à l’importation de pétrole pour permettre à leurs producteurs de survivre. Or dans un jeu à trois puissances, les retournements d’alliance peuvent être brutaux. Pour paraphraser Frank Herbert, l’auteur de Dune, « de toutes les combinaisons politiques, le tripode est paradoxalement la plus instable »…

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Article ancien.
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11 Commentaires

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  • Bismarck disait aussi "dans une alliance à trois, mieux vaut être un des deux".

     

    • En 1873 Bismarck a réussi l’alliance des 3 empereurs d’Allemagne, de Russie et d’Autriche pour éviter surtout une alliance franc-russe "de revers" . Seulement pour Bismarck l’alliance fondamentale c’était la germano-autrichienne . En 1883 Bismarck organise la Triplice : Allemagne-Autriche-Italie, cette dernière ulcérée d’avoir été évincée par la France en Tunisie . Là encore l’alliance solide c’était la germano-autrichienne . En 1890 Bismarck sera débarqué par Guillaume II, et 3 ans plus tard cet incapable ne pourra empêcher l’alliance franco-russe...


    • Que l’alliance solide soit l’alliance germano-autrichienne, c’est à considérer avec prudence. Elle n’était solide qu’en apparence. Car les deux empires n’étaient pas de même nature, l’un mono culturel avec sa "kulturkampf" etc, et l’autre multi-ethnique et en voie d’affaiblissement. Dans son livre assez étonnant, "la discorde chez l’ennemi", De Gaulle relève qu’en réalité cette alliance a conduit à la catastrophe. Elle tenait sur des pactes féodaux, François Joseph ayant donné sa parole à Guillaume II. Quand les difficultés sont venues, l’Autriche a bien voulu mais trop tard sortir de l’alliance. En fait, l’Autriche puissance déclinante aurait dû s’allier avec la France, puissance montante, et comme au temps de Vergennes et du mariage de Louis XVI et de Marie Antoinette. Elle était encore bonne pour barrer les ottomans. L’alliance des pays catholiques contre les pays protestants a été ratée. Les amerloques ont ramassé la mise et le monde est devenue horrible.

      Le paradoxe est que l’empire multiethnique allait être pulvérisé au nom du principe des nationalités, et que l’allemagne allait faire son unité autour de ce même principe avec les reste de la Prusse. Mais l’unité nationale de l’Allemagne, c’est la guerre en Europe. On n’en est toujours pas sortis.


  • Super ! Le goudron ne va plus rien coûter pour « enduire » les nombreux traîtres qui auront été révélés par cette crise, mais aura-t-on assez de plumes ?


  • Je ne vois et ne comprends pas quelle nation puisse prétendre à ces pertes de centaines de milliards ? Toutes les économies ne doivent pas se réveiller le matin et se dirent " bravo ! Nous avons bien jouer ". Et si l’ economie classique mondialisé ne reprend pas ? Vaut mieux ne pas être une économie de pétrole ?


  • Camarades de E&R
    Ne pensez vous que la stratégie des USA depuis 30 ans est la même..
    Pomper du pétrole partout ou c’est possible , le ramener aux USA. Le stocker.
    A ce prix ils vont encore en stocker des milliards de barils dans des nappes artificielles aux USA. De plus vu la situation c’est dans leur intérêt un prix bas.
    De plus près de chez eux, l’Alberta est une des zones les plus pétrolifère du monde en réserve + le gaz de schistes... ?
    Je ne pense pas que les Etats unis aient le moindre problème avec le prix bas du pétrole qui grâce à leur locataire Saoudien sera toujours à leur profit.
    Les USA ne sont pas chancellent comme on veut bien nous le faire avaler , pour des raisons de scénarios.
    Je vous avoue que Sapir c’est pas ma tasse de thé, il y a un truc étrange chez ce MR.
    Ne varietur
    Lavrov.

     

    • et le baril à moins de zéro dollars le baril ? tous les chomeurs de cette undustrie ? C’est quoi la sratégie ?
      l’Alberta est au Canada ! et les U.S. ne l’ont pas encore annexé !


    • Si (oui je sais, « si ») seulement la France avait su garder la Louisiane originelle, c’est-à-dire bien plus d’un tiers des EUA, ce serait aujourd’hui une nation avec du pétrole et même beaucoup de pétrole puisque le Texas aurait probablement été acheté après le développement de la Louisiane...

      Mais bon, de Louis XIV à Napoléon 1er, tous les dirigeants s’en fichaient un peu voire étaient pressés de se débarrasser à bon prix de cette terre exotique qui coûtait cher en soutien.


    • Leur intérêt n’est certainement pas dans des prix bas. Actuellement, c’est toute l’économie autour du gaz de schiste, qui représente un coût d’extraction énorme, en tout cas largement supérieur au prix actuel du baril et donc plus rentable, qui s’effondre.
      Quant à faire « argument » du fait que vous trouviez Monsieur Sapir « étrange », c’est du lourd aussi !


    • Certains ici ne comprennent strictement rien au petro-dollar et la oïl strategy des Etats Unis.
      Vous pensez vraiment que l’Arabie Séoudite aurait augmenté sa production en sachant que ça allait affecté les Etats Unis de façon négative. ? Non le baril bas permet aux USA "d’acheter " leur pétrole à un prix très très bas. Et cela permet également par glissement de relancer l’économie Chinoise sans en avoir l’air. Les obligations d’Etats Usa sont majoritairement la propriété des Chinois.
      Non franchement Sapir est un type curieux pour le moins.
      1 Eric ce qui es lourd , c’est de parler d’un sujet qui vous est totalement étranger.
      Ne varietur
      Lavrov.


  • Quand ceci, explique cela !

    Au cours de cet entretien, Valérie Bugaut aborde la question du gouvernement mondial et comment le chaos est organisé pour y aboutir.

    https://www.youtube.com/watch?time_...