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Chute des prix du pétrole : l’hypothèse monétaire

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Article initialement publié dans l'atelier E&R

Les prix du pétrole connaissent depuis juillet une baisse continue, qui s’est fortement accélérée en octobre dernier. Que ce soit sur le Brent ou le WTI, les deux principaux marchés de référence, nous assistons à un véritable krach. Pour retrouver une chute comparable, il faut remonter à 2008, année durant laquelle l’économie mondiale a connu une de ses plus graves crises depuis la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Les principaux arguments avancés dans la presse mainstream pour expliquer ce phénomène portent sur un ralentissement de la conjoncture économique, notamment en Chine, qui engendre une baisse des prévisions de la consommation mondiale en 2015 [1]. À cela s’ajoute aussi le maintien de la croissance de la production domestique en Amérique du Nord, appuyée sur les sources non-conventionnelles, un maintien qui continue à modérer les importations américaines. On entend aussi diverses lectures géopolitiques du dossier, avec généralement comme acteur central l’Arabie Saoudite, qui pour diverses raisons refuserait obstinément de baisser sa production. Du fait de son poids prépondérant dans la production mondiale (environ 30 %), sa position obligerait les autres pays exportateurs à suivre la même voie.

Cependant, une analyse précise des chiffres nous invite à rechercher des compléments à ces explications. En effet, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE) la production mondiale de pétrole en 2014 était de 91,96 millions de barils et la consommation mondiale de 91,44. En 2015, les anticipations sont respectivement de 92,75 et 93,32 [2]. Bien que l’écart entre production et consommation augmente, celui-ci est infime, très loin de pouvoir expliquer un krach des cours de l’ordre de plus de 40 % (graphique ci-dessous).

 

 

Par contre, si on s’intéresse à l’actualité monétaire, on remarque que la chute des prix du pétrole correspond à l’arrêt de la politique d’assouplissement quantitatif, ou QE (quantitative easing), menée par la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) depuis 2008. Janet Yellen, la présidente de la Fed, a en effet confirmé l’arrêt des injections de liquidités dans le système bancaire en octobre dernier [3]. En outre, dans sa communication, la Fed laisse maintenant clairement entendre qu’une augmentation des taux d’intérêts aurait bientôt lieu.

Cette politique de QE et de taux très bas, qu’on peut décrire vulgairement comme consistant à faire tourner à plein régime la planche à billets, avait été mise en œuvre afin de répondre à la crise financière née des subprimes. Comme l’expliquent certains économistes, et notamment Peter Schiff, qui est connu pour avoir prédit la crise de 2008 [4], cette politique ultra-accommodante a un effet néfaste sur la valeur du dollar, qui se déprécie du fait de l’augmentation de la masse monétaire.

Ainsi, ce changement d’orientation de la Fed renforce la valeur du dollar vis-à-vis des autres devises et également des matières premières. Comme on peut le constater sur le graphique ci-dessous, toutes les matières premières se sont dépréciées par rapport au dollar récemment. Cependant, on constate que le pétrole a souffert beaucoup plus que les autres (courbe verte et bleu foncé).

 

 

Cette surexposition du pétrole s’explique par son caractère central dans nos économies ainsi que par la manière dont il est traité sur les marchés financiers.

Depuis la fin de la convertibilité automatique du dollar en or, décidée unilatéralement par les États-Unis en 1971, le pétrole est devenu le nouvel étalon de mesure du dollar et son seul véritable support. En effet, l’essentiel des transactions sur le pétrole se faisant dans cette devise, il est devenu essentiel pour tous les acteurs économiques d’en détenir une grande quantité pour acheter la matière première essentielle au bon fonctionnement des pays développés. La véritable valeur du dollar ne réside donc plus dans son équivalent en or mais dans sa capacité à procurer une certaine quantité de pétrole. Comme l’or, le pétrole en tant qu’actif est devenu un bon remède contre l’inflation.

Par ailleurs, le pétrole, plus que toutes les autres matières premières, fait l’objet d’une spéculation sur les marché financiers via l’utilisation de contrats à terme appelés Futures. Leur utilisation avait à l’origine pour but unique la recherche de couverture sur les variations des prix, une couverture très demandée par les compagnies aériennes par exemple. Cependant, ils font aujourd’hui l’objet d’investissements purement financiers de la part d’acteurs totalement étrangers au secteur de l’énergie et des transports. En effet, les contrats Futures permettent d’acheter du pétrole « dématérialisé », ce qui est très pratique pour les spéculateurs car ils n’ont pas à en prendre possession physiquement. Le règlement se faisant en cash, ils encaissent juste la différence entre le prix d’achat du contrat à terme et le prix comptant.

Ainsi, les fonds de pension et les hedge funds ont, à n’en pas douter, cherché à se prémunir de la baisse du dollar engagé depuis 2001 pour protéger leurs actifs en investissant massivement dans des contrats Futures sur le pétrole. Ceux-ci faisaient ainsi office de réserve de valeur, de protection contre la dépréciation du dollar. Ceci expliquerait l’explosion de leurs volumes au cours de cette période (graphique ci-dessous), conséquence d’une demande financière de pétrole totalement artificielle, largement supérieure à ce que la production physique peut fournir. D’où un déséquilibre du marché et une véritable explosion des prix entre 2001 et 2014, qui sont passés de 40 dollars le baril à plus de 100 dollars, pour atteindre des pics à 120 dollars.

 

 

Aujourd’hui, avec la nouvelle politique de la Fed, les investisseurs anticipent une remontée du dollar et délaissent les produits Futures sur le pétrole. Le marché, ainsi débarrassé de la demande financière, retrouve ses fondamentaux basés sur la confrontation entre la production et la consommation réelle.

Ainsi, le krach auquel nous assistons pourrait donc bien en partie n’être que la correction d’un phénomène inflationniste engendré par la politique de la Fed, dont l’effet aurait été décuplé par l’utilisation des produits dérivés Futures.

L’OCDE, dans une étude de 2012, avait comptabilisé l’ensemble des actifs des différents investisseurs institutionnels à travers le monde à plus de 78,2 billions (milliards) de dollars [5]. La simple mention de ce montant nous permet de penser qu’un changement de stratégie d’investissement de ces acteurs peut avoir un effet significatif sur les prix des matières premières, quand bien même il s’agit d’un marché de taille mondiale. Au-delà des considérations politiques, économiques et géostratégiques, il ne faudrait donc pas négliger les aspects monétaires et financiers pour comprendre l’impressionnante chute des prix que connaît actuellement le marché du pétrole.

Voir aussi, sur E&R :

 
 



Article ancien.
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23 Commentaires

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  • #1074542

    excellent article qui confirme une donnée que personne ne reprend dans les médias économiques : la baisse étonnante des volumes des transactions sur les produits pétroliers et les produits financiers dérivés, la spéculation a déserté le pétrole depuis le début de sa baisse


  • Je n’arrive toujours pas à trouver les chiffres de la production mensuelle de l’Araie saoudite après septembre 2014, ce qui est bizarre, d’habitude il ne faut pas 3 mois pour les avoir (quelque chose a cacher ?). Les causes données dans cet article semblent plausible, je viens de vérifier et le prix de plusieurs métaux (fer, étain) a chuté fortement depuis l’été.mais les saoudiens ont aussi lancé une offensive pour écouleur leur pétrole à bas prix en Asie dès le début de l’automne. Si on apprend que la production saoudienne a excédé largement 10 millions de bpj en octobre/novembre, il y aurait une autre cause a ajouter


  • #1074587

    Baisse prévisible de l’ actualité industrielle, ou percée encore confidentielle sur l’ "energie de fusion" ?


  • Oui mais... elle est partie où la spéculation alors ? Sur le $ ? Malgré toutes les injections (QE), il surperforme l’€....

     

    • on spécule sur plein de choses, c’est pas les sujets qui manquent, mais effectivement il serait intéressant de suivre leurs trajectoires (aux spéculateurs).

      Moi la question que je me pose - car il faut toujours remonter à la cause paraît-il - c’est pourquoi la FED a décidé subitement d’arrêter les QE (la planche à billet), c’est pas pour ce que çà leur coûte à imprimer !

      Certes l’essence baisse à la pompe, mais l’arrêt des perfusions de monnaie de singe sur les économies nationales ne vont-elles pas avoir d’autres conséquences ?

      Et là, tout d’un coup, me vient une image : cette baisse du prix du pétrole, çà serait un peu comme le niveau de la mer qui s’éloigne avant le raz-de-marée... qui s’annonce ?

      Mamie Yellen et sa tribu ont sans doute une idée bien précise dans la tête !


  • C’est énorme !
    Je n’avais jamais réalisé à tel point le dollar et le pétrole pouvait être autant divergeants à force d’entendre ce mot valise de "pétrodollar".
    De même pour ce fossé entre le pétrole physique et le pétrole spéculatif...

    Si on peut admettre la valeur du baril physique toujours aux alentours de 40$ (et donc son retour prochain à ce niveau), ça veut dire que nous le payons 120$ et que le producteur ne reçoit que la valeur de 40$, le reste s’évaporant dans les marchés financiers ?
    Donc question primordiale, à quoi sert les marchés à part prélever de la valeur sur les transactions pour aucun service et plus-value ajouté ?

     

    • Officiellement ? Ca sert à assurer la "liquidité" des transactions, c’est à dire à trouver un acheteur ou un vendeur avec certitude, pourvu qu’on soit prêt à vendre assez bas ou acheter assez cher.

      Bref, AVEC la spéculation vous êtes sûrs de pouvoir vous tirer une balle dans le pied, SANS vous risquez de ne pas trouver de munitions pour le faire !

      Parade facile, mais on n’est pas prêt d’y venir : une cotation par semaine !


    • Renseignez vous qu’est ce que L’OPEP ? qui fixe le prix ? et pourquoi que en dollars ?, ceux qui avaient une réponse à ça n’ont pas eu le temps d’en parler, ont eu le courage de s’opposer à ce système financier mais pas la capacité.


    • @bobby (Ewing ?)

      Quelles liquidités ?
      Celui qui a acheté du pétrole virtuel à 40$ en 2006 et revendu à 120$ en 2011 aura gardé 20$ et réinjecté 60$ de liquidité dans une autre valeur qui peut-être vaut en 2014 à la revente 30$ de gain et 80$ de liquidité...etc...
      Bref, ça fait belle lurette qu’il n’y a plus d’apport de liquidité sur un marché en constante expansion.

      Un siphonnage lent et progressif d’une baudruche pleine de vide qui enfle encore plus vite ?
      C’est à peu près ça, si j’ai bien compris ?


    • #1075428

      Pascal, ce que tu appelles le pétrole virtuel ce sont les futures , mais il y a toujours une date butoir, ce sont des produits dérivés (des sortes de loteries) qui ont des cahiers des charges bien précis, entre autres se sont des contrats à terme (les fourchettes ne dépassent généralement pas quelques semaines), donc vient le moment où il faut livrer (virtuellement),
      la spéculation tourne constamment sur toutes sortes de marchés et même hors bourses dans du concret (de la terre par exemple ou de l’or physique) quand les bourses sentent le roussi. en ce moment elle a quitté le pétrole car il n’ya rien à gagner (on est toujours dans le court terme, et à court terme il n’y a pas d’espoir d’effet de yoyo dans les cours du pétrole, donc rien à gagner pour des spéculateurs. le pétrole reprend donc un cours et un prix normal


  • Ce krach fait aussi chuter le pétrodollar. D’un côté l’industrie pétrolière américaine entame une période de marasme mais d’un autre les exportations de produits alimentaires américains vont augmenter.

    Attendez-vous à bouffer de la merde, grâce à la chute du pétrodollar et grâce au TAFTA.

    Cela dit, les vins californiens ne sont pas trop mauvais. Juste qu’ils polluent encore plus que les producteurs bordelais et se foutent complètement de savoir si les mexicains qui bossent dans leurs vignes attrapent le cancer.


  • Si je regarde leur graphique (intitulé Word Oil Production v WTI Futures..], il y a quelque chose d’énorme, MBD (axe vertical a gauche), c’est "millions de barils par jour" en français.
    Si la courbe rouge est un volume tel que décrit, ca veut dire que pendant des années des spéculateurs/banques ont acheté pour 500 à 600 millions de barils "fictifs" par jour alors que la production mondiale était de 80 millions de barils/jour, le tout au prix courant de l’époque (80$ à 120$ le baril entre 2007 et 2014). Autrement dit des sommes énormes ont été volatilisées sur des garanties/contrats d’achats futurs a un prix devenu maintenant exhorbitant. Ou bien non le prix du pétrole remonte, ou bien non il y aura une contraction monétaire et déflation significative vu l’argent perdu dans ces "futures" par ces investisseurs, non ? une bulle qui eclate..

     

    • A mon avis, cette courbe indique le volume échangé par jour et pas une quantité totale de barils virtuels.
      Donc ça indique l’agitation superficielle plus que son volume en profondeur.

      Nos deux interprétations de ces courbes -sans explications détaillées ni contextualisation- prouve qu’on peut dire tout et son contraire !


    • @Pascal : OK, je comprend mieux ce que vous voulez dire, les mêmes options d’achat échangées de mains à mains chaque jour, parce que si c’est un volume d’options émises ca donne froid das le dos.


  • Qui oserait penser que l’Arabie saoudite wahhabite est alliée du dollar et rachète la dette des états afin de toucher des intérêts ?


  • #1075481

    Il y a un élément non étudié : c’est la spéculation à la baisse, sorte de prophétie auto réalisatrice.


  • #1075581

    trés bon article !


  • #1075977

    Pour tout savoir sur les multiples utilisations du pétrole (et là je ne parle pas que de faire avancer des véhicules ou fabriquer du plastique...) :

    http://www.editionsjcgodefroy.fr/co...

    Attention : vous risquez de tomber de votre chaise. Et l’auteur (natif du Texas) est TRES bien informé.

     

    • Ils en ont des pions ces manipulateurs de haut vol. Les politicards de façade, les islamistes recyclés à l’envie, les écolos, les anti-nucléaires, et finalement les masses populaires presque intégralement.
      Vive ceux qui ouvrent les yeux.


  • #1076304

    "L’OCDE, dans une étude de 2012, avait comptabilisé l’ensemble des actifs des différents investisseurs institutionnels à travers le monde à plus de 78,2 billions (milliards) de dollars "

    78 milliards ?
    Je pense qu’il manque quelques zéros.

    Sinon l’analyse semble juste, (et a le mérite de ne pas être mainstream) : en effet dès lors que la demande croit de manière linéraire, l’explication "l’Arabie saoudite inonde le marché physique pour embêter les russes/les américains’ (rayer la mention inutile) ne tiens pas. Et ne se voit donc pas dans les chiffres, puisque la production physique suit le demande physique.

    C’est donc la finance, les contrats à terme, qui fixent le prix et l’imposent au marché physique. Ce qui est assez effrayant quand on y pense. On voit bien que ceux qui expliquent que les marchés à terme sont justifiés par le besoin de "se couvrir" ne sont plus du tout à l’heure..

    D’ailleurs, même sur ce marché du pétrole papier, on peut penser que l’Arabie Saoudite a une puissance de feu considérable, et que donc si elle laisse le prix filer à la baisse, c’est qu’elle doit bien avoir quand même quelques idées derrière la tête. Embêter les russes ou les américains ? Les deux mon général ?


  • Bonjour, je n’avais pas pensé à la spéculation au sujet de la FED mais la thèse est parlante.

    Mais, je pensais plutôt que les guerres déclenchées dans les pays arabes par les occidentaux avaient fait baisser le prix du pétrole. Ce que je veux dire, c’est qu’en augmentant leur production suite aux nouveaux territoires pétroliers conquis ds ces régions, les prix avaient baissés.

    Maintenant cette baisse des prix, égalité et réconciliation à l’air de dire aussi que c’est entre autre à cause de la baisse économique de la chine.

    Donc faudrait il écouler le pétrole plus rapidement et par conséquent baisser son prix, pour ne pas créer de blocus sur ces quantités monstrueuses et pour ne pas enrailler la production ?!

    Et puis en prime, avec l’inflation et le pouvoir d’achat qui se ressent à la pompe, en baissant le prix du pétrole, les politiques gagnent en façade.

    Mais j’avoue que je diverge un peu !
    Bref j’attends vos commentaires et vos remarques
    Salutations et vive la résistance !

     

    • #1082486

      Une guerre ou une instabilité politique sur un territoire producteur de pétrole fait augmenter les prix normalement parce qu’en générale ça a plutôt tendance à faire baisser les volumes de production : exemple la Libye. En 2011, la quantité de barils produite a été divisé par 4 et les volumes de production atteint avant la guerre n’ont jamais été rétabli depuis.
      Mais malgré les troubles politiques dans de nombreuses régions productrices et l’augmentation de la demande, le pétrole baisse ces dernières années...


  • #1083553

    Il faut bien comprendre que sur nombre de marchés, ce sont les futures qui drivent les prix spot.


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