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Proudhon, précurseur de la décroissance ?

La pensée de Proudhon s’explique par une défiance générale à l’égard de la modernité. Comme la plupart des auteurs pré-marxistes issus de la nébuleuse socialistes, il envisageait la marche en avant occidentale comme une course folle, conduisant à l’exacerbation des vices bourgeois. C’est pourquoi, tout en appelant de ses vœux davantage de progrès social, il revendiquait la nécessité de préserver les acquis bénéfiques du passé.

 

Cela lui faisait écrire par exemple :

« Nous serons tout à la fois hommes de conservation et hommes de progrès, car ce n’est qu’à ce double titre que nous serons des hommes de révolution. »

Cette position principielle explique en partie qu’on puisse ranger Proudhon parmi les précurseurs de la décroissance. Le progrès social n’impliquait pas pour lui qu’on progresse dans tous les domaines, et il insistait au contraire sur le fait que les prétendus progrès de la société n’étaient souvent que des régressions masquées, tandis que la conservation des bons aspects du passé était la condition de possibilité du progrès véritable.

Il est à noter toutefois que l’opposition proudhonienne au progrès ne reposait pas essentiellement sur une critique de la technique. Contrairement aux luddites, par exemple, il se préoccupait très peu de la question des machines. Son discours critique était centré sur les méfaits politiques et économiques de la modernité, jugée aliénante pour l’homme.

 

 

Le localisme économique : le mutuellisme

Là où Proudhon peut le plus visiblement se rapprocher des objecteurs de croissance, c’est dans son insistance pionnière sur les mérites du localisme, dans tous les domaines de la vie. Et notamment en économie. La modernité a en effet favorisé l’essor des grandes capitales au détriment des provinces, et des villes au détriment des campagnes. Proudhon a anticipé des notions devenues centrales dans la pensée dissidente. Pour lui, une authentique révolte populaire transite par l’action directe du peuple et la participation à des initiatives solidaires : il fut le grand promoteur des mutuelles autogérées et des associations de quartier, qui recréent du lien entre les citoyens. Ces formes d’activité économique sont fondées sur l’autonomie et le contrôle direct de l’ou­til de production par chaque travailleur. Un tel mutuellisme représente « un système d’équilibration entre forces libres, dans lequel chacune est assurée de jouir des mêmes droits à condition de remplir les mêmes devoirs, d’obtenir les mêmes avantages en échange des mêmes services, système par conséquent essentiellement égalitaire et libéral […]. »

Il faut « soustraire les citoyens des États contractants à l’exploitation capitaliste et bancocratique, tant de l’intérieur que du dehors » ; ces réformes établissent « par leur ensemble, en opposition à la féodalité financière […] dominante, ce que j’appellerai fédération agricole-industrielle ». Il faut faire en sorte que « le petit bourgeois, le petit propriétaire, le petit industriel, de même que le paysan, le commis et l’ouvrier », trouvent « qu’ils ont plus à gagner par le travail que par la rente et l’agio » ; c’est alors que le peuple brisera « la suzeraineté de l’argent », « ramènera à sa juste limite la propriété, changera le rapport du travail et du capital, et constituera comme le couronnement de l’édifice le droit économique ».

Le proudhonisme visait à affranchir les hommes du grand capital industriel et financier. En se liguant les uns avec les autres, par exemple sous forme de coopératives, les travailleurs indépendants pourraient préserver leur statut en se donnant les moyens de résister à la concurrence.

 

 

Retour aux marchés locaux

C’est toute la vie économique qui, à terme, se réorganiserait comme une série de mutuelles. Les populations établiraient des marchés locaux, avec éventuellement des monnaies locales. Les règles enracinées de l’économie imposeraient le principe d’une vente au prix de revient : chaque contractant serait payé au juste prix pour son travail, mais nul ne profiterait de ce que Marx appelait une « plus-value », et que Proudhon qualifiait de « droit d’aubaine ».

Tout bien de consommation serait vendu en fonction des coûts qu’il a engendrés, de la quantité de travail qu’il a demandée et du bienfait réel qu’il apporte à son propriétaire. Celui qui romprait le contrat mutuelliste et toucherait une plus-value serait immédiatement exclu de la communauté, c’est-à-dire de l’échange. L’enracinement communautaire deviendrait le garant de la justice économique.

De cette façon, on établirait un contrepoids au marché capitaliste, sans tomber dans les travers de l’adminis­tra­tion étatique centralisée. Proudhon avait raison de dire que seul le système fédératif peut assurer un tel équilibrage. La pure anarchie politique ne le pourrait pas, car elle conduirait par inaction au laissez-faire économique, qui serait la négation de la liberté, en raison de l’esclavage économique des salariés ; et le pur étatisme ne le pourrait pas davantage, car il n’en­diguerait l’escla­vage économique qu’en lui substituant une tyrannie des pouvoirs publics.

Pour Proudhon, l’économie en circuit court contribue à accroître le nombre de petits propriétaires. Le grand Capital se nourrit de vente en gros : il est incapable de prospérer dans un marché local, a fortiori lorsque toute plus-value substantielle est interdite par la pression des consommateurs (tandis qu’une telle pression est beaucoup plus difficile à organiser dans une économie élargie). Le salariat disparaîtrait, et il n’y aurait pour ainsi dire plus que des travailleurs indépendants.

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  • #2384869
    Le 10 février à 00:07 par Paul
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    Le précurseur de la décroissance c’est JJ Rousseau : " Les plaisirs qui s’achètent ne sont pas de bonne qualité " . Qui dit mieux ?

     

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  • #2384874
    Le 10 février à 00:19 par Sertorius
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    C’est Marx le fossoyeur de Proudhon, dont la pensée a été au siècle passé galvaudée et trahie dans la phrase "la propriété, c’est le vol" par les émules soumises du barbu maçon ennemi de tout ce qui s’opposait à son matérialisme haineux. Et il faut bien admettre malheureusement que l’on relaye encore communément comme vérité d’évangile à l’heure actuelle certains éléments de sa doctrine communiste, comme si l’histoire n’en avait pas suffisamment prouvé jusqu’à présent l’inefficacité et la perversité morale intrinsèque.
    Mais je constate aussi que l’article est écrit d’un auteur qui curieusement veut autant que le précédent faire table rase de ce qui reste de la culture chrétienne "point de départ de toutes les chasses aux sorcières et de toutes les inquisitions" évidemment, en promouvant dans un autre écrit les sagesses anciennes païennes et orientales, bref par le biais d’un remplacement en douceur. Ne voyez-vous pas que ces faux ennemis sont des alliés objectifs de la même comédie ?
    Si on attend de l’un ou l’autre volet de cette hypocrisie le moyen de sortir de la crise, on n’est pas encore sortis de l’auberge.

     

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  • #2384954
    Le 10 février à 08:18 par goyband
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    Le localisme Proudhonien, son obsession de l’horizontalisme, son pré "Girondisme" tant critiqué par Sartres post Révolution, n’a pas grand chose à voir avec le concept de décroissance totale, puisqu’il est borné au sens strict du progrès technique, entendu qu’on pourrait facilement l’élargir à la propriété ou à l’accumulation de richesses, au sens large, dans une dialectique complète, ce qu’il ne fait pas, justement.

    A propos du machinisme, par exemple, il conceptualise que si le nomadisme accroît la productivité et le sentiment anarchique, il soumet aussi sûrement le salarié qu’il ne détruit sa liberté.
    En revanche, Proudhon n’est pas contre la notion de propriété, car pour lui, si la propriété génère de l’inégalité, elle est quand même source de liberté, indispensable.

    Proudhon croit en un état libertaire générateur de micro révolutions pour contrer le capitalisme libéral, concept repris plus tard par Deleuze, une forme de communisme pragmatique auquel on peut lui opposer la critique qu’un modèle Etatique Hegelien de transcendance, sera antinomique avec le concept de micro révolutions, Proudhon ne développant pas ou peu sa pensée sur un modèle étatique d’immanence qui serait, à contrario, compatible avec une commune libertaire, une ville libertaire, une région libertaire et une nation libertaire, bref avec une garantie libertaire de l’existence de l’individu au sens Darwinien, dans une logique étiologique.

    Proudhon rejoint donc les libéraux lorsqu’il affirme que l’individu est motivé par son propre intérêt et s’il effectue bien la distinction entre capitalisme et capitalisme libéral, il circonscrit l’aliénation de l’individu à sa puissance de travail, au salariat, ce qui l’expose aux critiques d’une certaine aporie de raisonnement.

     

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  • #2384972
    Le 10 février à 08:52 par yul
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    Au contraire du marxisme, le proudhonisme :
    - ne peut se comprendre qu’à l’intérieur d’une nation, de frontières...
    - est totalement compatible avec la religion (c’est une forme de catholicisme social)...
    - est, pour le matérialisme, dans le rapport du besoin et non de l’envie...
    Marx, Proudhon, un mandonné, il faut choisir !
    Ce sont deux conceptions qui sont irréconciliables et Marx a bien fait le boulot en ce sens...

     

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    • #2385064
      Le 10 février à 11:57 par goyband
      Proudhon, précurseur de la décroissance ?

      Faut arrêter de dire que Marx a tué Proudhon sans vraiment dire pourquoi.

      Pour analyser leurs différences, il faut penser "more géometrico", si je puis dire :

      - Proudhon admet le principe des réalités contradictoires (ex propriété) pas Marx.
      - Proudhon imagine un Etat libertarien capable de promouvoir le local vers le global, pas Marx, qui veut le dépérissement de l’Etat.
      - Proudhon embrasse le concept de micro révolutions libertaires alors que Marx est pour un déploiement global et une société de libre association et de l’internationalisme pour le coté révolutionnaire.

      Ils ont deux visions Etatiques différentes, Hegelienne d’un coté, quasi nihiliste de l’autre et Marx renvoie Proudhon à ses contradictions quant à une vision Etatique de transcendance peu compatible avec sa notion de micro révolutions.
      C’est ici que Marx tue Proudhon, mais ne le tue pas totalement, parce que l’histoire démontre qu’une demande de plus de prolétarisation de la prolétarisation est un échec.

      Alors il faut peut être basculer sur la société du spectacle d’un Debord et l’approche situationniste de la contre société marchande, dont Francis Cousin est un spécialiste.

       
  • #2385017
    Le 10 février à 10:32 par Jean
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    Le calcul du montant des prélèvements obligatoires d’un pays ne tient jamais compte de l’impôt monétaire : l’impôt levé sur l’épargne exprimée dans une monnaie donnée.

    En 2019, dans la zone Euro, il était de 24,7 %.

    Source

    https://twitter.com/PopescuCo/statu...

     

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  • #2385116
    Le 10 février à 13:23 par Laurent Guyénot
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    J’ai lu le livre de Thibault Isabel, Pierre-Joseph Proudhon. L’anarchie sans le désordre (avec une préface de Michel Onfray qu’on peut regretter mais qui a dû aider à la commercialisation du livre) : c’est une bonne et courte introduction pour rendre Proudhon sympathique et donner envie d’en savoir plus, même si un peu simpliste et trop peu sourcé (on a un peu mal à faire la différence entre ce que pensait Proudhon et ce que Isabel aimerait que Proudhon ait pensé ; Proudhon est trop peu cité dans le texte). En creusant un peu, on trouve dans la relation entre Marx et Proudhon (et Bakounine) beaucoup d’éclaircissement sur la nature du Marxisme. Proudhon, pillé et inversé par Marx, puis enterré par le succès très suspect du marxisme, mérite vraiment d’être redécouvert, et cet article est bienvenu. Proudhon a même influencé la doctrine sociale de l’Eglise, une invention de la fin du 19ème siècle qui s’inspire du modèle organique de la société défendu par Proudhon.

     

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  • #2385156
    Le 10 février à 14:38 par anonymous19
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    "Les règles enracinées de l’économie imposeraient le principe d’une vente au prix de revient : chaque contractant serait payé au juste prix pour son travail"

    Qui est-ce qui fixe "le juste prix pour son travail" ?

    Pour rappel, "Les règles enracinées de l’économie" de marché veulent que ce soit le marché qui fixe le prix d’échange.
    Et c’est le prix d’échange qui fixe le prix de revient. Parce que aucune production dont le prix de revient est supérieure au prix du marché, n’existe.

    A la seconde où les prix sont fixés arbitrairement, il se crée une pénurie ou un gaspillage.

     

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  • #2385166
    Le 10 février à 14:55 par Le king
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    La décroissance, c’est un terme inventé par les Élites pour enfermer les pauvres dans des ghettos sociaux et mentaux et les culpabiliser tandis que les dites élites vivraient dans l’opulence ...

     

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    • #2385217
      Le 10 février à 16:17 par goyband
      Proudhon, précurseur de la décroissance ?

      Est un fait que la décroissance est un concept sponsorisé par ceux-là même qui participent à la course à la croissance, nécessaire au néo-libéralisme.
      Ce qui n’est pas forcément antinomique, la décroissance prônée par l’écologie de gauche, l’écologisme et son cheval de Troie, le réchauffement climatique, implique de la croissance par un changement de paradigme économique, donc de consommation(s).

      En gros, comprendre décroissance dans l’utilisation de l’énergie fossile, na vaut pas abandon du dogme de la croissance.

      Mais il existe des puristes qui ont théorisé la décroissance bien au delà de la question énergétique, avec notamment la question du travail aliénant et là, le système n’en fait pas la promotion, un doux euphémisme, on comprend aisément pourquoi.

       
  • #2385175
    Le 10 février à 15:17 par Bakloe
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    Marx etait un jouisseur qui n’a jamais rien produit de son existence. Il était rémunéré par la Finance sans frontière pour collecter toutes les idées qui germaient en son temps, Engel se chargeait de les théoriser dans le seul but de servir leurs Maîtres. Il ne faut pas dissocier Marx de la FM dont il était un haut grade et dont le but est de rassembler les deux hémisphères pour contrôler le monde et nous y sommes. Les grandes puissances qui semblent opposées, se normalisent et se fondent. Tout le reste, n’est que spectacle et diversion.

     

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    • #2385371
      Le 10 février à 19:16 par Jacqueline
      Proudhon, précurseur de la décroissance ?

      Il était rémunéré par la Finance...

      Sources archivées SVP et pas simplement du on dit...

       
    • #2385753
      Le 11 février à 10:15 par goyband
      Proudhon, précurseur de la décroissance ?

      Le Marx "orthodoxe", si je puis dire, était effectivement matérialiste et égalitariste.

      Pour le comprendre, il faut contextualiser en pleine période de la diaspora juive pan Européenne dont Marx était le produit d’une mutation judaïque apparue en Europe (Allemagne) au milieu du 18ème et afin de faciliter l’intégration juive au siècle des Lumières.
      Un modernisme religieux peu apprécié, un doux euphémisme, par les juifs orthodoxes qui haïssaient la Haskala, Marx fut d’ailleurs accusé d’antisémite par ces derniers pour son « Sur la question juive » (1844).

      Ensuite, la pensée de Marx fut purement et simplement pervertie par le Freudo-Marxisme ou Marxisme culturel via le formidable développement des prétendues sciences sociales associées à la psychanalyse et qui sont venues inonder des concepts philosophiques développés bien avant eux.

      D’ailleurs, c’est ce Freudo-Marxisme qui participe au progressisme sociétal dans une réalité post moderne, dont les constructions sociales.

       
  • #2385221
    Le 10 février à 16:27 par Paul82
    Proudhon, précurseur de la décroissance ?

    Le peu que j’ai lu de Proudhon fait que ce penseur réellement socialiste mérite qu’on s’y attarde. Une bonne chose que KK réédite ce "duel" entre ces deux géants du XIXe (Proudhon et Marx). Ca permettra aussi de comprendre l’origine de leur rupture.

     

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