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Inégalités - Interview d’Emmanuel Todd

Sarkozy ? « C’est le respect des forts ». L’historien, Dernier ouvrage paru en collaboration avec Youssef Courbage : « le Rendez-vous des civilisations » (Seuil) et démographe estime que « le tempérament agressif » du président « est naturellement dirigé contre les faibles ». D’où sa recherche de boucs émissaires...

Le Nouvel Observateur.
- Comment expliquer cette nouvelle crise sociale ? La France du refus, du refus de l’Europe, de la mondialisation, se cabre-t-elle à nouveau ? Ou faut-il incriminer Nicolas Sarkozy, plus porté à s ’attaquer aux petits privilèges qu’aux grands ?
Emmanuel Todd. - Pour comprendre ce qui se passe, il faut faire l’histoire du sarkozysme en tant que technique politique. Sarkozy est arrivé au pouvoir grâce à la crise des banlieues. Ministre de l’Intérieur, il y a mis le feu, et le souvenir de cette flambée a été utilement réactivé pendant la campagne par les incidents de la gare du Nord. Il a gagné sur un discours national identitaire. Depuis l’origine, le sarkozysme fonctionne sur la désignation de coupables du mal-être français, de boucs émissaires. Dans les banlieues, ce sont les enfants d’immigrés, aujourd’hui ce sont diverses catégories de fonctionnaires ou assimilés.

N. O. - Vous ne portez pas au crédit de Sarkozy d’avoir fait reculer Le Pen à la présidentielle ?
E.Todd. - Sarkozy va plus loin que Le Pen. Le Pen est dans le domaine du verbe. Sarkozy a utilisé l’appareil d’Etat pour enflammer les banlieues. Les débauchages autour de l’ouverture ont masqué la nature profonde du sarkozysme. Pour une part, le FN est désormais au pouvoir. La réalité de Sarkozy, ce sont deux choix : des cadeaux fiscaux aux riches, et des tests ADN pour donner aux pauvres le sentiment qu’il y a encore plus petits qu’eux, sur lesquels on n’hésite pas à taper. C’est classique : l’incapacité à traiter les problèmes économiques conduit à désigner un ennemi à caractère étranger.

N. O. - Les cheminots sont les ennemis de l’intérieur ?
E. Todd. - Avec les cheminots, on est dans la désignation d’un autre ennemi, en apparence vulnérable. On active un discours égalitaire sur les petits privilèges inadmissibles, notamment en matière de retraite. On anticipe logiquement un soutien de l’opinion. Mais le problème auquel se heurte Sarkozy, c’est qu’en sortant du registre ethnique identitaire il revient sur le terrain de l’économie et des luttes sociales, sur le terrain de la lutte des classes, diraient les marxistes. Sans approuver les grévistes, les salariés sont renvoyés à leurs propres préoccupations. Ils font le constat de la nullité économique de Sarkozy.

N. O. - Nullité ! Vous êtes excessif !
E. Todd. - Tous les gouvernements, de droite comme de gauche, sont confrontés au même problème : la globalisation, le libre-échange, la pression sur les salaires due à l’émergence de pays comme la Chine ou l’Inde. Aucune politique ne peut réussir sans faire baisser cette pression par une dose de protection aux frontières de l’Europe. Pour y parvenir, il faudrait affronter l’Allemagne, qui s’y refuse. Or l’Allemagne, c’est du gros. Et la logique du sarkozysme, c’est le respect des gros.

N. O. - Reste que ces grèves sont impopulaires...
E. Todd. - Oui. Mais ce que n’a pas vu Sarkozy, c’est qu’il fait à la fois mal aux grévistes et à lui-même. En dénonçant les petits privilèges, il rappelle qu’il défend les gros. Cette erreur sur la désignation de l’ennemi suggère que le sarkozysme est plus instinctif que réfléchi. Son tempérament agressif est naturellement dirigé contre les faibles. Mais il n’est pas schmittien : Cari Schmitt a théorisé l’essence de la politique comme étant la désignation d’un ennemi. L’agressivité de Sarkozy, face aux marins pêcheurs par exemple, met en évidence un président banalement agressif en tant qu’homme.

N. O. - Sarkozy ne se conduit pas en président ?
E. Todd. - En un sens, la France n’a pas de président. On a parlé d’hyper-président parce qu’il étouffe son Premier ministre. C’est perdre de vue que la fonction d’un chef de l’Etat ne se réduit pas à un activisme tous azimuts. Il y a une dimension symbolique de l’Etat, de la nation, qu’il se doit d’incarner. Même à l’époque de Berlusconi, les Italiens avaient un président. L’incapacité de Sarkozy à prendre en charge cette dimension présidentielle crée un sentiment d’insécurité. Sarkozy est anxiogène : c’est un homme de droite qui incarne davantage le désordre que l’ordre, ce qui est paradoxal mais explique la multiplication des conflits, y compris chez les étudiants.

N. O. - Lexpérience Sarkozy va mal finir ?
E.Todd. - Il ne faut pas dramatiser. Mais on ne peut imaginer un président qui, pendant cinq ans, taperait sur les plus humbles. Il faudra une correction de trajectoire. On sent déjà monter une inquiétude dans les milieux patronaux. Car même la politique étrangère de Sarkozy est coûteuse. Là encore, il flatte le fort, ou supposé tel, les Etats-Unis, et s’en prend aux faibles, comme la Russie, l’Iran ou le Tchad. Or les ressources énergétiques nécessaires à l’économie française sont en Russie et en Iran.

N. O. - Le salut va venir du Medef ?
E.Todd. - Du Medef, sûrement pas. Mais les classes dirigeantes, ça ne se réduit pas aux copains milliardaires de Sarkozy, aux participants de la nuit du Fouquet’s.


Hervé Algalarrondo
Le Nouvel Observateur

Source : http://hebdo.nouvelobs.com