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1969 : le plan secret d’Israël pour envoyer 60.000 Palestiniens au Paraguay

Note de la rédaction

Une traduction E&R.

Des procès-verbaux non classés d’une réunion secrète du cabinet israélien tenue il y a 51 ans révèlent qu’Israël a planifié un transfert massif de Palestiniens de la bande de Gaza vers le petit pays d’Amérique latine qu’est le Paraguay.

 

Les comptes-rendus du vote gouvernemental de mai 1969 ont révélé un accord israélo-paraguayen pour « encourager l’émigration » de 60 000 Palestiniens des territoires conquis par Israël pendant la guerre des Six jours en 1967.

Le procès-verbal, révélé mardi, détaillait les engagements de chaque nation, y compris le financement israélien pour les vols transférant les Palestiniens ayant accepté de quitter la bande de Gaza, une subvention de 100 dollars par déporté et un paiement de 33 dollars par personne au gouvernement paraguayen, qui à son tour promettait pour les réfugiés le droit de séjour permanent et accès dans les quatre ans à la citoyenneté.

Au moment où l’accord était ratifié, Alfredo Stroessner était depuis 15 ans le tyran du Paraguay, qui allait devenir la dictature la plus longue de l’histoire de l’Amérique latine ; il était alors plus connu pour abriter de hauts officiers nazis que pour accueillir des réfugiés. Le célèbre médecin SS Josef Mengele faisait partie de l’élite du Troisième Reich qui a fui au Paraguay après la Seconde Guerre mondiale. L’intérêt de Stroessner pour les immigrants palestiniens était probablement lié au besoin urgent de sa nation en travailleurs agricoles pouvant aider à tirer son pays à court d’argent et pauvre en ressources vers la subsistance.

Les détails du projet confirment ce que les Palestiniens affirment de longue date : Israël, depuis sa création, voulait se débarrasser des Arabes indigènes vivant sur les terres sous son autorité.

Kamal Cumsille, professeur d’études arabes à l’université du Chili et expert de la migration arabe vers l’Amérique latine, a déclaré au Daily Beast : « Il ne fait aucun doute qu’Israël a maintenu une politique hostile visant le départ des Palestiniens » ; mais il a affirmé qu’il « n’avait jamais entendu parler d’un accord réel » pour le transfert des Palestiniens jusqu’à ce que cela soit révélé pour la première fois dans une émission d’Eran Cicurel, responsable du service étranger au journal israélien Kan News .

Le choc ne s’arrête pas là. Malgré son importance, le plan israélo-paraguayen semble avoir été contrecarré par une mauvaise planification, des agents du Mossad maladroits et une attaque terroriste rapidement négligée ayant fait un mort et ayant contribué à lancer la vague de terreur de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) contre des cibles israéliennes qui a caractérisé une grande partie des années 70 et 80.

On ne sait guère combien de Palestiniens ont émigré au Paraguay dans le cadre du plan de courte durée. Dans une interview en 2004, Meir Novik, un commandant de la police impliqué dans l’opération, a déclaré que « quelques dizaines de Palestiniens » avaient déménagé. Aux dires de Cicurel, les autorités paraguayennes étaient d’accord.
Mais Moshe Peer, diplomate israélien qui, en 1970, était consul d’Israël au Paraguay et premier secrétaire de l’ambassade, a déclaré dans une interview en 2004 que des milliers de personnes avaient été transférées.

Le 4 mai 1970, un an après que le gouvernement israélien eut officiellement approuvé le plan, deux Palestiniens transférés, armés de fusils, ont pénétré de force dans l’ambassade d’Israël à Asuncion, au Paraguay, dans le but d’assassiner l’ambassadeur Benjamin Varon.

Lorsqu’on leur a dit que Varon était absent ce jour-là, Khaled Derwish Kassab, 21 ans, et Talal al-Demasi, 20 ans, ont alors tué par balle Edna Peer, 34 ans, secrétaire de l’ambassadeur, femme de Moshe et mère de trois enfants.

Deux ans plus tard, un tribunal paraguayen a condamné les deux hommes, identifiés comme membres de l’OLP, à treize ans de prison.

À l’époque, Israël était devenu la cible d’attaques beaucoup plus ambitieuses de la part de terroristes de l’OLP, y compris le massacre en 1972 de son équipe olympique à Munich.

Les frappes ne se sont pas arrêtées. On retiendra notamment deux attaques désormais tristement célèbres perpétrées par le Front populaire de libération de la Palestine , une faction d’extrême gauche de l’OLP. En 1976, un avion d’Air France à destination de Tel-Aviv a été détourné vers Entebbe, en Ouganda. Le lieutenant-colonel Yonatan Netanyahou, frère du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, a été tué alors qu’il commandait la mission de sauvetage, qui fut une réussite. En 1985, l’Achille Lauro, un navire de croisière italien naviguant d’Égypte vers le port israélien d’Ashdod, a été détourné, entraînant la mort du passager américain Leon Klinghoffer, 69 ans.

Cicurel a déniché les comptes-rendus accablant de 1969 au sein de documents récemment déclassifiés. « Je n’en croyais pas mes yeux », a-t-il dit. « Cela semblait être une conspiration massive, qui n’a pas été dissimulée par hasard à la vue du public. »

Des allusions à un plan de transfert ont fuité au fil des ans, mais jamais aucune information laissant entrevoir ses vraies dimensions.

En 1969, alors qu’Israël était encore dans l’euphorie de sa victoire de 1967 sur les armées égyptienne, jordanienne, syrienne et irakienne, ses dirigeants ne savaient que faire des presque un million de Palestiniens maintenant sous leur domination.

Israël avait éludé la question des réfugiés palestiniens déplacés par la guerre d’indépendance de 1948. D’après Tom Segev, historien israélien et expert de la création de l’État d’Israël, le premier ministre fondateur d’Israël, David Ben Gourion, envisageait « un État juif sur la terre d’Israël, avec un maximum de territoire et un minimum d’Arabes ».

On estimait à 950 000 les Arabes vivant sur le territoire britannique devenu terre d’Israël ; près de 80 % d’entre eux ont fui ou ont été expulsés pendant la guerre. Environ 150 000 sont restés, devenant citoyens israéliens.

« Un territoire maximum ne signifie pas tout le territoire », explique Segev, dont le dernier ouvrage, paru en 2018, est la biographie de Ben Gourion Un État à tout prix. « Cela n’a jamais été le cas. En 1948, Ben Gourion a ordonné à l’armée de ne pas s’étendre jusqu’à Jérusalem-est, la Cisjordanie et Gaza, non pas parce que nous n’étions pas en mesure de conquérir ces territoires, nous le pouvions, mais parce qu’énormément d’Arabes y vivaient. Son objectif était : autant de terres que possible, avec aussi peu d’Arabes y vivant que possible. À chaque fois que se présentait la possibilité d’une expansion israélienne sur des terres ayant une importante population arabe, la réponse était négative. »

Pourtant, dix-neuf ans plus tard, le Premier ministre Golda Meir, a été confronté au casse-tête du sort des mêmes Palestiniens sans État qui, a-t-elle déclaré dans une interview, « n’ont nulle autre part où se tourner pour leurs besoins que vers nous ». Environ 300 000 d’entre eux vivaient à Gaza.

Meir a envisagé diverses options, notamment demander de l’aide à l’Égypte et à la Jordanie, qui ont occupé la Cisjordanie et Gaza jusqu’à la guerre de 1967.

« Pendant de nombreuses années, des diplomates israéliens en poste du Brésil à l’Australie ont été chargés de s’occuper du problème des réfugiés, avec pour but de les installer ailleurs », explique Segev. « C’était le souhait de l’État d’Israël de résoudre le problème de cette façon. Donc pour Golda, ce n’était qu’un plan parmi beaucoup d’autres projets similaires. »

On sait peu de choses sur les autres projets de transfert de Palestiniens, mais le plan du Paraguay était singulièrement concret et ambitieux. Et selon Moshe Peer, c’était aussi un « échec de sécurité » bâclé.

« S’ils savaient qu’un groupe comme celui-ci venait au Paraguay, pourquoi l’ambassade n’a-t-elle pas été sécurisée ? », a-t-il demandé dans une interview largement passée inaperçue, donnée en 2004 au journal israélien Maariv. Dans ce qui semble être la seule déclaration publique qu’il ait jamais faite sur les événements, Peer a révélé une terrible coïncidence : il était le diplomate responsable de la mise en œuvre du déplacement des Palestiniens.

Trois semaines avant la fusillade à l’ambassade, Peer a dû venir en aide à un agent du Mossad qui avait été arrêté suite aux plaintes de quelques-uns des Palestiniens transférés qui soupçonnaient avoir été abandonnés sans argent ni travail.

Des agents du Mossad ont été l’épine dorsale de l’opération, repérant à Gaza de potentiels émigrés auxquels était promise une réinstallation au Paraguay.

Dans la semaine qui a suivi le meurtre de sa femme, l’un d’eux a fait Jurer à Peer de ne pas dire un mot du plan avant au moins trente ans.

Peer a déclaré que les réfugiés gazaouis « étaient assurés de devenir propriétaires fonciers, que c’était leur terre promise. L’agent du Mossad qui les accompagnait avait promis qu’il reviendrait deux ou trois semaines plus tard pour voir comme ça allait, mais n’a jamais réapparu. On leur a dit “commencez à travailler, vous serez payés plus tard”. Ils sentaient qu’ils qu’ils s’étaient fait avoir ».

« Ils cherchaient l’ambassadeur et comme il n’ont pu le trouver, ils ont tiré sur ma femme » a-t-il conclu, « ma famille a été la victime de ce transfert ».

 

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