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Il faut rompre avec deux concepts-zombies : le libre échange et l’euro

par Emmanuel Todd

MARIANNE2 : Que vous inspire ce premier tour des élections cantonales ?

Emmanuel TODD : Les observateurs ne semblent pas percevoir la poussée du Front national dans sa véritable dimension historique. Les commentaires se focalisent sur les transferts de voix entre l’UMP et le Front national, et nous devons constater la persistance dans les analyses produites, d’une thématique imposée de l’immigration de l’islam, de la sécurité, de l’identité nationale conçue en un sens étroit. Or, les résultats dont nous disposons témoignent plutôt d’une prédominance des déterminations socio-économiques dans les votes. Le Front national a franchi son plafond ancien du vote à 30% dans la classe ouvrière et s’approche de 40%. Deux signes confirment le caractère secondaire des thématiques identitaires (immigration, sécurité, etc.) : le score plus modeste (à 20%, ce qui n’est quand même pas mal) réalisé parmi les artisans et commerçants et la progression importante du Front national vers l’ouest, là où l’immigration demeure un phénomène insignifiant.

Vous décrivez un vote de crise…

La poussée du FN intervient après deux ans et demi d’une crise économique qui a appris à la population française et à d’autres populations dans le monde que leur classe dirigeante était incompétente. Ou totalement indifférente à leur sort. Les plans de « relance » ont abouti à quelques résultats merveilleux (sic), compréhensibles par tous : la relance du CAC 40, la baisse des salaires, l’accélération des délocalisations et l’aggravation du chômage de masse… Soyons sérieux : la grande nouveauté de la situation politique et idéologique est une radicale délégitimation des élites, phénomène qui autorise toutes les embardées politiques imaginables. Les Français sentent que la France est devenue un canard sans tête… L’ampleur générale du score frontiste et sa pénétration non insignifiante dans les classes « moyennes inférieures » et « moyennes moyennes », dans des cantons sans tradition industrielles et sans immigration, suggère l’idée que les gens n’ont plus confiance dans la gestion économique du pays. Même s’il survient des accidents dans l’histoire (pour moi, l’intervention en Libye, que j’approuve, en est une), un président tel que Nicolas Sarkozy incarne à merveille cette situation de vide. Mais ce vide n’est pas confiné à l’Elysée. Les classes dirigeantes au sens le plus large, incluant les responsables de l’UMP et les dirigeants sociaistes, ont été les défenseurs acharnés de deux options dont tout le monde sait aujourd’hui qu’elles sont obsolètes : le libre-échange et l’euro. J’utiliserais volontiers, pour décrire l’état de ces concepts, une expression du sociologue allemand Ulrich Beck, celle de « concept zombie » : un concept mort mais que l’on croit vivant. C’est très important. Les gens comprennent que le libre-échange détruit leur vie. Ils ont très bien compris depuis les crises budgétaires européennes que le système monétaire actuel est victime d’un acharnement thérapeutique. Les hommes de médias de ma génération ont aussi une responsabilité dans cette déroute des élites françaises. Quand je vois Jean-Michel Aphatie face à Marine Le Pen sur le plateau de Canal +, ou quand je lis Laurent Joffrin qualifiant de lepéniste « Ce soir ou Jamais », la meilleure émission de débat du paysage audiovisuel, menacée de surcroît par l’Elysée, il s’agit moins de journalistes que d’idéologues purs qui tentent de perpétuer une vision du monde totalement archaïque. Mais ils font partie des classes dirigeantes et particulièrement Laurent Joffrin dont les aller-retour entre le Nouvel Observateur et Libération, en tant que directeur, ont significativement contribué à la paralysie idéologique de deux grands journaux de gauche très importants et contribué à la non prise en compte par la gauche des intérêts économiques des milieux populaires.

Sauf que la plupart des responsables et des économistes affirment que l’abandon de l’euro se traduirait par une véritable catastrophe pour les populations européennes.


Certains économistes – pas tous heureusement – disent cela, mais les gens ne les croient plus et mes conversations privées avec certains membres de l’establishment me font soupçonner qu’eux-même n’y croient pas davantage. Mais il est extrêmement difficile de l’avouer parce que l’aveu, pensent-ils sans doute, produirait une délégitimation des classes dirigeantes. Or, le score du Front national nous indique que cette précaution devient superflue : s’ils avouent maintenant, mais sans trop tarder, ils seront pardonnés. J’ai été absolument fasciné, lors des commentaires post-électoraux, par le fait que Jean-François Copé et Christian Jacob ont rappelé que la nécessité de garder l’euro était le clivage premier qui les séparait du Front national. Au fond, la tendance sarkozyste de l’UMP suit pleinement le Front national sur les thématiques identitaires et de sécurité, ce qui rend la situation ingérable. La relance des thématiques identitaires a d’ailleurs été décidée à l’Elysée. Mais cette stratégie aboutit à mettre l’UMP dans une sorte de seringue : alors que le Front national peut aussi se déployer sur les thèmes économiques et sociaux en prônant la sortie de l’euro, la tendance sarkozyste de l’UMP qui représente au plus haut degré l’oligarchie économique, ne peut que défendre l’euro qui est l’argent des riches. Là réside sans doute la véritable explication des transferts de voix de l’UMP vers le Front national.

L’idée du Front républicain resurgie entre les deux tours vous paraît-elle utile, efficace ou au contraire contre-productive pour enrayer la poussée mariniste ?

Voilà bien un autre concept-zombie ! L’important n’est plus la tactique politique. Le Front national ne va pas prendre le pouvoir à l’occasion de ces élections cantonales, les électeurs sont libres. L’important est le renversement de l’hégémonie idéologique des concepts-zombies que sont le libre-échange et l’euro. L’UMP et le Parti socialiste, les dirigeants de grandes entreprises (ceux des PME ont compris) et les responsables des grands médias doivent être capables de penser en terme de protectionnisme économique, européen si possible. Ils doivent accepter l’idée que s’il y a un problème d’identité nationale pour la France, il réside dans sa relation à l’Allemagne et non dans ses rapports avec les Arabes. Les élites doivent accepter l’inévitabilité, si l’Allemagne refuse l’idée d’un protectionnisme européen, d’une sortie de l’euro. La réalité économique est que cette sortie poserait, certes, quelques problèmes techniques, mais ouvrirait mille possibilités de renouvellement et d’expérimentation, et des solutions originales aux problèmes posés par la dette publique, quoique peu agréables pour les détenteurs de capitaux.

On nous présente la sortie de l’euro comme une garantie absolue d’une baisse rapide du franc rétabli.

Mais c’est exactement l’effet recherché. Une dévaluation est toujours défavorable à ceux qui ont beaucoup d’argent, mais favorable, après ajustement, à la compétitivité économique des secteurs qui reposent sur un travail réel, à l’industrie, aux nouvelles technologies. D’ailleurs, honnêtement, plus j’y pense en tant que démographe plus je pense que la France, avec son taux de fécondité parfaitement satisfaisant, à deux enfants par femme, au milieu d’une Europe minée par des fécondités très basses, aurait intérêt à prendre quelque distance avec un continent menacé de sénilité. L’un des paradoxes fondamentaux du comportement du Front national dont rien ne nous garantit d’ailleurs qu’il aurait le courage de ses propositions économiques, est que l’analyse économique sérieuse conduit à constater que le protectionnisme et la dévaluation ramènent à la notion de solidarité nationale mais d’une solidarité nationale territoriale plus tôt qu’ethnique. L’une des implications paradoxales du programme frontiste est que la sortie de l’euro aurait pour effet pratique de contribuer à la réconciliation de toutes les classes sociales françaises et de Français de toutes origines. Les enfants d’immigrés seraient, autant que ceux des classes moyennes, les premiers bénéficiaires de la sortie de l’euro. Je reconnais que voir le FN en défenseur des enfants d’immigrés a quelque chose de surréaliste si l’on pense à l’ignoble proposition de préférence nationale qui fait partie du bagage idéologique du Front national. Symétriquement, des socialistes qui se battent contre la préférence nationale mais adhèrent à des politiques économiques qui détruisent en priorité les enfants d’immigrés ne sont pas des républicains sincères. En vérité, l’attachement des partis dits républicains à des concepts économiques qui détruisent la vie des Français pourrait faire bientôt du mot République un concept zombie. On peut toutefois ressusciter la République en changeant de politique économique.

Le plus spectaculaire et inquiétant dans le score de Marine Le Pen, est sa performance dans les catégories actives : selon l’iFOP, alors que l’électorat sarkozyste reste dominant parmi les catégories âgées, les intentions de vote de la tranches 34-49 ans est passée de 16 à 29% en un an ; parmi les 24-39 ans elle est passée de 20 à 25%.

Effectivement, ce contexte est tout à fait typique des situations de basculement idéologique. La fragmentation de la droite peut être perçue par des différences d’attitude entre sarkozystes fillonistes et marinistes. Mais au-delà de la confusion, ce sont les basculements générationnels qui importent. La fragilité initiale du sarkozysme était que le Président a été l’élu des vieux, très effrayés par les émeutes de 2005 dont il était largement responsable, et actuellement, la fuite hors de l’électorat UMP s’effectue dans ce qui restait de jeunes au sein de l’électorat de droite.

Votre diagnostic est à la fois convaincant et inquiétant. Que va-t-il se passer et qu’est ce qui est possible ? Comment en sortir ?

J’aimerais profiter de l’occasion pour définit mon attitude personnelle vis-à-vis de la crise que nous vivons. Je suis considéré comme un intellectuel critique radical du système. Mais je ne suis pas intéressé par les propositions irréalistes protestataires de la gauche de la gauche, et je ne crois pas une minute à la possibilité pour le Front national d’arriver au pouvoir en France. Je pense tout à fait que la France doit continuer à être gérée par une alternance entre les grands partis décents de la droite et de la gauche. Je ne suis pas partisan d’une destruction ou d’un rejet des élites. Je plaide simplement pour le retour des élites à la responsabilité et à la raison. Même si ça n’est pas enthousiasmant d’un point de vue utopique, je pense que le projet protectionniste européen ou la sortie de l’euro ne peuvent, dans le contexte français, être gérés que par des gens sortis des grandes écoles. Je demande simplement que la méritocratie française fasse son boulot, s’occupe de la démocratie française, et justifie ainsi ce qu’a coûté leur formation à la nation. J’admire la capacité du peuple français à résister à des élites devenues irresponsables – y compris malheureusement par un vote Front national - mais je ne crois pas à la possibilité d’une démocratie sans élites. La bonne démocratie fonctionne quand une partie importante des élites prend en charge les intérêts économiques et moraux de l’ensemble de la population.

 
 



Article ancien.
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11 Commentaires

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  • je suis assez déçu par ce que je viens de lire, même si je ne crois pas non plus, comme Todd "à la possibilité d’une démocratie sans élites"...

    Car, appeler de ses vœux au renouvellement des élites par la promotion de la méritocratie me semble une attitude fort louable mais néanmoins inopérante. Les élites actuelles sont dans une stratégie de fermeture (profil social et/ou ethnique) qui leur garantie d’exister comme oligarchie. Elles ont, de plus, peu intérêt à favoriser l’ascenseur social, ne serait-ce que pour assuré des débouchés à la charmantes progénitures et satisfaire aux impératifs de reproduction sociale et/ou ethnique de leur propre groupe. Il semble oublier aussi que ce qui fonde le capital symbolique (ou legitimité) ce n’est pas tant le capital culturel (associé par extension à la pure méritocratie) que la dotation en capital économique (patrimoine) et en capital social (réseaux). en tant que sur-diplomé issu des classes (très) populaires j’aurais beaucoup à dire là-dessus...Todd a oublié de lire Bourdieu ?

    Quant au grand retour de la Raison retrouvée, là je me marre. en effet, la raison en politique (comme ailleurs ?) n’est bien souvent que le résultat provisoire et instable des rapports de forces sociaux effectifs...sans l’existence de contre-pouvoirs forts, rien ne pousse a priori les élites à faire prévaloir le bien commun plutôt que leur propre intérêt. exemple : Todd pense-t-il sérieusement que le ps est-il un contrepouvoir efficace face à l’ump et vice-versa ?

     

    • En tant que sous-diplomé issu des classes (pas très) populaires, j’ai bien peur moi aussi que le voeux de mr Todd (que les élites retrouvent la voie de la responsabilité et de la raison) reste une "voeux pieux".
      Si le FN n’est pas un parti capable de gouverner, si l’alternance gauche-droite n’est qu’un leure pour que rien ne bouge, alors que nous reste-t-il ?
      La sortie de l’euro et la fin du libre-échangisme étant plus qu’une nécessité, un impératif.
      Qu’est-ce qu’on fait ?
      Faire monter la pression vers une grève générale, un blocage du pays ????


    • @dcal

      je pense effectivement que la grève générale etc peuvent être des moyens de faire tomber ce régime. la solution ne viendra pas du système lui-même. les organisations syndicales feront tout pour neutraliser toute velléité révolutionnaire. les tactiques pour se faire sont nombreuses : appeler à manifester sur des mots d’ordre bidons, grève en chapelet pour épuiser les mouvements, désunion syndicale, parcours de manifs ritualisés et balisés ne présentant aucun danger pour le pouvoir, reprise en main des radicaux (procès politiques), épuisement économique des mouvements de contestation, négociations en sous mains ou sur des points secondaires présentés comme des "avancées significatives" etc.).

      autre possibilité : la blitzkrieg urbaine qui consisterait en s’attaque directe et simultanée aux différents lieux de pouvoir par des groupes aguerris. ce qui suppose stratégie, unité d’action, coordination et rapidité.

      problèmes :

      1) il est difficile d’agir sans bénéficier du soutien logistique d’ organisation(s) support (s)

      2) cette technique de prise de pouvoir suppose d’avoir un projet alternatif qui vise à répondre à la question : "que faire après et comment ?"

      3) le coup d’état ne peut fonctionner sans un large et durable soutien populaire et/ou sans le soutien (ou la complicité passive) des forces de l’ordre et de sécurité.


    • Le coup d’état n’a malheureusement peu de chances de fonctionner, sauf s’il était possible de convertir les absentionistes. En effet, qu’il reste des millions de gens pour voter UMPS malgré leur avoir mis le nez dans la merde (et je parle en connaissance de cause) me pousse à penser que ceux qui ont déjà entamé une procédure civile de refus, par leur abstention, sont beaucoup plus prompts à comprendre la relative impasse du système.
      MLP est bien gentille, mais nous avons déjà vu les limites du système et sa marge de manoeuvre (sans compter les traces causés au sein du FN).
      Le problème du coup détat est de réussir à esquiver une quelconque récupération.
      Par qui ? Américains ? Anglais ? Sionistes ? Russes ? Allemands ? Ou même, peut être les Chinois (sait-on jamais !) ?


  • Déçu par Todd affirmant approuver l’intervention en Libye. Position de sa part incompréhensible dans la mesure qu’un homme comme lui ne doit pas être sans savoir ce qui se trame derrière cette intervention humanitaire guerrière. Nul personne sensée et informée ne peut approuver cette agression.
    D’un autre côté cela est en fin de compte en adéquation avec certaines de ses incohérences. Incohérences inhérentes à tout ces individus chouchou des médias. Leur forte médiatisation n’est pas sans raison ! Nous savons à qui appartiennent les médias et de ce fait l’accès à ces derniers d’un individu n’est jamais innocent !
    L’approbation de Todd à cette guerre humanitaire doit faire parti de ces concessions que certains politiciens et intellectuels font afin de s’acheter une existence médiatique. Une sorte de deal tacite du genre "Laissez moi dire ce que je veux et en contre-partie je m’affirme pro sioniste, défend une ou deux de vos politiques..."
    Autre possibilité : Todd est peut être un sioniste "éclairé". Suffisamment intelligent pour fournir des analyses justes dans certains domaines tout en restant idéologiquement sous l’emprise du sionisme...


  • Il raisonne qu’en rapports de classe et pas d’identité culturelle ensuite il s’étonne de certains chiffres.
    Un démographe qui devrait être pleinement conscient du biaisage et de la réduction des analyses de sa profession.
    Ca prouve seulement sa malhonneteté intellectuelle.


  • Le problème est plus simple que cela.
    Il suffit de rendre INÉLIGIBLES les serviteurs de l’Etat (les fonctionnaires).
    Ceux-ci, principalement les élites formées à l’ENA, en se faisant élire exercent une dictature technocratique.
    Le pouvoir est confisqué par des gens qui, au lieu d’être les serviteurs de l’Etat, ont gangrené l’Etat.

    Ces gens sont à la société ce que les polypes sont au colon.

     

  • Emmanuel Todd fait partie des rares intervenants médiatiques intéréssants, en plus ses analyses via des grands médias comme Marianne permettent à un nombre non négligeable de français de conceptualiser ce qu’ils ressentent d’instinct (confortant ainsi leur vision critique du système), mais ça reste malré tout de la subversion politiquement correcte, Todd parle des idéologies, des grands personnages et des partis mais il évite soigneusement la question pourtant fondamentale des réseaux, une question qui met d’ailleurs à mal une partie de ses analyses, par exemple : les politiques et leurs appuis médiatiques ne sont pas simplement enfermés dans un dogmatisme économique, ils sont avant tout soumis aux puissances d’argent, quant à oeuvrer au bien commun, jamais les partis gouvernementaux et leurs alliés ne pourront le faire puisqu’ils sont tous intégrés aux réseaux de pouvoir et sont donc de facto sous contrôle de l’Empire, de plus, le côté politiquement correct de Todd ne se limitent pas à la question des réseaux, comme l’illustre son emploi de l’expréssion "ignoble" au sujet de la préférence nationale et sa façon d’insinuer que cette mesure concernerait les enfants d’immigrés alors que ceux-ci ont la nationalité française (avec cet obscurantisme gauchiste on peut aussi bien qualifier d’ignoble sa mesure de protectionisme européen qui bénéficierait aux économies européennes au détriment des pays émergeants), Emmanuel Todd a de réelles qualité qu’il convient d’apprécier, seulement il a aussi des limites qui sont quand même gênantes et qui n’ont rien de secondaires, par exemple : Todd soutient l’intervention occidentale en Libye qui s’intègre entièrement à la fameuse "ingérence humanitaire" (soit l’humanitaire à l’uranium appauvri aux bénéfices de l’Axe méricano-sioniste) et il a récement déclaré qu’il votera "socialiste" au second tour en 2012 (soit pour la continuation du libre-échange et du mondialisme financier), deux prises de position qui constituent sur le plan de la résistance à l’Empire une véritable nuisance (comme Nabe avec le 11-Septembre ou Marine avec l’islam) et qui font de lui un intéllectuel certes courageux par rapport à la moyenne mais au final plus collabo que résistant...

     

    • Et si l’on prenait ce qu’il y avait à prendre ? Je ne veux pas passer pour le sans-couilles de service, mais pour une fois que se fait entendre un intellectuel digne de ce nom, qui se prononce au nom d’un savoir constitué – et qui est le fruit d’un réel travail -, et non pas d’une vague péroraison de pilier de comptoir estampillé, ça fait du bien. Todd est devenu médiatique parce que ses analyses sont pertinentes et qu’elles ont rejoint une réalité que les médias occultaient, mais qui leur a sauté à la gueule. Et, puisqu’il faut bien vivre, ils sont à présent obligés de s’en faire l’écho. Somme toute, c’est l’inverse des intellectuels qui pérorent au nom de rien – sauf d’eux-mêmes – partout et tout le temps, et qui se le permettent pour l’unique raison qu’ils sont autorisés à le faire. Je suis désolé, mais ça fait du bien de voir des idiots se faire étriller par Todd, non pas parce qu’il est meilleur rhétoricien, mais tout simplement parce qu’il a travaillé, parce qu’il fait le boulot que devrait faire tout intellectuel : partir d’une intuition, la mettre à l’épreuve des faits, lire, se documenter, confirmer ou infirmer, consolider sa théorie, la conceptualiser et, ensuite seulement, mettre ces concepts à l’épreuve… dans son domaine de compétence. Autant dire que la plupart des so-called intellectuels ne font pas le quart du dixième de ce boulot. C’est plutôt : j’ai une tribune ouverte à vie, j’y vais, quitte à dire n’importe quoi sur tout, et tout sur n’importe quoi (car, il ne faut pas l’oublier – et je prêche là des convertis – rien dans leur travaux n’autorise un Finkielkraut, un Philippe Sollers, un Jacques Julliard à parler d’autorité).


    • On est dans une telle période de mensonge, de prostitution généralisée et d’inversion du vrai et du faux, que la base de la base – le respect de son travail et la simple honnêteté intellectuelle – est déjà respectable (je vous renvois à la magnifique passe d’arme BHL vs Vidal-Naquet & Castoriadis, model du genre « on te remet en place petit con », plus le rappel aux règles de bases du sérieux en matière de pensée digne de ce nom : http://www.pierre-vidal-naquet.net/...) . Mais plus encore, s’il faut choisir son camp, Todd (entre autres) fournit des outils ; on en pense ce que l’on en veut, mais ce sont des bases saines pour penser avec ou contre. Le rôle d’un intellectuel n’est pas forcément celui de poseur de bombes ; son travail doit nourrir une réflexion, qu’elle soit celui d’un autre chercheur, d’un militant, ou d’un simple citoyen. Tout ça pour dire que la distinction « collabo ou résistant » ne me paraît pas pertinente en ce cas. La résistance française, pour fonctionner, avait dû faire appel à des forces fort disparates, qu’elle estimait utiles du moment qu’elles étaient nécessaires et qu’elles combattaient un ennemi commun ; c’était sa force, et elle ne s’embarrassait pas de détails. Car si l’on considère comme résistant uniquement celui qui pense exactement comme soi, et si l’on considère comme collabo le tout-proche-mais-pas-tout-à-fait-comme-soi, bien qu’il élargisse/nourrisse/enrichisse la réflexion, mais pas exactement comme on voudrait, alors c’est mort… Todd tire les conclusions qu’il veut de ses travaux, en attendant, il sont à dispo. Il ne faut pas avoir peur de la liberté. Et, avec toutes les réserves et l’esprit critique qu’il convient d’adopter, je sens un souffle de liberté chaque fois que je vois Todd intervenir dans les médias ; et surtout, ça me fait bien marrer. D’autant plus que le mépris implicite est tel dans les médias pour les « petites gens » (qui sont souvent idiots et incultes, on le sait bien), que de les voir (les médias) cloués par un fils de bonne famille formé à Cambridge fait du bien (eh oui, ça sert parfois, l’argument d’autorité – et tout ce qui sert le logos est bon).