Je remarque une chose curieuse.
Lorsqu’il s’agit de comprendre le stoïcisme, nous faisons spontanément l’effort d’entrer dans l’univers mental des stoïciens afin de saisir ce qu’ils entendaient eux-mêmes par justice, compassion ou raison.
Mais lorsqu’il s’agit du christianisme, nous semblons souvent procéder autrement.
Nous définissons d’abord nous-mêmes ce que devraient être la justice, le pardon ou la vérité, puis nous reprochons au christianisme de ne pas correspondre à cette définition.
La question n’est donc peut-être pas encore de savoir si le stoïcisme ou le christianisme ont raison.
Elle est peut-être de savoir si nous accordons aux auteurs chrétiens la même hospitalité intellectuelle que celle que nous accordons aux stoïciens.
Avant de conclure que la notion chrétienne du pardon est déficiente, ne faudrait-il pas commencer par demander ce que les évangiles, Paul ou Jean entendent eux-mêmes par pardon ?
Car le pardon chrétien n’est pas présenté comme une dispense de justice.
Il repose au contraire sur l’idée que la justice ultime appartient à Dieu et non à l’homme.
Le chrétien ne pardonne pas parce que le mal serait insignifiant, ni parce qu’il comprend parfaitement celui qui l’a commis. Il pardonne parce qu’il reconnaît qu’il n’est pas juge en dernier ressort.
Dans le stoïcisme, le pardon découle de la compréhension. Dans le christianisme, il peut la précéder.
Sur la croix, le Christ ne dit pas : « Père, pardonne-leur, car je comprends leurs motivations », mais : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
Il faut peut-être rappeler ici une évidence que nous perdons facilement de vue.
Jésus, Paul, Pierre ou Jean ne développent pas une philosophie parmi d’autres. Ils parlent à partir d’une conviction première : Dieu existe, il est vivant, il agit et il jugera.
C’est à partir de ce présupposé que prennent sens le pardon, la grâce, la justice ou l’amour des ennemis.
Paul lui-même reconnaît que ce message paraît déraisonnable aux yeux des nations. Un Dieu crucifié, une résurrection des morts, l’amour des ennemis ou le pardon accordé avant même toute compréhension complète ne correspondent pas spontanément aux catégories habituelles de la sagesse humaine.
On peut naturellement juger cette vision vraie ou fausse.
Mais avant de la déclarer déficiente, ne faudrait-il pas commencer par l’examiner selon ses propres catégories ?
Après tout, n’est-ce pas exactement ce que nous faisons lorsqu’il s’agit du stoïcisme ?