Egalité et Réconciliation
https://www.egaliteetreconciliation.fr/
 

Le Christ contre les marchands du temple : entretien avec Camille Mordelynch

Le christianisme est-il par nature anticapitaliste ? C’est l’idée audacieuse qu’une jeune chercheuse avance en menant une analyse des textes des premières communautés chrétiennes.

 

Présent : Jésus-Christ avait-il un message sur la forme que devait prendre la société et l’économie ?

Camille Mordelynch : Dans un premier temps, il faut rappeler que le Christ est en rupture avec le monde d’ici-bas : il est en lutte contre les conditions matérielles d’existence, animé par le souci de ramener l’homme à sa véritable vocation spirituelle. Par cet arrachement aux jouissances terrestres, aux rapports de pouvoir et de domination, le Christ promeut une contre-économie, et une anti-société de l’avoir, en faveur de l’avènement d’une assemblée universelle d’amour en Dieu ; il ne propose donc pas de modèle économique ou social établit, si ce n’est en négatif des problèmes socio-économiques qu’il n’a pas manqué de soulever. C’est ce qui conduira par la suite, au regard de ce que les Évangiles ont rapporté de ses enseignements oraux, à une éthique économique qui légiférera la gestion de biens nécessaire à toute vie religieuse communautaire.

Cette éthique serait aux antipodes de l’économie contemporaine capitaliste, caractérisée par l’accaparement des richesses aux mains d’une minorité dont le Christ aurait maudit l’avidité, s’il ne s’était pas chargé lui-même d’en chasser les marchands. Les anathèmes qu’il lance aux riches et aux possédants dans les Écritures résonnent de son injonction centrale :

« Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres. Ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » (Lc 13-16)

La rivalité est absolument antinomique, le « ou » est exclusif : on se soumet au culte de l’argent, ou à la gouvernance divine, mais l’un et l’autre ne peuvent coexister. D’où l’instauration, dans la communauté primitive de Jérusalem, d’une mise à disposition des biens des fidèles au profit de leur usage commun.

 

Comment définir la vision communautaire des premiers chrétiens ?

Assurément comme un idéal d’unité, réalisée au moyen de l’interdépendance, au sein de la structure sociale, du matériel et du spirituel. C’est tout le champ sémantique du terme koinonia, employé par l’Evangéliste Luc pour désigner la première communauté chrétienne, qui se révèle en recouvrant les notions de communauté et de communion : dans le christianisme primitif, la communio spiritualis, la communion des âmes en Dieu se manifeste et s’accomplit dans la mise en commun des biens, qui fait acte de foi ; et communio socialis de la communauté de biens soutient et renforce la communio spiritualis.

C’est ce que les Actes des Apôtres, récit de la première communauté chrétienne, met en évidence :

« La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme, et nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. »

La vision communautaire des premiers chrétiens est donc celle d’une communauté devenue communion des âmes par l’intercession du Christ, dans laquelle les pratiques sociales et économiques – partage des biens et refus de la propriété individuelle, caisse commune, repas communs – répondent d’un engagement religieux : celui de ne faire qu’un, par amour de son prochain, justifiant le renoncement aux richesses au profit du collectif, et surtout des plus pauvres.

 

Leur refus de l’argent et de l’usure sera ensuite transmis au christianisme médiéval ?

Très rapidement, l’ecclesia primitiva de Jérusalem, qui pratiquait pauvreté individuelle et partage des biens, laissera place à en réseau de communautés étendu dans l’empire romain, qui s’organisera et s’hiérarchisera autour d’évêques souvent issus de la noblesse.

Au temps où le christianisme devint religion de l’empire, l’Église gagne en puissance et en richesse, mais le prestige de la première communauté chrétienne ne faiblira pas et continuera d’inspirer une mouvance rigoriste au Moyen Âge, en réponse à l’enrichissement de la papauté et au faste de certains ordres, comme l’Ordre clunisien au Xème siècle. L’âge d’or apostolique servira de référence à ce renouveau de l’ascétisme religieux, qui culminera dans la fondation des Ordres mendiants. François d’Assise, à l’origine des Franciscains ou des Frère mineurs, renoue avec Dame Pauvreté et renonce à ses biens. Mais globalement, la pauvreté évangélique restera un idéal communautaire réservé à l’érémitisme ou au monachisme.

 

Retrouvez Camille Mordelynch
dans le cadre de l’université d’E&R saison 2022-2023 !

Retrouvez Camille Mordelynch sur E&R !

 






Alerter

28 Commentaires

AVERTISSEMENT !

Eu égard au climat délétère actuel, nous ne validerons plus aucun commentaire ne respectant pas de manière stricte la charte E&R :

- Aucun message à caractère raciste ou contrevenant à la loi
- Aucun appel à la violence ou à la haine, ni d'insultes
- Commentaire rédigé en bon français et sans fautes d'orthographe

Quoi qu'il advienne, les modérateurs n'auront en aucune manière à justifier leurs décisions.

Tous les commentaires appartiennent à leurs auteurs respectifs et ne sauraient engager la responsabilité de l'association Egalité & Réconciliation ou ses représentants.

Suivre les commentaires sur cet article

Afficher les commentaires précédents
  • Ce sont les tentacules des richesses terrestres qui retiennent et alourdissent ceux qui aimeraient suivre le Christ, dans son enseignement, pour partir à la conquête du Royaume des Cieux.
    Jésus chasse les marchands du Temple parce qu’ils ont souillé la maison de Dieu avec leur commerce et leur argent, et surtout, leur volonté de faire du profit dans un lieu de prières et d’adoration.
    Jésus ne rejette pas les riches, il les fréquente comme les pauvres, comme le médecin soigne les malades. Parce que les richesses terrestres sont trop souvent un obstacle dans la quête spirituelle du salut de l’âme. Âme créée par Dieu, bien le plus précieux que possède chaque homme, bien inestimable.
    Lazare de Béthanie est une des rares personnes riches qui met tous ses biens au service de Jésus pour son évangélisation de la Palestine.
    Quand un jour Pierre dit à Jésus qu’il a tout laissé pour le suivre, Jésus lui répond en substance :" Tu as tout trouvé."

     

    Répondre à ce message

  • A mon avis la question est plus subtile que cela. Et l’on peut interpreter les evangiles d’autres manieres comme par exemple charles gave l’a fait dans un liberal nomme jesus.

    Jesus anti-capitaliste ? pas sur vu ses nombreuses paraboles sur les moutons,les gardiens de troupeau,les talents et toussa. Bien sur les commandements de dieu ont plus de valeurs que les biens materiels ( amassez des tresors au ciel ou les vers et la rouille ne rongent pas mat 6:20 )

    Le pere du fils prodige n’est pas alle chez l’etranger voir comment son fils se debrouillait la bas et il ne lui a pas envoye un messager avec du pognon pour l’aider a passer la mauvaise saison...liberte mais responsabilite pour le chretien...

     

    Répondre à ce message

  • #2980558
    Le 23 juin à 17:20 par De la vérité vraie - terms & conditions apply
    Le Christ contre les marchands du temple : entretien avec Camille (...)

    Camille Mordelynch...

    - Mor de ryre...

     

    Répondre à ce message

  • Ce concept d équité durant sa vie avec son semblable n a jamais réellement existé( ou très rarement).
    Posséder est une nature chez l humain, le partage demande un effort. Ceci explique nos sociétés individualistes prônant la réussite personnelle, surtout en matière d argent ou d équivalent pouvant engendrer un pouvoir sur autrui.

     

    Répondre à ce message

  • #2980660

    Les éléments de base du libéralisme économique n’ont pas été conçus, comme c’est le cas généralement cru, par les calvinistes écossais et les protestants, mais au lieu de cela a surgi des enseignements des Dominicains et des Jésuites qui appartenaient à l’École de Salamanque pendant l’âge d’or espagnol (Hayek 1978b, 21, 80, 178-9).
    Hayek est allé jusqu’à citer deux scolastiques espagnols, Luis de Molina et Juan de Lugo, dans le discours qu’il a prononcé lors de la réception du prix Nobel de
    L’économie en 1974 (Hayek 1989).

    Ref : Jesus Huerta de Soto

     

    Répondre à ce message

  • #2980668

    C’était donc, des individualistes. Puisqu’ils choisissaient de faire partie de la communauté et étaient libres de la quitter.
    S’ils étaient des collectivistes (communistes), ils auraient forcé les gens à faire partie de la communauté et leurs auraient interdits de la quitter.

    Confondre le communisme et la coercition avec la charité, c’est ne rien comprendre à la charité et à son importance.

     

    Répondre à ce message

  • #2980696

    Luc 4 : Jésus rempli de l’Esprit-Saint, quitta les bords du Jourdain ; il fut conduit par l’Esprit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut mis à l’épreuve par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim . Le diable lui dit alors : “Si tu es le fils de dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain.” (1) Jésus répond : “Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre.” Le diable l’emmène alors plus haut , et lui fait voir d’un seul regard tous les royaumes de la terre. Il lui dit : “ Je te donnerai tout ce pouvoir, et la gloire de ces royaumes, car cela m’appartient et je le donne à qui je veux . Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela.” Jésus lui répond :“ Il est écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu dois adorer.” Puis le diable le conduit à Jérusalem, il le place au sommet du Temple et lui dit : “Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que tes pieds ne heurtent quelque pierre.” Jésus répond : “Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.” Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé (2).

    Note personnelle :

    1 La pierre n’est-elle pas aussi l’écriture, les tables de la loi par exemple, transformer l’écriture, les tables d’une base de donnée en pain certain le peuvent...
    2 Vers qui le diable s’en retourna ? pas vers Jésus - en tout cas pas avec cette même proposition ...

     

    Répondre à ce message

  • #2981485
    Le 25 juin à 05:16 par Luc-Laurent Salvador
    Le Christ contre les marchands du temple : entretien avec Camille (...)

    Le problème n’est pas que l’auteure nous propose une évidence, car il est souvent bon de les rappeler. On a rien compris à la vie si on s’adonne avidement à la maximisation égoïste de ses gains et de son pouvoir. On se vautre alors dans l’horizontale de l’avidité au lieu de (s’efforcer de) se tenir dans la verticale de la vérité.
    Le problème est qu’elle semble avoir la prétention d’énoncer une perspective nouvelle ou méconnue, comme si elle cherchait à se faire un nom en s’appropriant une idée, alors que l’Histoire fourmille de penseurs qui ont déjà expliqué cela.
    Le minimum de la logique chrétienne, c’est de ne pas s’approprier ce qui est à l’autre, donc de rendre à César, et donc, en l’occurrence, d’évoquer, mentionner ou citer ceux sur les traces desquels on marche.

    Je ne lui jetterai toutefois pas la pierre car il m’est arrivé plus d’une fois (et il m’arrivera encore) d’être dans l’élan d’une idée qui m’enthousiasme sans regarder en arrière, sans chercher à savoir si quelqu’un a déjà pensé comme je le fais. Sa "candeur" a au moins l’avantage de remettre sur la table une question qui mérite toute notre considération.

    Quoi qu’il en soit, pour ce que j’en sais, ceux qui voudraient creuser la question de l’antithèse christianisme / capitalisme liront avec profit E. Michael Jones, tant son "L’esprit révolutionnaire juif" que, surtout son "Barren Metal" (non traduit à ma connaissance) dans lequel il explique tout à loisir pourquoi le capitalisme, c’est l’institutionnalisation de l’usure , cette pratique d’exploitation de l’homme par l’homme strictement interdite par la loi divine.

     

    Répondre à ce message

  • un des specificites de la religion chretienne consiste dans le role des chefs qui en theorie doivent imiter l’exemeple de jesus :
    "Quand donc il leur eut lavé les pieds [et] qu’il eut repris ses vêtements et qu’il se fut remis à table, il leur dit : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?

    13 Vous, vous m’appelez Maître1 et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis.
    1 maître : celui qui enseigne.

    14 Si donc moi, le Seigneur et le Maître1, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. "

    il y a une horizontalite entre les chretiens qui peut faire penser d’une certaine facon au "communisme". Mais il est tres difficile si on designe un des chretiens comme chef des autres pour des raisons pratiques, qu’il ne se mette pas a choper "la grosse tete" .

    Ps quand a l’usure et les chretiens,ne pas oublier la parabole des talents

    Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha ensuite, et il dit : Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui amasses où tu n’as pas vanné ;

    25 j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre ; voici, prends ce qui est à toi.

    26 Son maître lui répondit : Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que j’amasse où je n’ai pas vanné ;

    27 il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt.

    28 Otez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents.

    29 Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a.

     

    Répondre à ce message

  • #2981978

    Plus ou moins d’accord avec cet article.

    Cet évènement précis, quand le Christ chasse les marchands juifs du temple est LA raison principale de la crucifixion du Christ. Il fallait pas qu’il touche à leur profit matériel, à leur argent, gains, finances, usure, sacrifices humaines et animales, tous recommandés dans leurs livres religieuses. Car le profit matériel et la sacrifice du sang ne va pas avec une vraie spiritualité.

    Chez les 3 premiers évangélistes, Matthieu, Marc et Luc, cette scène se déroule la dernière semaine de son existence, à quelques jours de sa Passion.

    Pourquoi saint Jean l’a-t-il placée au commencement de sa mission ? Deux raisons ont motivé son choix. Le premier motif est négatif. Par ce geste intempestif, Jésus désire faire comprendre à ses contemporains que l’ancienne religion sacrificielle d’Israël est désormais caduque. Il ne s’en prend pas que aux vendeurs attachés au Temple parce qu’ils pratiquent des trafics honteux / sacrificiels, mais aussi au système financier et spirituel hébraïque du Temple qu’il considérait périmé.

    Le geste de Jésus ne vise pas prioritairement la malhonnêteté des commerçants qui y sont attachés, mais beaucoup plus fondamentalement, et sans acrimonie aucune - le système religieux d’Israël ( "Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon").
    Sauf que, voici plus de 2000 ans, c’es Mammon qui règne sur eux. Ils n’ont rien compris !
    Le 2° motif : la sacrifice de êtres vivants :
    La signification de cette expulsion des marchands réside dans l’institution par Jésus d’un nouveau rapport à Dieu. À l’ancien système hébraïque, Jésus substituera son propre acte d’offrande de soi lors de sa Pâque à Jérusalem. Les sacrifices d’animaux ou des enfants premiers-nés n’auront plus lieu d’être puisque le Christ a été sacrifié ( aux Romains) par les pharisiens. Il devait être la dernière sacrifice.

    Il voulait reformer le hébraïsme de ses iniquités, il a gagné une mort atroce sur la Croix !

     

    Répondre à ce message

Afficher les commentaires précédents