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Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

Le discours de Donald Trump à Riyad a suscité une vague de prises de position contre le terrorisme et contre l’islam politique. Le monde arabe exprime sa soif de laïcité au moment où celle-ci est dénaturée en Europe et utilisée contre les religions. Face à ce souffle de liberté, les Britanniques organisent le camp de l’islam politique autour du Qatar, de l’Iran, de la Turquie et des Frères musulmans.

 

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Peu connu dans le monde occidental, Sayyid Qutb (1906-66) est le penseur de référence de l’« islam politique », c’est-à-dire de la volonté d’organiser la société et la vie privée des individus quelque soit leur religion selon une interprétation de l’islam. Il n’intégra les Frères musulmans qu’en 1953. Il en purgea l’idéologie des éléments nationalistes d’Hassan el-Banna pour établir une doctrine insensible à tout élément contextuel. En 64 ans, de nombreux musulmans dans le monde ont abandonné la spiritualité de cette religion pour adopter la doctrine exclusivement politique de Sayyid Qutb. Sa pensée structure la totalité des groupes jihadistes.

 

Durant la colonisation et tout au long de la Guerre froide, les puissances impérialistes ont utilisé les religions pour étouffer toute contestation de leur domination. Ainsi, la France, qui adopta en 1905 une importante loi sur la laïcité de ses institutions, décida immédiatement de ne pas l’appliquer dans les territoires colonisés.

On sait aujourd’hui que les printemps arabes étaient une initiative britannique pour placer les Frères musulmans au pouvoir et ainsi affermir la domination anglo-saxonne sur le « Moyen-Orient élargi ».

Depuis 16 ans, les Occidentaux accusent à juste titre les musulmans de ne pas faire le ménage chez eux et d’y tolérer des terroristes. Cependant il est aujourd’hui évident que ces terroristes sont soutenus par ces mêmes Occidentaux pour asservir les musulmans au moyen de l’« islam politique ». Londres, Washington et Paris ne s’inquiètent du terrorisme que lorsqu’il déborde du « Moyen-Orient élargi » et jamais ils ne critiquent l’« islam politique », tout au moins chez les sunnites.

En prononçant son discours de Riyad, le 21 mai 2017, le président Trump entendait mettre fin au terrorisme qui consume la région et s’étend désormais à l’Occident. Les mots qu’il a prononcés ont fait l’effet d’un électrochoc. Son allocution a été interprétée comme une autorisation d’en finir avec ce système.

Ce qui paraissait impensable durant les derniers siècles s’est soudain cristallisé. En acceptant de cesser tout contact avec les Frères musulmans, l’Arabie saoudite s’est déchaînée contre ceux qui poursuivent la collaboration avec les Britanniques, et particulièrement contre le Qatar. Riyad a donné le signal d’une curée qui charrie avec elle beaucoup de frustrations. Par esprit de vengeance bédouine, les relations diplomatiques ont été interrompues, et un blocus économique a été organisé contre la population qatarie ; tandis qu’aux Émirats une peine de 15 ans de prison était instituée pour tout individu qui manifesterait simplement de la compassion pour les habitants du Qatar honni.

Un gigantesque déplacement des forces et des alliances a débuté. Si ce mouvement se poursuit, la région va s’organiser autour d’un nouveau clivage. La question de la lutte contre l’impérialisme va s’effacer devant celle de la lutte contre le cléricalisme.

Les Européens ont vécu ce clivage durant quatre cent ans, du XVIe au XIXe siècle, mais pas les États-uniens car leur pays a été fondé par la secte des Puritains, qui fuyait ce clivage. La lutte contre le christianisme politique était d’abord un combat contre la prétention du clergé de l’Église catholique de gouverner ses fidèles jusque dans leur chambre à coucher. Elle ne s’est achevée qu’avec Paul VI, qui abandonna la tiare pontificale. Cette triple couronne était censée symboliser que le pape était au-dessus des rois et des empereurs.

Comme le christianisme originel qui n’avait pas de prêtres (ceux-ci ne sont arrivés qu’au IIIème siècle), l’islam originel et le sunnisme actuel n’en ont pas. Seul le chiisme s’est structuré comme le catholicisme et l’orthodoxie. De fait, aujourd’hui l’islam politique est incarné par les Frères musulmans et le gouvernement de cheikh Rohani (le titre de cheikh indique que le président Rohani est membre du clergé chiite).

Actuellement une alliance cléricale est en cours de formation, avec l’aide du Royaume-Uni. Elle pourrait constituer un bloc comprenant l’Iran, le Qatar, la Turquie, Idleb au Nord-Ouest de la Syrie, et Gaza. Cet ensemble deviendrait le protecteur des Frères musulmans et par conséquent le défenseur de l’usage du terrorisme.

En deux semaines la presse arabe, qui jusqu’ici considérait favorablement les Frères musulmans comme une puissante société secrète et le jihadisme comme un engagement légitime, s’est soudain retournée. Partout, chacun y va de sa dénonciation de la prétention des Frères musulmans à régenter la vie des gens et de la folie cruelle du jihadisme.

Ce flot de commentaires, les siècles de frustrations qu’ils expriment, leur violence, rend tout retour en arrière impossible ; ce qui ne signifie pas que l’alliance Iran-Qatar-Turquie-Hamas ira jusqu’au bout du chemin. Cette vague révolutionnaire intervient en plein mois de ramadan. Les réunions entre amis et famille qui devraient être des célébrations consensuelles se transforment parfois en contestation de ce qui apparaissait jusque-là être des bases de l’islam.

Dans le cas où le clivage pour ou contre le cléricalisme se poursuivrait, on assisterait à une recomposition générale du paysage politique. Par exemple, les Gardiens de la Révolution, qui se sont constitués contre l’impérialisme anglo-saxon, ont accumulé de la rancœur contre le clergé iranien. Beaucoup se souviennent que durant la guerre imposée par l’Irak, les mollahs et ayatollahs se débrouillaient pour planquer leurs enfants, tandis que les Gardiens mourraient sur le champ de bataille. Mais, affaiblis durant le premier mandat Rohani, il est peu probable qu’ils oseront se lever contre le pouvoir civilo-religieux. Par contre le Hezbollah libanais est dirigé par sayyed Hassan Nasrallah (ici le titre de sayyed indique qu’il est descendant direct du prophète Mahomet), une personnalité qui promeut la séparation de la sphère publique et de la sphère privée. Bien qu’ayant une fonction religieuse et une autre politique, il s’est toujours opposé à confondre les deux, tout en acceptant le principe platonicien du Velayat-e faqih (c’est-à-dire du gouvernement par un sage). Il est donc peu probable que le Hezbollah suivra le gouvernement Rohani.

En attendant, la région entière bruisse : en Libye, les Frères musulmans on quitté Tripoli laissant une milice libérer Saif el-Islam Kadhafi et le général Haftar élargir son influence. En Égypte, le général-président al-Sissi a fait rédiger par ses homologues du Golfe une liste de terroristes. En Palestine, la direction politique du Hamas s’est enfuie en Iran. En Syrie, les jihadistes ont cessé de combattre contre la République et attendent des ordres. En Irak, l’armée redouble d’efforts contre les Frères musulmans et l’Ordre des Naqchbandis. En Arabie saoudite, la Ligue islamique mondiale a exclu de son conseil d’administration le prédicateur vedette des Frères et le laudateur des printemps arabes, cheikh Qaradawi. Tandis que la Turquie et le Pakistan ont débuté le transfert de dizaines de milliers de soldats vers le Qatar ; lequel ne parvient plus à se nourrir qu’avec l’aide de l’Iran.

Une nouvelle ère semble se lever sur la région.

À lire, chez Kontre Kulture :

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27 Commentaires

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  • #1744800
    Le 13 juin à 15:48 par McAron
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    Seul le chiisme s’est structuré comme le catholicisme et l’orthodoxie.




    Non pas comme le catholicisme, mais comme l’orthodoxie de Byzance, c’est-à-dire par un équilibre subtil du politique et du religieux (alors que l’histoire du catholicisme romain depuis le 12e siècle est marqué par la tentative du pouvoir religieux de dominer le pouvoir séculier).

     

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  • #1744811
    Le 13 juin à 16:49 par Karmos
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    Je n’étais jamais convaincu à 100% par les analyses de Thierry Meyssan. Là encore, il hâte les événements. Il faut attendre pour voir. Un exemple de mon scepticisme : La Syrie, Hezbollah et l’Iran deviennent l’allié des Frères musulmans qui ont combattu depuis 6 ans, parce que Qatar ne veut pas suspendre sa relation diplomatique avec l’Iran !!! Une autre chose, en filigrane on sent que Thierry Meyssan fait l’éloge de la laïcité alors il n’a pas fait une analyse ou elle a mené l’occident. On sent qu’il prend toujours l’occident comme modèle pour le reste du monde. Si le monde musulman est en feu et sang parce que les satanistes savent qu’ils ne peuvent pas le soumettre à leur projet mondialiste, comme ils ont fait avec l’occident, avec leur idéologie à deux balles notamment la laïcité, les droits de l’homme et tous les décadences qui en accompagne. Leur seul moyen est la guerre. Je dirais ça va continue jusqu’à ce que le salut de l’humanité émergera du monde musulman et on verra ce jour là la position des soldats de la laïcité. Dieu est tout comme son message. Tu ne peux pas décidé quand et ou tu lui autorises qu’il soit. Il n’en a pas besoin. Il est partout.

     

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    • #1744847
      Le 13 juin à 18:11 par Le Chaton
      Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

      La thèse de Meyssan est que l’idéologie de la République Islamique d’Iran est un anti-impérialisme à base islamique et que Rohani veut garder l’islam sans l’anti impérialisme !
      L’Occident que vous méprisait produit la totalité de votre consommation !
      Même les plus islamiste sont fascinés par la culture et la technologie occidentale...
      Le monde musulman ne résiste pas à la modernisation : il est tout simplement incapable de se moderniser donc il fait croire que c’est un choix...
      Si je veux éjecter Dieu de ma vie et que vous vous le placiez au centre de la votre ne change rien à son existence transcendante

       
    • #1745111
      Le 14 juin à 04:07 par Testou
      Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

      @Karmos : la "laïcité" du point de vue des peuples du levant (la grande syrie ou "bilad a-sham") est fondamentalement different de la laïcité ou laïcisme à l’occidental. Le premier est un droit, le second une religion.
      Un peu d’histoire l’ami...
      Nous ne pouvons pas parler d’un concept dans lequel nous n’avons pas baigné.
      Par contre vous parlez -mal- et avec votre coeur , pas votre tête...

       
      • #1745420

        J’ai déjà entendu cela, quasiment mot pour mot. C’était dans une vidéo de Soral. Nul ne saurait contester que c’est un homme à la fois courageux et brillant, mais nous ne devrions pas nous sentir obligés de valider toutes ses analyses. Certains d’entre nous ont vécu et baigné dans les pays orientaux. Il est faux de dire que la situation, et les événements historiques qui y ont conduit, soient si différents de ce qu’on a connu en Occident. Oui, la Syrie n’est pas la France, mais la Belgique et le Royaume-Uni non plus ne sont pas la France, pays dont la laïcité agressive est en revanche extrêmement proche de ce qu’ont connu un temps la Turquie et la Tunisie. Dans les pays musulmans aussi, ce sont les loges maçonniques qui ont propagé le laïcisme. Là-bas aussi, il y a eu une lutte pour chasser de la sphère publique les conceptions de la religion majoritaire.

        La thèse de Soral est que, contrairement à l’Occident où elle a combattu la religion catholique, la laïcité en Orient a permis l’épanouissement des populations chrétiennes. D’aucuns pourraient certes objecter que des chrétiens sous le règne de l’islam ont parfois eu des postes plus importants qu’ils n’en ont jamais eu dans la Syrie laïque, que certaines communautés chrétiennes furent parfois parmi les plus prospères économiquement. Mais admettons ce postulat sur lequel Soral fonde sa distinction. Le problème vient de cette logique chrétiennocentrée. Si on remplace «  catholicisme  » par «  religion majoritaire  », il apparaît clairement que la situation est au contraire très similaire. En Occident aussi, et de manière encore plus nette, les adeptes des religions minoritaires ont beaucoup plus de droits qu’ils en avaient, ou qu’ils en auraient eu, à l’époque du catholicisme triomphant.

        Il n’est toutefois pas incompréhensible qu’un chrétien combatte la laïcité chez lui et la défende ailleurs, si tel y est l’intérêt des chrétiens, sans que cela démente en quelque façon leur unicité de nature.

        Le cas de Meyssan est encore différent. Il se fiche des chrétiens d’Orient. Sa fascination pour la laïcité a sans doute beaucoup à voir avec le fait que, dans une Syrie sous domination ottomane, il eût été lapidé pour avoir pratiqué le vice grec.

         
  • #1744854
    Le 13 juin à 18:26 par ledaron
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    La laïcité ? une religion qui fait de l’Homme son propre dieu !!! Comment encenser et vouloir pour l’altérité un modèle spécifique à la France alors que le monde islamique a ses propres référents,si ce n’est toujours cette mentalité néo-coloniale qui taraude les esprits, même les plus anti-impérialistes,l’anthropomorphisme a encore de beaux jours devant lui

     

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  • #1744888
    Le 13 juin à 19:17 par Largo
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    Et la Russie dans tout ça ?...

     

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  • #1744909
    Le 13 juin à 19:52 par rimkus
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    ah ah la qatar qui echange son gaz pour des pommes de terres ca me rappelle le meme echange a la frontiere algero-marocaine !!!

     

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  • #1744986
    Le 13 juin à 22:17 par Jean Le Chevalier
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    Ils se valent tous ces pays musulmans. Chacun y va de son intérêt selon les circonstances avec l’islamisme en fond d’écran...Pas un pays musulman ne respecte les droits de l’homme,la liberté de conscience, religieuse ou féminine. Ils sont en retard dans tous les domaines et ne sont bons qu’à se quereller et à se plaindre. La négativité à tous les étages de la société. Que peut-il en sortir de bon ?

     

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    • #1745073
      Le 14 juin à 00:48 par amed59
      Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

      Ils se valent tous ces pays occidentaux. Chacun y va de son intérêt selon les circonstances avec la démocratie en fond d’écran...Pas un pays occidental ne respecte les droits de l’homme,la liberté de conscience, religieuse ou féminine. Ils sont en retard dans tous les domaines et ne sont bons qu’à se quereller et à se plaindre. La négativité à tous les étages de la société. Que peut-il en sortir de bon ?
      on se le demande...

       
    • #1745251
      Le 14 juin à 12:36 par Giustizia
      Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

      @ amed59 : vous avez très bien adapté l’adage suivant "Tel est pris qui croyait prendre"...

       
  • #1745008
    Le 13 juin à 22:47 par Fodda
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    De mon point de vue, il semble difficile de hiérarchiser de façon statique les trois concepts que sont : l’idéologique, le politique et le religieux. (Je les classe ici, par ordre alphabétique...)
    Car, ce sont essentiellement les conjectures historiques qui déterminent pour les uns ou pour les autres, la hiérarchisation du moment...
    Aujourd’hui, nous sommes en présence de DEUX hiérarchisations différentes dans les camps respectifs d’une part, de l’Occident judéo-chrétien, tel qu’il se définit lui-même..., (agrémenté d’un zeste, voire d’une bonne tranche, de sionisme... et, d’autre part, du monde arabo-musulman.
    Dans l’Occident néo-colonial et impérialiste dont les prétentions insatiables ont été libérées par la chute de l’Empire Soviétique, c’est le volet politique qui commande aujourd’hui toute stratégie ; une stratégie fondée sur la volonté de contrôler les ressources énergétiques et naturelles de la Planète dont plus de la moitié se trouvent en terre d’Islam - Moyen-Orient et Afrique notamment.
    En face le monde arabo-musulman, rongé par les dictatures féodales et/ou militaro-financières corrompues et félonnes, TOUTES soutenues par l’Occident et son appendice l’Etat sioniste, voit un l’immense majorité de ses populations résolument tournées vers un passé - qui fut glorieux - celui de la Civilisation musulmane qui brilla de tous ses éclats sur l’Ancien monde, près de 8 siècles durant, - de 711 à 1492 - en cherchant dans le retour à l’Islam, les conditions d’une réhabilitation civilisationnelle.
    Conscient du rôle moteur et éminent qu’a joué l’Islam et qu’il PEUT jouer, dans l’Essor civilisationnel et multidimensionnel du monde musulman, l’Occident a fait de cette religion - qui est en même temps une idéologie - son "ennemi politique" numéro 1, obligeant ainsi, une Communauté mondiale de plus de Un milliard et demi d’âmes, à faire FACE, LÉGITIMEMENT, à une hostilité illégitime.
    Et la boucle est bouclée. Et le cycle des attaques/représailles peut commencer....
    Depuis quand cela dure ? On pourra remonter jusqu’aux Croisades....

     

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  • #1745116
    Le 14 juin à 06:07 par Dumézil
    Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

    Il est temps de le dire tout haut : Thierry Meyssan nous enfume, et tente de nous vendre son athéisme militant (il a dit autrefois : « J’ai une conception offensive de la maçonnerie ») dans un emballage anti-impérialiste en carton.
    En carton car nous sommes pourtant bien placés, ici, pour savoir que la destruction du divin et du sacré, est le rêve ultime des puissances d’argent. « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis », voyait perspicace Dostoïevski.
    Jusqu’ici l’impérialisme anglo-américain "soutenait" l’islam politique : il serait plus juste de dire qu’il a composé avec.
    Mais c’est l’acmé de l’impérialisme, et non sa fin, que d’empêcher l’expression du sentiment religieux, qui évidemment amène au politique, car tout est politique.
    Lorsqu’il n’y a plus de clergé traditionnel, historiquement, que voit-on apparaître ? Une société mûe non par Dieu, mais par l’argent, et dont les nouveaux prêtres et les nouveaux maîtres sont CACHÉS. Comme il est facile, au XXIe siècle, de s’en prendre aux docteurs de la foi ! À l’ère où notre force productive finit par engraisser des inconnus aux Caïmans ! C’est comme le trotskyste qui vitupère contre le petit patron.
    Alors, la destruction de la civilisation islamique : qui profite ?

     

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    • #1745173
      Le 14 juin à 09:12 par Kartuliguli
      Un vent de laïcité souffle sur le monde musulman

      Hors sujet, cher monsieur, d’où tenait vous votre pseudonyme ? Vous êtes un Dumézil ? Famille du très regretté linguiste ?
      Bien à vous

      P.S - votre semble très juste

       
    • #1745226

      Au contraire, Dumézil met le doigt sur le coeur du problème Meyssan et son tropisme gaucho-maconnique et du problème du messianisme athéiste occidental qui considère la laïcité comme valeur universelle alors qu’elle n’est que pur ethnocentrime , encore faut il faire preuve d’esprit critique et surtout d’auto critique pour saisir tout ça.

       
  • #1745452

    Partie 1

    Messan dit : « On sait aujourd’hui que les printemps arabes étaient une initiative britannique pour placer les Frères musulmans au pouvoir et ainsi affermir la domination anglo-saxonne sur le “Moyen-Orient élargi”. »

    Ce projet avait également ses défenseurs parmi les Américains. Graham Fuller, ancien vice-directeur du National Intelligence Council de la CIA, a ainsi publié un article en 2002 dans la revue du CFR Foreign Affairs puis un livre en 2003, tous deux intitulés « The Future of Political Islam », dans lesquels il s’en faisait l’apôtre.

    En 2003 aussi, la Rand Corporation, l’un des plus importants think tanks américains, publiait un rapport signé Cheryl Benad, « Civil Democratic Islam », dans lequel l’auteur s’opposait assez fermement aux Frères musulmans. Cela dit, il existe des points communs non négligeables entre les deux : 1. Graham Fuller lui aussi a officié de 1988 à 2000 au sein de la Rand Corporation ; 2. Le livre de Fuller comme le rapport de Benad ont tous deux été financés par la même fondation (Smith Richardson Foundation) liée au géant de l’industrie pharmaceutique Vicks ; 3. Tous deux s’accordent sur le fait qu’il faut modifier l’islam de l’intérieur pour le rendre soluble dans le mondialisme, ils divergent uniquement sur les moyens pour y parvenir : Benad pense qu’il faut favoriser les « musulmans » laïques, tandis que Fuller pense que ceux-ci manquant de soutien populaire, seuls les réformistes (façon Tariq Ramadan, Frères musulmans, Erdogan…) sont capables d’apporter un réel changement durable et profond. Pour la petite histoire, au début de son livre, Fuller remercie tous ceux qui l’ont aidé à l’écrire, et que pour beaucoup, dit-il, il considère comme des amis. Parmi les personnes citées figure Youssef al-Qaradawi.

    Ce à quoi on assiste depuis le début des Printemps arabes n’est rien d’autre que la mise en œuvre de cette politique, avec des soubresauts qui reflètent les divergences qui existent au sein même des décisionnaires anglo-saxons.

     

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    • #1745590

      Partie 2 :

      Meyssan dit : « En acceptant de cesser tout contact avec les Frères musulmans, l’Arabie saoudite s’est déchaînée contre ceux qui poursuivent la collaboration avec les Britanniques, et particulièrement contre le Qatar. »

      La rupture entre l’Arabie saoudite et les Frères musulmans ne date pas d’hier. L’Arabie saoudite soutenait les Frères musulmans à l’époque de Nasser (Muhammad Qutb, le frère de Sayyid, était réfugié dans le royaume et Riyad finançait les Frères musulmans d’Europe comme Saïd Ramadan), mais elle a depuis très largement revu sa politique, surtout après le double événement de la révolution iranienne et de la prise d’otages de la Mecque en 1979 dans lequel la famille royale saoudienne a vu une menace. Les milices terroristes parrainées par l’Arabie saoudite en Syrie et en Libye, par exemple, sont différentes de celles soutenues par le Qatar. C’est ce dernier qui soutient les Frères musulmans, pas l’Arabie saoudite, pays qui s’est fait le parrain de groupes souvent bien pires. L’Arabie saoudite a rompu ses relations avec le Qatar à cause de son hystérie anti-iranienne. Il y a aussi derrière une rivalité américano-britannique, les Saoudiens se pliant aux desiderata de Washington contre Londres.

       
    • #1745593

      Partie 3 :

      Meyssan a dit : « Comme le christianisme originel qui n’avait pas de prêtres (ceux-ci ne sont arrivés qu’au IIIème siècle), l’islam originel et le sunnisme actuel n’en ont pas. Seul le chiisme s’est structuré comme le catholicisme et l’orthodoxie. De fait, aujourd’hui l’islam politique est incarné par les Frères musulmans et le gouvernement de cheikh Rohani (le titre de cheikh indique que le président Rohani est membre du clergé chiite). »

      C’est l’occasion de tordre le cou à un mythe trop largement répandu. Tout d’abord, les termes de prêtre et de clergé ne sont pas traditionnellement associés à l’islam. Il est mieux de les laisser au christianisme, car ils obscurcissent les choses plus qu’ils ne les éclairent. Ensuite, s’il existe des différences, le chiisme duodécimain et le sunnisme traditionnel ont tous deux des autorités religieuses et il a sans doute plus de points communs entre chiisme et sunnisme qu’il y en a entre chiisme et catholicisme :

      1) Dans le chiisme comme dans le sunnisme, il n’y a aucun sacrement pour devenir un dignitaire religieux. Il suffit dans les deux cas de suivre un cursus au terme duquel on reçoit une autorisation (ijazah) validant ses connaissances et permettant d’enseigner.

      2) Le fait que quelqu’un soit un savant religieux ne change rien aux lois qui s’imposent à lui. Il doit s’acquitter du même nombre de prières que les musulmans ordinaires, il peut se marier comme eux, etc.

      3) Pas plus que ses homologues sunnites, un religieux chiite n’est nullement censé écouter les confessions des fidèles et n’a absolument aucun pouvoir d’absoudre leurs péchés. Le repentir ne peut se faire que de manière directe entre le fidèle et Dieu.

      Les divergences concernent, en comparaison, des points assez secondaires :

      1) Le code vestimentaire est plus régenté que dans le sunnisme. Bien que celui-ci ait aussi ses usages, ils sont plutôt régionaux. Les religieux chiites portent une tenue distinctive, tenue qu’en Iran par exemple, les gens du commun n’ont pas permission de revêtir. Les savants religieux dont la généalogie remonte au Prophète portent un turban noir, les autres un turban blanc. Cela dit, il s’agit plus d’une tradition qu’une vraie règle religieuse. Chez les sunnites, en revanche, il est souvent difficile de distinguer qui est un savant à ses simples habits.

       
    • #1745596

      Suite de la partie 3 :

      2) Le chiisme étant répandu dans une zone géographique moins large que le sunnisme, son système d’enseignement est plus centralisé. La hawzah (école traditionnelle chiite) de Najaf joue ainsi depuis des siècles le rôle de centre névralgique du chiisme. Mais l’arrivée au pouvoir de Saddam Husein en Irak, qui a limité les pouvoirs des dignitaires chiites de Najaf, puis la révolution islamique d’Iran ont conféré à la hawzah de Qom un rôle qu’elle n’avait jamais joué dans le passé au point de concurrencer Najaf (laquelle, depuis la chute de Saddam, est en train de retrouver peu à peu sa prédominance). Dans le sunnisme, au contraire, les centres d’enseignement sont extrêmement nombreux et variés, et ne se limitent absolument pas aux grandes universités comme al-Azhar, az-Zaytouna, al-Qarawiyyin ou Deoband. Les écoles plus petites et plus traditionnelles sont d’ailleurs bien souvent d’un meilleur niveau et d’une doctrine plus orthodoxe.

      3) Le chiisme traditionnel soutenait qu’en l’absence de l’imam (le 12e étant entré en occultation), tout pouvoir est illégitime. Toutefois, l’anarchie conduisant à un chaos encore plus grand, les oulémas chiites estimèrent que c’était un mal nécessaire. Mais pour marquer leur désapprobation et afin que l’on ne crût pas que le pouvoir fût légitime, ils décidèrent d’interdire à tout savant religieux de prendre part au gouvernement. Cela entraîna, mais pour des raisons bien différentes du catholicisme, une séparation de fait entre l’autorité religieuse et l’autorité politique. En rupture avec cette tradition, Khomeini élabora la doctrine du velayat-e faqih, qui énonce qu’en l’absence de l’imam, c’est la personne la moins mauvaise, c’est-à-dire la plus pieuse et la plus savante dans les sciences religieuses, qui doit être à la tête de l’État. Sur le principe, cela rejoint la doctrine sunnite concernant le califat. En raison du poids de la République islamique d’Iran dans le monde chiite, bien rares sont les oulémas chiites à avoir osé, comme le firent naguère Khoei et Shariatmadari, s’opposer frontalement à cette doctrine.

       
    • #1745599

      Fin de la partie 3 :

      4) Il y a enfin la question suivante, concernant le mujtahid, c’est-à-dire le savant religieux qui a la capacité, reconnue par ses pairs, d’extraire des avis juridiques à partir des sources : est-il permis ou non de suivre un mujtahid décédé ? Les sunnites répondent oui, alors que les chiites s’y opposent. Cette question d’ailleurs, avant de séparer chiites et sunnites, avait fait l’objet d’importants débats entre sunnites et mu’tazilites. La conséquence ? Les chiites suivent des savants chiites vivants (qu’ils appellent maraji’ al-taqlid ou sources d’imitation), tandis que les sunnites traditionalistes, jugeant que les oulémas des siècles passés étaient plus savants et plus pieux que les contemporains, suivent des savants sunnites décédés, le rôle des savants sunnites actuels se limitant à transmettre leurs avis et, le cas échéant, à répondre aux questions purement contemporaines en recourant à l’analogie. Une remarque toutefois : tout ce que j’ai écrit sur le chiisme ne concerne que les chiites duodécimains (de loin les plus nombreux) ; et parmi les chiites duodécimains, que le courant oussouli, qui représente environ 99 % d’entre eux. Quant au sunnisme, cela exclut les courants réformateurs (qui prétendent généralement restaurer la pureté originelle de l’islam), comme les réformistes (Frères musulmans, Nourdjou, etc.) apparus à la fin du 19e siècle et les wahhabites (establishment religieux saoudien, Daech, etc.) apparus à la fin du 18e siècle, qui ont leurs propres savants de référence.

       
    • #1745650

      Partie 4 :

      Meyssan dit : « Par exemple, les Gardiens de la Révolution, qui se sont constitués contre l’impérialisme anglo-saxon, ont accumulé de la rancœur contre le clergé iranien. Beaucoup se souviennent que durant la guerre imposée par l’Irak, les mollahs et ayatollahs se débrouillaient pour planquer leurs enfants, tandis que les Gardiens mourraient sur le champ de bataille. »

      Le Corps des gardiens de la révolution (Sepah-é Pasdaran) n’a pas été constitué contre l’impérialisme anglo-saxon, mais a été créé par Khomeini pour surveiller et contrôler l’armée iranienne (Artesh), car il craignait que des éléments fidèles au Shah subsistassent en son sein. Si les Pasdaran se sont depuis sérieusement aguerris, ils étaient alors très largement inexpérimentés et ont souvent, par leurs décisions, nui à la lutte menée par l’armée régulière iranienne, très compétente car solidement formée par les Américains du temps du Shah, contre les forces de Saddam. Du reste, ce ne sont ni les généraux de Sepah ni ceux d’Artesh qui ont payé un lourd tribut lors de la guerre, mais le petit peuple iranien (les conscrits iraniens au sein d’Artesh), lequel a donné son sang pour défendre le pays. Les mérites respectifs de Sepah et d’Artesh sont contestés par la propagande officielle du régime iranien aujourd’hui, car les Pasdaran contrôlent très largement les médias du pays.

      Molla (le H que l’on trouve en français par analogie avec ayatollah est injustifié), auquel les Iraniens préfère le mot « akhound », est un terme générique désignant tout religieux chiite, qu’il soit ayatollah ou hojjatoleslam. Tout ayatollah est un molla, ce qui prouve bien que Meyssan, en coordonnant les deux termes de manière à ce qu’ils soient mutuellement exclusifs, manie une terminologie qu’il ne maîtrise pas.

      Il est exact que de riches Iraniens ont profité de leurs relations et de leur pouvoir pour éviter d’envoyer leurs enfants sur le front, mais cela, d’une part, a été le fait des nantis et des personnes d’influence de tout poil, pas seulement les dignitaires religieux ; d’autre part, cela n’a pas été aussi généralisé que voudrait le faire croire Meyssan. Et puis, avant de donner des leçons il faudrait déjà être irréprochable. Ce n’était pas leurs propres garçons que les Pasdaran endoctrinaient puis envoyaient courir dans les champs de mines pour provoquer une explosion et libérer le passage.

       
    • #1745653

      Partie 5 :

      Meyssan dit : « Mais, affaiblis durant le premier mandat Rohani, il est peu probable qu’ils oseront se lever contre le pouvoir civilo-religieux. »

      « Il est peu probable », comme toute expression marquant une faible possibilité, doit être suivi du subjonctif.

      En outre, s’il y a effectivement une alliance de circonstance entre le camp réformateur et le camp du Guide (comme en témoigne le fait que ce dernier s’est opposé publiquement à la candidature d’Ahmadinejad, mais n’a rien dit contre celle de Rohani) et une lutte interne au sein du régime iranien, cela n’a rien à voir avec tout ce que Meyssan décrit. La purge en cours vise à éliminer tout élément des Hojjatieh, secte dont j’ai déjà eu l’occasion de parler sur ce site, et qui, comme l’avait explicitement dénoncé l’ancien directeur de cabinet de Khomeini, l’ayatollah Tavassoli, s’est très largement infiltrée au sein du Corps des gardiens.

       
    • #1745655

      Partie 6 :

      Meyssan dit : « Par contre le Hezbollah libanais est dirigé par sayyed Hassan Nasrallah (ici le titre de sayyed indique qu’il est descendant direct du prophète Mahomet), une personnalité qui promeut la séparation de la sphère publique et de la sphère privée. Bien qu’ayant une fonction religieuse et une autre politique, il s’est toujours opposé à confondre les deux, tout en acceptant le principe platonicien du Velayat-e faqih (c’est-à-dire du gouvernement par un sage). Il est donc peu probable que le Hezbollah suivra le gouvernement Rohani. »

      Nasrallah, partisan de la séparation de la sphère publique et de la sphère privée, et du religieux et du politique ? Meyssan ne sait-il pas que le Velayat-e faqih supprime justement le peu de distinction qui pouvait exister dans le chiisme traditionnel entre politique et religion, fusionnant totalement les deux ? Du reste, qui peut croire que le Hezbollah récusera le gouvernement iranien, lequel lui fournit armes et fonds ? Sans l’Iran, le Hezbollah aujourd’hui ne serait rien de plus qu’une petite milice parmi tant d’autres. Nasrallah est un homme intelligent et un fin stratège, et l’on voudrait nous faire croire qu’il irait couper la main qui le nourrit ?

       
    • #1745657

      Partie 7 :

      Meyssan dit : « Le Qatar […] ne parvient plus à se nourrir qu’avec l’aide de l’Iran. »

      Le Qatar n’a jamais été autosuffisant pour son alimentation. Certains des pays qui lui fournissaient ses produits de première nécessité ayant rompu leurs relations diplomatiques avec lui, il s’est logiquement tourné vers le producteur le plus proche. Si l’Iran avait refusé, il avait des centaines d’autres possibilités pour se fournir, à commencer par la Turquie avec laquelle il a une vraie convergence idéologique. Le Qatar est suffisamment riche pour n’être jamais exposé à un danger quelconque de pénurie alimentaire sauf si on parvient à instaurer un blocus autour de lui.