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Autonomie et Imaginaire

L’autonomie est une notion complexe à facettes multiples. L’idéologie libérale la conçoit comme la seule émancipation de l’individu. C’est alors le triomphe de la liberté individuelle avec ses droits attenants de pouvoir tout faire sans aucune limite. Projet marqueur de toujours plus d’inégalités, il va de soi que le marché roi n’est pas notre vision des choses.

 

Le grand théoricien de l’autonomie radicale, Cornélius Castoriadis, définissait celle-ci comme « les hommes assemblés se donnant à eux mêmes leurs propres lois » et « sachant qu’ils le font ». En somme, il s’agit d’une démocratie directe véritable remettant strictement en cause le principe d’hétéronomie, une autonomie à la fois individuelle et collective. Pour Castoriadis, l’autonomie est la possibilité pour la société « d’entretenir avec elle-même un rapport réflexif lui permettant de ne pas aliéner à une instance extra-sociale (le divin, les lois de la nature, ou celles de l’économie politique) sa créativité » [1]. L’autogestion, ou l’éco-municipalisme de Murray Bookchin s’insèrent dans cette reconquête des biens communs.

 

Une éducation à l’autonomie

Ce système ne peut cependant fonctionner que si les membres de la communauté ont été formés pour être citoyens agissants. Une société autonome ne peut se mettre en place sans des individus autonomes.

La réalisation d’une société autonome est donc intimement liée à la décolonisation de l’imaginaire que Serge Latouche appelle de ses vœux. C’est par le biais d’une critique de la technique, de la croissance et du développement que nous briserons les chaînes de l’aliénation marchande qui nous astreignent à une servitude très souvent volontaire. Retrouver l’autonomie n’est rien moins que se séparer de l’imaginaire du progrès et de l’économie.

Des individus autonomes rejetteront l’addiction consumériste, le transhumanisme, la destruction des cultures au nom de l’homogénéité planétaire et le cauchemar pavillonnaire, chercheront à remplacer les valeurs sur lesquelles repose la société actuelle, à relocaliser et à résister à l’emprise de la vitesse, à la cyber-solitude et à l’esclavage technicien. En bref, il nous faut redécouvrir le sens de la mesure pour redécouvrir l’autonomie. Dans cette optique, tout passe nécessairement par l’échelon individuel. Rien ne se fera si nous ne changeons pas en nous mêmes. « Si nous voulons réenchanter le monde, il nous faut penser autrement nos relations avec la nature, retrouver le lien poétique qui nous relie à la Terre et au Ciel, retrouver notre juste place dans le cosmos et penser différemment ce que nous sommes » prophétise l’artiste Jean-Claude Bessette [2].

 

 

L’autonomie en pratique

Une multitude d’initiatives apparaissent ici et là depuis quelques années dans un but de retisser du lien hors de la sphère marchande.

Depuis le milieu des années 1980, sont apparus les systèmes d’échange locaux au niveau d’un quartier ou d’un village. Certains ont mis sur pied des écovillages, « lieu où l’on donne une chance de vivre ses passions, ses rêves positifs, là où la société ne donne jamais aucune chance aux gens de réaliser leurs rêves et espoirs » [3].

D’autres s’engagent sur le chemin de la permaculture, du troc de livres, de l’autoconstruction ou de la lutte contre l’obsolescence programmée en redonnant une seconde vie aux objets. Après les AMAP, l’épicerie coopérative autogérée est une initiative très intéressante où les clients décident ensemble des achats, mettent en rayon et encaissent eux-mêmes. « L’idée était de sortir du supermarché, de ne plus approvisionner les comptes de multinationales qui détruisent la planète », rappelle l’un de ces précurseurs .

À Brest, l’association Court circuit en pays de Brest distribue chaque semaine plus de 200 paniers bios, locaux et de saison dans 7 points différents de la ville.

Les habitants de la vallée d’Aspe, près de la frontière espagnole, ont créé une banque villageoise pour relocaliser l’économie en favorisant les prêts à taux zéro, via leur association Aspe solidaire, qui collecte l’épargne des habitants et finance des activités de la vallée.

À Toulouse, les membres de la Coopérative intégrale catalane « regroupe les éléments basiques d’une économie et comprend tous les secteurs d’activités nécessaires pour assurer le quotidien », hors des « règles du marché et au diktat de la rentabilité ».

À Dijon, la coopérative culturelle et solidaire, la Péniche Cancale, gère un bar-concert sur l’eau où 60 % des groupes programmés sont locaux. On y trouve des vins, bières et des plats issus de petites exploitations de proximité. « C’est un moyen de rassembler les gens dans un quartier composite. C’est déjà ça de gagné de sortir et de se retrouver quelque part. S’il n’y avait pas ce genre de lieu, les gens ne sortiraient pas. Il contribue à la vie du quartier », assure l’un des gérants.

Car, et c’est primordial, l’autonomie ne signifie pas vivre en autarcie, coupé du monde. Nulle question de briser les liens mais au contraire de les resserrer, dans un but de retissage organique du local (écoles villageoises, entreprises autogérées…). Puis d’élargir le plus possible le cercle de cette révolution par contamination progressive afin de constituer un réseau dense d’alternatives à la société capitaliste. L’autonomie ne passera que par la réappropriation de l’espace public par les habitants d’un même territoire.

 

 

(Article initialement paru dans le numéro 69 de Rébellion – Mai 2016)

Notes

[1] Cité par Serge Latouche, in Cornélius Castoriadis ou l’autonomie radicale, Le passager clandestin, coll. Les précurseurs de la décroissance, 2014.

[2] La Décroissance N°114, novembre 2014.

[3] www.habitation-autonome.com

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4 Commentaires

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  • #1755734
    Le 28 juin à 12:11 par Action libre
    Autonomie et Imaginaire

    c’est bien, sauf que maintenant le temps presse, et qu’il faut passer à l’action et le mettre en pratique, dès maintenant, temps que la fausse démocratie qui endort le peuple le permet encore, et cela avant que le rouleau compresseur actuel du mondialisme en marche est tout aplatit sans merci...

    La philosophie politique ou idéologique qui rêve, n’est plus à l’ordre du jour, mais la volonté d’Action ! peut-être même l’instinct naturel de survie.

     

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  • #1755849
    Le 28 juin à 15:11 par goy pride
    Autonomie et Imaginaire

    Il n’y a qu’une seule autonomie, celle économique de laquelle tout le reste découle. Le reste c’est de la branlette intellectuelle d’antifas... Autrement dit la société moderne capitaliste a spolié les hommes de leur autonomie primitive d’artisans/paysans/chasseurs-cueilleurs...pour en faire des prolétaires salariés. Cette mise en esclavage généralisée de telles masses humaines sans susciter de violentes révoltes a été rendue possible par le confort physique qu’apporte la modernité : travail ennuyeux mais guère éreintant physiquement, congés et temps de repos, chauffage en hiver, douche chaude, abondance alimentaire...

     

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  • #1756119
    Le 29 juin à 00:15 par yéti déporté au Benêtland
    Autonomie et Imaginaire

    Cornélius Castoriadis pose l’imaginaire définissant le symbolique qui sert de cadre/hégémonie culturelle au code existentiel.
    Il étend en quelque sorte le marxisme. Marx croyait que la structure de production modifiée, (fin de la pénurie et collectivisation) ferai l’infrastructure imaginaire et les institutions, mais le besoin fut sans fin, et le produit créa le besoin, ainsi le paradigme de "l’économie politique" subsista (l’écologie redonne même une sainteté frugale à l’économique)
    Si vous avez lu Clouscard comme prolégomènes (fascisme et idéologie du désir, traité de l’amour fou) je vous conseille :

    "L’échange symbolique et la mort" de Baudrillard qui pose le symbolique lié au code et les simulations de conflits de l’économie politique, internes donc gérés, qui sont le reste à négocier économiquement quand le symbolique disparaît : typiquement, la symbolique de la mort repoussée, cachée.
    Aussi "le système des objets" : le code défini par le sens existentiel des objets et du corps-objet marchandisés,

    "L’institution de l’imaginaire dans la société" de Castoriadis décortique l’interaction-construction imaginaire/symbolique/institutions.

    Sur le symbolique (les mythes etc...) un bouquin d’Eliade Mircéa.

    Mais je ne crois pas à la conclusion de Castoriadis, la symbolique ne sera pas un Éternel Retour (Castoriadis fait en qq sorte la même conclusion que Nietzsche, revenir aux liens symboliques primitifs et abandonner les idoles générées par la négociation du non-symbolisé, religion, nation, consommation), le génie est dans l’instinct disait Nietzsche.

    "L’Histoire n’est que la mort négociée disait Hegel. Les primitifs ne distingaient pas le mort du vif. Ils n’avaient donc rien à négocier d’aliénant, leurs morts marchaient invisibles parmi eux et ne les saisissaient pas... (formule de Marx, Barrès dira : les morts gouvernent les vivants). Ainsi les primitifs n’avaient pas d’Histoire ni idole, ils étaient les enfants enviés de l’Humanité qui pouvaient déployer sans contrainte leurs volontés de puissance." Nietzschéen anonyme

    _

     

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  • #1756171
    Le 29 juin à 07:26 par YAK66
    Autonomie et Imaginaire

    Cooperative integrale de Barcelone et non pas Toulouse. Oh Toulouse !
    C’est pas le même registre !

     

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