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Emmanuel Todd : "La crétinisation des mieux éduqués est extraordinaire"

Pour l’historien Emmanuel Todd, la vraie fracture n’est aujourd’hui plus sociale, mais éducative. Et la démocratie est vouée à disparaître en Europe. Il dit avoir voulu « revenir au plaisir de l’observation historique ». Mais avec Où en sommes-nous ? (Seuil), l’historien et démographe Emmanuel Todd se fait aussi le chroniqueur – pessimiste – de notre actualité, qu’il entend replacer dans le temps long. « Notre modernité, écrit-il, ressemble fort à une marche vers la servitude. »

 

Trump, Brexit, Macron. Vous analysez les bouleversements au sein des démocraties moins comme les résultats d’une fracture sociale que d’une fracture éducative…

Nous vivons une phase décisive : l’émergence pleine et entière d’une nouvelle confrontation fondée sur les différences d’éducation. Jusqu’ici, la vieille démocratie reposait sur un système social fondé sur l’alphabétisation de masse mais très peu de gens avaient fait des études supérieures. Cela impliquait que les gens d’en haut s’adressaient aux gens simples pour exister socialement – même les dominants et même la droite. On a cru que la propagation de l’éducation supérieure était un pas en avant dans l’émancipation, l’esprit de Mai 68 finalement. Mais on n’a pas vu venir le fait que tout le monde n’allait pas faire des études supérieures : selon les pays, entre 25 % et 50 % des jeunes générations font des études supérieures, et dans la plupart d’entre eux leur nombre commence à stagner. Les sociétés ont ainsi adopté une structure éducative stratifiée. « En haut »,une élite de masse (en gros, un tiers de la population) qui s’est repliée sur elle-même : les diplômés du supérieur sont assez nombreux pour vivre entre eux. Symétriquement, les gens restés calés au niveau de l’instruction primaire se sont aussi repliés. Ce processus de fragmentation sociale s’est généralisé au point de faire émerger un affrontement des élites et du peuple. La première occurrence de cet affrontement a eu lieu en France en 1992 lors du débat sur Maastricht. Les élites « savaient », et le peuple, lequel ne comprenait pas, avait voté « non ». Ce phénomène de fracture éducative arrive à maturité.

 

La lutte des classes sociales est remplacée par la lutte entre les classes éducatives ?

Oui, même si revenus et éducation sont fortement corrélés. La meilleure variable pour observer les différences entre les groupes est aujourd’hui le niveau éducatif. Les électeurs du Brexit, du FN ou de Trump sont les gens d’en bas (même si le vote Trump a été plus fort qu’on ne l’a dit dans les classes supérieures), qui ont leur rationalité : la mortalité des Américains est en hausse, et même si les économistes répètent que le libre-échange, c’est formidable, les électeurs pensent le contraire et votent pour le protectionnisme.

 

Les trois grandes démocraties occidentales ont réagi différemment à cet affrontement entre élite et peuple…

En Grande-Bretagne, il s’est passé un petit miracle : le Brexit a été accepté par les élites, et le Parti conservateur applique le vote des milieux populaires. C’est pour moi le signe d’une démocratie qui fonctionne : les élites prennent en charge les décisions du peuple. Ce n’est pas du populisme car le populisme, c’est un peuple qui n’a plus d’élites. David Goodhart, le fondateur de la revue libérale de gauche Prospect, parle de « populisme décent », une magnifique expression. Les États-Unis sont, eux, dans une situation de schizophrénie dynamique. Les milieux populaires, furibards et peu éduqués, ont gagné l’élection, une partie des élites l’a acceptée (Trump lui-même fait partie de l’élite économique et le Parti républicain n’a pas explosé) mais l’autre moitié de l’Amérique avec l’establishment la refuse. C’est un pays où règne donc un système de double pouvoir : on ne sait plus qui gouverne. En France, nous sommes dans une situation maximale de représentation zéro des milieux populaires. Le FN reste un parti paria, un parti sans élites. Le débat du second tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron en a été la parfaite mise en scène. À son insu, Marine Le Pen a exprimé l’état de domination intellectuelle et symbolique de son électorat qui est, de plus en plus, peu éduqué, populaire, ouvrier. La dissociation entre les classes sociales est à son maximum. L’absence de solidarité entre les groupes sociaux est typique de la dissociation d’une nation.

 

La France insoumise est-elle une tentative de renouer le contact entre élite et peuple ?

Elle est le phénomène électoral intéressant de cette dernière élection. Il m’intéresse d’autant plus que je n’y croyais pas du tout ! Les électeurs de Mélenchon sont jeunes comme ceux du FN. Mais ce qui est vraiment original dans l’électorat de Mélenchon, c’est son caractère transclassiciste. Ouvriers, employés, professions intermédiaires, diplômés du supérieur : toutes les catégories sociales y sont représentées. En ce sens, les progrès de La France insoumise ne seraient pas une nouvelle forme de gauchisme, mais exactement l’inverse : une certaine forme de réconciliation des catégories sociales et éducatives françaises. Reste à savoir si Mélenchon a dans la tête ce qu’il faut pour gérer une telle réconciliation.

 

Et Emmanuel Macron ?

On ne peut pas savoir ce qu’il y a dans la tête de Macron : il est jeune et trop instable, son parcours professionnel l’a montré. Il est pour l’instant sur une trajectoire de conformisme absolu. Réformer, flexibiliser, accepter la gestion allemande de la monnaie… une direction qui amène inévitablement à un ou deux points de chômage supplémentaires en fin de quinquennat. Pour Macron, poursuivre dans cette voie, c’est accepter de disparaître politiquement à 40 ans. Une hollandisation éclair.

 

Vous êtes un homme de gauche, comment voyez-vous sa situation aujourd’hui ?

Je ne suis pas très optimiste ! L’une des grandes faiblesses de la science politique est de réfléchir aux citoyens comme à des êtres abstraits. Mais quand on décrypte, comme je le fais, des variables sociologiques, on arrive à la conclusion qu’il existe un subconscient inégalitaire dans notre société. La stratification éducative, je l’ai dit, a provoqué une fermeture du groupe des éduqués supérieurs sur lui-même. La crétinisation politico-sociale des mieux éduqués est un phénomène extraordinaire.  

Lire l’entretien entier sur liberation.fr

 

La conférence de Todd datant du 6 décembre 2017 sur son livre Où en sommes-nous ? commence à 16’10 :

Loin des jugements de valeur imposés par l’oligarchie,
la pensée complexe sur la politique contemporaine
est à découvrir sur Kontre Kulture

 

Emmanuel Todd, sur E&R :

 






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46 Commentaires

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  • #2017730

    “Le « peuple » ne comprenait pas”, donc il a voté non à Maastricht ??

    Cest quoi cette analyse simpliste et débile ? Vu la réalité présente et les conséquences de ce traité, il avait plutôt tout compris il me semble !

    Todd ne voit pas la contradiction avec ses précédentes analyses sur l’UE ?

     

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    • Visiblement vous faites parti de l’élite.

      E.Todd dans cette phrase caricature bien évidement le raisonnement des "élites".
      Il nous dit que : les élites "de leur position pleine de sagesse et d’intelligence" comprenaient ce qu’il se tramait, tandis que le peuple "crétin par définition" a voté non parce qu’il ne comprenait rien.
      Il faut y voir un trait d’humour qui met en scène des élites prétentieuses, rien d’autre.

      Au contraire de beaucoup ici qui n’y voient qu’un brasseur d’air j’aimerais plutôt saluer l’analyse profonde du bonhomme.

      En effet, il tente d’expliquer que si l’idéologie de départ était pleine de bonnes intentions (qui pourrait en vouloir à celui qui s’efforcerait d’instruire les classes populaires ?) qu’elle a vu le taux d’alphabétisation bondir pour atteindre presque l’ensemble de la population, qu’elle a permis qu’une majorité de la population atteigne le niveau secondaire et que nous ayons 1/3 de la population titulaire d’un diplôme supérieur, ce que personne n’avait vu émerger c’est le problème d’avoir une société dans lequel le 1/3 de la population peut désormais vivre en vase clos. Ce 1/3 de la population est devenu suffisamment important pour pouvoir se passer du reste de la population tandis que le seuil d’instruction semble avoir atteint le fameux plafond de verre... Comme si le rêve d’une société "entièrement" éduquée c’était arrêté en route faute de carburant.

      Bref c’est la situation complexe dans laquelle se trouve la majorité du monde occidental (en intégrant le japon/corée) et dans lequel chaque pays tente de proposer des réponses à ce défi sociologique afin d’éviter une guerre civile. E. Todd semble défendre l’idée que le monde Anglo-saxon essaye (tant bien que mal) de proposer la démocratie tandis que la France et plus largement l’Europe choisit l’oligarchie. Alors que l’idéologie mondiale était dominée par le monde anglo-saxon, ce brusque changement de paradigme aurait provoqué cette forme de flou idéologique et force est de constater qu’on ne sais pas vraiment la direction que nous prenons.

       
    • C’est plutôt de l’ironie, tout simplement.

       
  • Todd se peint lui -même surtout dans un portrait inconsciemment peu flatté : celui d ’un fonctionnaire d ’état , mou , sans convictions qui ne se bat vraiment pour aucune cause , une sorte de spectateur non engagé ; de plus ses observations tournent en rond et font la part belle aux gens diplômés "éduqués" qu ’il qualifie d ’élite de masse ( O le génial concept fumeux !) qui ne sont que les sous -produits des lycées et universités du formatage et de l ’ignorance . Tu parles d ’une élite !

     

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  • #2017809

    Toddisme éducationnel !

     

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  • Il raconte de la merde.
    J’étais prêt à lui donner raison quand il dit : "la vraie fracture n’est aujourd’hui plus sociale, mais éducative."

    Sauf qu’en fait il parle de l’éducation scolaire, donc de l’instruction publique, donc de l’endoctrinement mondialiste.

    Pour moi, l’éducation est celle des parents et de celle qu’on se fait soi-même.

    Parler donc de diplômes est d’une connerie incroyable. Car le "vote FN et Trump n’est pas éduqué" revient sans cesse et n’a aucun sens.
    Même parler d’instruction est débile. Le système scolaire n’étant que du par-coeur. Et aujourd’hui il y a des livres et bien sur Internet.

    Pour la fracture la fin de la fracture sociale, il suffit de voir au 21ème siècle ce que sont les princes et princesses des familles "royales" subsistantes en Europe.
    Les hommes sont des soumis mondialistes et deviennent banquier tandis que les femmes sont des putes dégénérées qui veulent faire du mannequinat, et passent leurs journées à faire du shopping et poster des photos sur Instagram. Ce qui n’est pas différent du reste de la population, notamment des "basses couches sociales".

     

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    • Non, il parle de l’éducation en général et pas uniquement scolaire.
      Il veut dire que la césure va de moins en moins de pair avec les différents milieux sociaux, mais est plutôt liée à l’éducation : un bachelier issu d’un milieu populaire, maîtrisant la langue , lisant régulièrement de la littérature/philosophie et n’utilisant que très peu les réseaux sociaux aura un esprit critique/d’analyse plus élevé qu’un BAC+5 ayant fait une école de commerce, pourtant issu d’un milieu bourgeois mais ayant un bagage intellectuel et un esprit critiques assez limités.
      Désormais les plus éduqués sont -en grande partie- des gens formatés avec une capacité d’analyse assez faible, le genre de quidam qui te maintiendra que "Macron c’est les réformes" et "l’€uro on peut pas en sortir" ( Je sais de quoi je parle il y en a pas mal dans mon entourage des BAC+5 qui "analysent’ les problèmes ;) ).
      La crétinisation je la constate pleinement chez les jeunes de mon âge (et les moins jeunes) quoique diplômés.

       
    • #2018373
      Le 4 août à 19:31 par envolées-des-incultes
      Emmanuel Todd : "La crétinisation des mieux éduqués est extraordinaire"

      @ Jeremie

      La césure a toujours été ainsi. Ceux qui vont longtemps à l’école font rarement preuve de bon sens, car ça n’est pas l’objet de leur conditionnement. Si ça l’était, ils ne feraient pas de bons rouages de la techno-structure.

      S’en étonner seulement maintenant, c’est du foutage de gueule. Arrêtez de jouer les enseignants gauchistes en prenant la défense de Todd SVP, c’est lourd.

      C’est une constante des sociétés industrialisées, c’est pas nouveau.

       
    • La vraie fracture est spirituelle, elle concerne notre définition du bien et du mal.

       
  • « La crétinisation politico-sociale des mieux éduqués est un phénomène extraordinaire. »
    Donc si j’ai bien compris il se l’applique à lui-même ????

    Non Mr Todd il y a un choc de valeurs et culturel surtout.

     

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  • Beaucoup de baratin et de mots savants pour dire au final : "il n’y a rien à faire,la société marche naturellement vers la servitude".

    Elle ne marche pas naturellement vers la servitude,tout ca est organisé et programmé.Ca n’est pas complotiste,ce sont les faits et c’est facilement démontrable.

    Mélenchon ne présente aucun intérèt démocratiquement parlant,que todd qui se croit lucide soit incapable de le voir est amusant.Melenchon est un grand maitre maçon qui sert de soupape de sécurité au système.Il est sous contrôle et permet aux gochistes et autres revoltés d’operette de croire qu’ils peuvent voter pour une alternative.

    Enfin todd lui même sert le système,puisqu’il ne propose pas de solution.
    Alors qu’evidemment il y en a.

    Tout problème a sa solution.

     

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  • "La crétinisation des milieux éduqués",

    Effectivement ,l’application des théories
    de Mai 68,ont abouti au résultat souhaité ;
    l’éducation nationale et les médias ont formé
    des décérébrés assistés,revendiquant des droits
    multiples inculqués,(bourrage de crâne),au
    détriment de la réflexion et de l’effort de
    responsabilisation.Ainsi ,une certaine classe
    sociale a préservé ses avantages et ceux de
    sa descendance .La promotion au mérite qui
    menaçait l’Elite Elue,était éliminée .
    Ce plan d’abrutissement des peuples n’est
    qu’une colonisation déguisée .Elle mène
    à l’esclavage consenti.
    La démagogie est l’opium des peuples .

     

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  • L’ on pourrait parler de "crétinisme révolutionnaire" en somme !

     

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  • #2019170

    Je ne sais plus qui avait observé que quand le lobby s’installe quelque part, le qi moyen de la population finit irrémédiablement par baisser.

    Causes : les multiples mensonges et manipulations quotidiennement répandus et pratiquées, la promotion de moeurs dégradantes et d’un climat général malsain, des conditions de vie qui chutent drastiquement par le vol des biens et des richesses, la malveillance installée au plus haut niveau, la corruption et les dysfonctionnements qui s’en suivent et, pour finir, l’élimination des plus intelligents.

     

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  • Il ne fait pas exception à sa régle. Les rentes (de situation, économique,...) ont fini par avoir la peau ("crétinisation"...) des personnes qui en USE (des usuriers). Tout est relatif, tout dépend du point de vue... donc rien n’est un échec, donc aucune raison de s’arrêter... surtout quand on fait payer l’addition au sans dents, illettré qui vivent un monde objectif/utilitariste et pas relativiste(je pense que ce phénomène à déjà eu la peau de l’URSS). Si macron peut être président en ayant RIEN BRANLÉ, alors pourquoi pas moi : il s’infuse ,par le haut, une détestation de l’effort et des gens qui veulent s’élever par l’effort (physique, intellectuel, professionnel : donc spirituel). On rentre dans un monde de pleurniche infamante, ou des bons à rien geingne de ne pas avoir le destin qu’ils sont persuadés de mérité.

     

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