Egalité et Réconciliation
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Le combat des tigres

Au temps de la guerre froide, Mao traita l’Amérique de « tigre de papier » se moquant ainsi de la réalité de la puissance du chef de file du monde capitaliste. Dans la forme, il ne se trompait pas : la puissance américaine est bien basée sur du papier, celui du dollar.

Mais la nouvelle Chine, celle qui a offert à ce monde capitaliste qu’elle prétendait combattre ses meilleurs atouts, à savoir une armée de petits bras acceptant de besogner sans relâche et sans autre revendication qu’un maigre salaire, a amassé dans ses coffres la plus grosse part de ce papier imprimé à grands tours de manivelle par la planche à billets étasunienne, pensant ainsi domestiquer le tigre qu’elle est aujourd’hui obligée de nourrir. Ainsi, lorsque le dollar flanche, la Chine achète du dollar pour préserver la valeur de ses réserves en billets verts dont elle essaye par ailleurs de se débarrasser en les convertissant en or ou en investissant à travers le monde dans l’industrie, l’énergie ou les matières premières.

À la même époque, le tigre celtique n’était pas encore né. Les Irlandais émigraient en masse et beaucoup partaient vivre au pays du tigre de papier, laissant derrière eux une île se désertifiant. Une politique de séduction des investisseurs étrangers fut alors menée, et le tigre en gestation fut arrimé à l’Union Européenne, leur ouvrant ainsi un grand marché sans frontières. La prospérité atteignait enfin les côtes esmeraldiennes, le flux migratoire s’inversait, l’État investissait dans l’éducation et la formation. Mais les chocs pétroliers et les troubles internes rendirent l’accouchement du tigre difficile. On utilisa les forceps : hausse des impôts des particuliers, coupes dans les budgets sociaux, éducation, santé, et baisse des impôts sur les sociétés. La croissance repart, on crie au miracle du libéralisme et le tigre est enfin expulsé : les rivières sont d’argent dans la nouvelle Irlande, les entreprises poussent comme des champignons, les touristes affluent, les jeunes cadres aussi. En apparence la multiplication des petits pains a bien lieu : plus les taux de l’impôt baissent et plus les recettes fiscales augmentent. C’est la lune de miel entre le capital et le travail...

Mais le tigre est de constitution fragile : la concurrence salariale des pays de l’Est intégrés dans l’Union Européenne est dure. Les investisseurs n’ayant pas de patrie, il faut lécher leurs bottes encore et encore pour qu’ils restent sur le sol celtique : on maintient les avantages fiscaux sur les sociétés malgré les admonestations de l’UE, qui après les avoir sortis de la fange, trouve les Irlandais bien égoïstes de n’être pas solidaires des rescapés du monde communiste.

Le tigre ne comprend pas le reproche qu’on lui fait : il a été le meilleur élève de l’école Adam Smith... Le tigre est libéral, que voulez-vous ! C’est sa nature... Libéral mais aux abois : l’inflation puis la montée de l’euro le mettent à genoux. Le peuple dit non au Traité de Lisbonne. On le rassure, et on lui assure, entre autres promesses, qu’il pourra garder sa fiscalité avantageuse pour les investisseurs étrangers. Il dit oui. Le tigre croit avoir rugit ; il s’est couché. Et tout s’accélère. Venue du pays du tigre de papier, la crise des subprimes déferle sur lui. Il faut dire que le tigre celtique l’avait bien imité, créant chez lui aussi une bulle immobilière sur fond de créances toxiques. Le gouvernement irlandais, fidèle à son credo qui assure que pour dompter le tigre on ne lui fait que des caresses, garantit entièrement les créances de ses banques.

Et en automne, le bal commençe … Pour sauver l’Anglo Irish Bank, l’État irlandais débourse près de 35 milliards d’euros, faisant exploser son déficit budgétaire des 11,6% prévus à 32% du PIB, et sa dette de 64% à près de 100% du PIB. Les agences de notation du tigre de papier tirent immédiatement sur le tigre blessé, dégradant sa note et faisant grimper les taux d’intérêts de ses bons du Trésor. Le tigre celtique feule mais ne se résigne pas : l’UE qui craint la contagion veut le soigner à grands coup de lassos.

Exsangue, montré du doigt par tous, il ne tient pas trois jours. Il plie l’échine et accepte un prêt de 85 milliards d’euros pour panser ses plaies et colmater l’hémorragie. Finies les caresses ! Pour soigner le félin, on le ligote, on le met en cage, on le met à la diète ! L’État irlandais promet : on trouvera 15 milliards d’euros dans les poches des Irlandais. Les agences du tigre de papier sont-elles satisfaites ? Que nenni ! Les perspectives de croissance de la bête malade sont bien faibles, et - comble de cynisme ! - la cure d’austérité imposée par le nouveau french doctor DSK - qui vient d’estimer que « des mesures supplémentaires d’économies seraient nécessaires pour parvenir aux objectifs de Dublin » - ne peut que les assombrir.

Pour soigner le moribond il faut le saigner encore. Les sangsues sont prêtes : on dévalue la note de cinq crans d’un seul coup ! Le tigre celtique ne bouge plus. Mort sans doute. Qu’on se rassure, rien ne sera perdu, sa viande, hachée menu, pourra garnir les hamburgers du tigre de papier : l’agence Moody’s vient de relever la note de Mc Donald’s.

Dans le fond, Mao s’est-il donc si lourdement trompé ? Le tigre de papier a-t-il gagné ? Pas sûr... Le tigre celtique n’était qu’un tigre d’argile, et lui-même ne reste dressé que par son privilège insensé de pouvoir imprimer la monnaie de réserve mondiale. Pour garder ce privilège il est prêt à se battre sans pitié, assassinant et menant des guerres sous toutes sortes de prétextes. Mais le jour viendra où il tombera, étouffé par ses propres billets sans plus de valeur, suppliant peut-être les agences de notation chinoises de ne pas dégrader sa note, sous l’œil goguenard des Tigres asiatiques (1)...

(1) Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Philippines, Vietnam