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Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

Avec cette belle unanimité qui la caractérise, la presse pluraliste du monde civilisé nous invite désormais à pleurer sur le sort de Jack Ma, célèbre milliardaire mystérieusement disparu. Le malheureux homme d’affaires va-t-il reparaître un jour, ou sombrer dans les oubliettes d’un régime totalitaire prêt à tout pour asseoir sa domination ? Va-t-il finir dans un camp de concentration, triste compagnon d’infortune des pauvres Ouïghours qui n’ont pas encore été mangés tout cru ?

 

Est-il en train de sarcler les pommes de terre dans une exploitation agricole, de manier la pelle à charbon dans une centrale thermique, ou bien, peut-être, de se préparer une infusion de chrysanthème dans une obscure maison de retraite pour capitalistes récalcitrants ?

En fait, rien de tout cela. Sa famille a déjà annoncé qu’il était chez lui, bien portant, et qu’il préférait faire profil bas un certain temps vu les circonstances. Voilà, inutile de pleurer devant le poste de télé, Jack s’est simplement fait remonter les bretelles. Pourquoi ? Parce qu’il est trop gourmand. La firme qu’il a créée est en train de conquérir une position monopolistique et elle a tendance à assujettir ses partenaires à des règles exorbitantes. Révélés à l’automne dernier, les démêlés du groupe avec l’autorité régulatrice des marchés financiers sont la conséquence de cette attitude conquérante, confrontée à une politique antitrust dont le gouvernement chinois ne se prive pas de réaffirmer à cette occasion la pertinence.

Nous sommes tellement accoutumés, en Occident, à voir les multinationales faire la pluie et le beau temps, que l’intervention de l’État est présentée comme une violation des droits de l’homme. Mais l’économie chinoise est une économie mixte où, depuis les réformes, un puissant secteur privé coexiste avec le secteur public. Outre un appétit démesuré, Jack Ma a alors commis une deuxième erreur : il a ouvertement critiqué la politique des banques chinoises. Or le secteur bancaire, en Chine, appartient majoritairement au secteur public. Il n’est pas le tiroir-caisse de ses actionnaires privés, mais l’instrument privilégié des politiques publiques.

Faire le procès des banques, c’est donc porter le fer contre la politique économique du gouvernement. Lorsqu’on s’appelle Jack Ma, et qu’on détient la deuxième fortune du pays, on doit savoir rester à sa place : celle d’un puissant opérateur privé, certes, mais qui n’a aucune légitimité pour intervenir dans la détermination de la politique économique. La seule autorité détentrice de cette légitimité, c’est le parti communiste, auréolé de sa victoire historique, fort de ses 90 millions d’adhérents et comptable des résultats qu’il a obtenus dans le développement du pays.

La Chine contemporaine dérange nos habitudes de pensée, et tenter d’en élucider la complexité en appliquant des catégories inadéquates est le plus sûr moyen de s’abuser sur le sens des événements. Les réformes lancées par Deng Xiaoping ont injecté dans l’économie chinoise une dose massive de capitalisme, et les inégalités sociales, de revenu et de patrimoine, se sont envolées. En Chine, les odes au communisme côtoient la saga des nouveaux milliardaires, et l’exaltation des valeurs socialistes la consécration de l’enrichissement privé.

Réalité complexe, contradictoire, mais il s’avère que cette contradiction permanente est le moteur d’un développement qui vaut aujourd’hui à la Chine le titre de première puissance économique en parité de pouvoir d’achat, de première puissance exportatrice mondiale, de premier investisseur dans les énergies renouvelables, sans compter un système éducatif qui occupe le premier rang dans les dernières évaluations internationales et une espérance de vie moyenne désormais supérieure à celle des États-Unis. Ces performances ne font pas de la Chine un eldorado, les contradictions sociales y sont palpables, et la montée de l’individualisme y menace la cohésion de la société. En attendant, l’amélioration continue des conditions d’existence de la population, parce qu’elle est une priorité politique, assoit la légitimité du pouvoir exercé par le parti communiste.

Indéchiffrables tant qu’on applique les catégories occidentales, les paradoxes de la Chine actuelle nécessitent aussi une mise en perspective historique. Sur le drapeau de la République populaire de Chine, la grosse étoile représente le parti communiste, investi d’un rôle dirigeant qui n’est pas négociable.

Les quatre petites étoiles figurent les classes sociales qui participent au développement du pays : la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale. Ce pacte fondateur a connu bien des vicissitudes depuis 1949 : la Chine maoïste était beaucoup plus pauvre et nettement plus égalitaire. Ce qui n’a pas varié, c’est le pilotage de l’économie chinoise, qui a toujours été confié à la main de fer de l’État, et non à la main invisible du marché. La modeste affaire Jack Ma rappelle que la Chine post-maoïste a des milliardaires, mais que ces derniers n’y exercent pas le pouvoir.

Bruno Guigue

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18 Commentaires

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  • #2638815
    le 10/01/2021 par Robespierre
    Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

    « La main invisible du marché ». En occident, elle se voit de plus en plus cette main qui tient la presse, conseille la « réforme » des retraites, achète les dirigeants et influence Bruxelles.

     

  • #2638822

    des clubs de foot ont été remis à leur place par l’arjel.

     

  • #2638862

    On peut dire ce qu’on veut (et à raison, souvent) de la Chine, mais au moins là-bas le pouvoir a des burnes et ne baisse pas son froc devant les grosses entreprises...


  • #2639003

    "les inégalités sociales, de revenu et de patrimoine, se sont envolées" : ce merveilleux pays de cocagne où coulent à flot le lait et le miel. Où la liberté, la paix et la justice règnent en maîtres, ça laisse rêveur !

    "La modeste affaire Jack Ma rappelle que la Chine post-maoïste a des milliardaires, mais que ces derniers n’y exercent pas le pouvoir" : oui c’est sûr, Xi Jinping et les hauts dirigeants du parti sont miséreux et dorment sur la paille, c’est bien connu.

     

    • #2639996

      "les inégalités sociales, de revenu et de patrimoine, se sont envolées" : ce merveilleux pays de cocagne où coulent à flot le lait et le miel. Où la liberté, la paix et la justice règnent en maîtres, ça laisse rêveur !



      Ah, la France !


    • #2640088

      Ah, la France !



      On se rapproche de la Chine, niveau répression, le gouvernement fait tout pour. C’est pas facile, mais on va y arriver ! Par contre niveau économique, on est encore un peu à la ramasse.


  • #2639018
    le 10/01/2021 par Bayinnaung
    Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

    Je comprends les chaudes larmes de l’occident : ici, Zuckerberg a le pouvoir de faire taire un président élu et encore en fonction ; alors qu’en Chine, un excentrique du même tonneau qui a dû déplaire à l’état vient de subir ce que Trump aurait pu faire subir à Zuckerberg ou Soros ce qu’il aurait dû leur faire subir pour le bien-être du monde (illustrant ainsi l’expression : Fais du bien à un vilain, il te chie dans la main).

    C’est comme ces féministes qui t’emmerdent parce que tu as dit que Idiote Page n’avait pas de pénis mais bien un vagin charcuté et "qu’il" se nommait Ellen autrefois ... féministes qui se gardent bien d’aller défendre les droits de la femme en Arabie Saoudite ... et qui mouillent même à l’idée de faire venir plein-plein d’hommes issus de ces contrées où l’on excise les petites filles et qui n’ont aucune envie de renoncer à leurs traditions (qui, au passage, ne sont pas pires que l’opération de changement de sexe de Idiote Page).


  • #2639041

    Contrairement à l’occident, l’argent ne permet pas, en Chine, d’acheter une bribe du pouvoir. On peut être milliardaire un jour et n’être plus rien le lendemain.. Comme en France aux temps des rois.

     

    • #2639224

      En effet...pour autant est ce a glorifier à 100% ?

      La il est question de Jack Ma....mais combien de "jack ma" pour ainsi dire....en ce sens combien d’entrepreneurs chinois se sont vus d’un cuop comme ça...radié, disparus, juste par ce que...ben voilà ; le PCC dit "toi tais toi"

      Cela n’encourage pas, loin de là, et question liberté...esclave d’un côté, ou esclave de l’autre....quoi préférer ?


    • #2639684
      le 11/01/2021 par Aino Corona
      Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

      @Peg

      C’est quand même marrant de voir des gens comme toi sur E&R, continuant à essayer de réfléchir avec des catégories que lui ont imposé le système.

      La liberté, en tant que valeur absolue, c’est de l’enfumage. On s’en fout.

      C’est comme ’’ la démocratie ’’, ’’ les droits de l’homme ’’ ... Que des fausses catégories.

      Les catégories fonctionnel / dysfonctionnel c’est déjà plus pertinent.

      Et vu le développement de la Chine, et notamment de sa classe moyenne depuis 20 ans, on peut légitimement en conclure que ça fonctionne.

      À titre personnel j’aimerais bien qu’on expérimente la méthode Chinoise en France, quand certains, qui ont acquis trop de pouvoir, continuent à essayer d’achever un pays déjà à l’agonie.

      Faudra de toute façon en passer par là sinon on s’en sortira pas.

      Ce jour là tu t’asseoiras sur ta liberté absolue , et tu retrouveras peut-être tes libertés relatives , qui elles, sont bien réelles.


  • #2639101

    La modeste affaire Jack Ma rappelle que la Chine post-maoïste a des milliardaires, mais que ces derniers n’y exercent pas le pouvoir.



    Tandis que les GAFAM soit disant démocrates et encenseurs de la liberté (d’expression), il faut voir...


  • #2639204
    le 11/01/2021 par animal de labo
    Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

    Au moins en Chine, ceux qui respectent la loi et travaillent honnêtement ne sont pas devolarisés comparés à ceux qui ne respectent rien.

    Certes c’est totalitaire, mais un totalitarisme qui a un minimum de bon sens : le pays fonctionne et si on ne peut pas espérer finir chef d’entreprise en partant d’en bas, on peut au moins espérer garder son moyen de subsistance, sa femme, ses gosses...
    Si on me proposait ça en France, je remercierai mon gouvernement et je la ramènerais pas sur ce qui me déplaît de sa politique.
    En même temps je suis pas certain qu’ en Chine les amoureux des enfants des autres soient aux plus haut post administratifs... alors qu’en France, il est aujourd’hui permis de se poser la question, même si totalement déconseillé d’en parler, même en famille.
    Où est la pire dictature, ici ou la bas ? Ici, car c’est ici que je vis.

     

    • #2639337
      le 11/01/2021 par Jean de tramecourt
      Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

      Pour les raisons que vous évoquez ( entr’autres ) , la chine est en passe de devenir la plus grande puissance mondiale ! ... je reste persuadé que la " communauté " , maîtresse du Mondialisme actuel , va s’y " casser les dents " !


  • #2639253
    le 11/01/2021 par Jean de tramecourt
    Jack Ma va-t-il sarcler les pommes de terre ?

    Je persiste à croire que la chine est en passe de devenir LA puissance dominante du Monde . Ce capitalisme " encadré " par l’etat , comme les autres secteurs d’ailleurs , fait qu’aucun " débordement " n’est permis .
    Il doit certainement exister des castes privilégiées comme dans tous les systèmes , mais qui n’altèrent pas sa finalité . Donc , pas d’entrave au " plan " .
    D’autre part , contrairement au Mondialisme créé par une communauté apatride ( d’à peine quelques millions d’individus ) ayant pour but ultime d’affirmer sa domination sur l’ensemble des pays qui lui sont redevables , la chine ( d’un milliards et demi d’individus ) perpétue un nationalisme exacerbé très balisé , conquérant très primaire .
    pour tenter de faire ( très ) court : On a une caste de " banquiers " ayant asservis un bon nombre de pays et de régions du globe avec l’aide de leurs kapos autochtones , à leurs diktats , ( cela constitue un conglomérat de nations diverses avec des passés divergents ) d’un côté , et de l’autre UNE nation homogène hyper structurée , avec une direction qui parle d’une seule voix . Je pense que dans la balance , y a pas photo !

     

    • #2639729

      Anarchiste dans l’âme, proudhonien dans la gestion de cet horizontalité libérale et responsable par un État fort, contrôlé mais légitime lorsqu’il s’agit de préserver le bien commun des prédateurs détenteurs de capital et de tout ce qui l’accompagne (voire d’autres ennemis), j’ai un léger faible pour cette gestion chinoise par un parti unique, bien que les atteintes à d’autres libertés et l’établissement de castes me chiffonnent un tantinet, qu’il faille les résoudre : philosophiquement et politiquement parlant, au sens du concept. L’affaire étant chinoise, cela les regarde.


  • #2639473

    A tous ceux qui croient que la Chine est ou sera la Grande Puissance, non.
    Capitalisme (travail acharné et non pas spéculation) + communisme (tous pour un, un pour tous) + patriotisme génétique (Chinois d’abord, Yellows ensuite, Reste du monde après), c’est très efficace effectivement.
    Mais il manque au Chinois quelque chose, trois petites notes de musique, une certaine insouciance, une fulgurance, un certain charme, un petit je ne sais quoi.
    En France nous avions tout cela. Nous avons tout cela, à retrouver, à grand peine bien sûr.
    Jack Ma, c’est le possesseur de vignobles en France, qui fait du vin moins bon pour exclusivement des Chinois riches. un dévoyeur de bonnes bouteilles. Un baisseur de qualité. Un emprisonneur de vignes (hautes murailles de Chine entre les vignes et le paysage de chez nous).
    Pas notre ami, ce dégradeur de culture française.